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Philippe BOUGUEN (1851-1906)

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    La mission de Pondichéry est de nouveau en deuil. La tombe de M. Baulez venait à peine de se refermer, qu’il fallait en creuser une nouvelle pour notre regretté et bien-aimé confrère, M. Philippe-Marie-Bouguen, décédé à Bangalore, le 4 septembre, âgé de cinquante-cinq ans.

    Philippe-Marie-Bouguen naquit à Gouesnou (Quimper, Finistère) le 29 novembre 1851. Son père, menuisier de profession, remplissait en même temps les fonctions de sacristain à l’église paroissiale. C’était un homme d’une grande foi, d’une piété sincère, dont le premier souci fut d’enseigner à ses nombreux enfants l’amour de Dieu, de la sainte Vierge et de sainte Anne, mère et patronne de tous les Bretons.

    À l’âge de sept ans, Philippe-Marie était enfant de chœur et se faisait remarquer déjà par sa ferveur, sa modestie et son goût pour les cérémonies de l’Église. Vers onze ans, il fit sa première communion ; puis, son curé remarquant en lui une intelligence vive, une excellente mémoire et, par-dessus tout, une très grande pureté de vie, lui proposa d’entrer au petit séminaire de Lesneven. Philippe-Marie accepta avec joie la proposition. Il ne cacha, ni à son bien-aimé protecteur, ni à ses parents, qu’il désirait devenir prêtre un jour. Ses études secondaires finies, il entra au grand séminaire de Quimper. Nous ne le suivrons pas durant le temps qu’il resta dans cette maison ; nous nous contenterons de dire qu’il fut un modèle vivant du séminariste charitable, laborieux et fervent. Après avoir achevé son cours de théologie, il revint, comme surveillant, au collège de Lesneven, où l’on n’avait pas oublié sa piété soutenue et sa conduite exemplaire.

    Ordonné prêtre en 1876, il fut successivement vicaire au Tréhou et à Plouvien. Dans ces deux paroisses, il s’appliqua à faire le bien et laissa la réputation d’un saint prêtre.

    Depuis de longues années, M. Bouguen désirait être missionnaire. Il avait soif d’une vie plus mortifiée et plus remplie de sacrifices. Pendant plus de dix ans, il tint caché au fond de son cœur le désir qu’il avait, d’aller convertir les païens. Un jour vint cependant où, obéissant à la voix de sa conscience, il sollicita et obtint de ses supérieurs la permission d’entrer au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris. C’était en 1886. M. Bouguen passa un an à la rue du Bac ; après quoi, il reçut sa destination pour Poncichéry.

    Grande fut sa joie quand il aborda sur cette terre bénie, où il allait pouvoir souffrir et convertir des païens.

    Mgr Laouënan lui fit l’accueil le plus aimable, et devina vite quel précieux sujet la Providence lui envoyait. M. Bouguen avait alors trente-six ans. Il ne fut point placé dans une maison d’éducation, comme le sont ordinairement les jeunes missionnaires. Il fut envoyé à Attipakkam pour y apprendre le tamoul et se former aux us et coutumes de la vie indienne. Il eut le bonheur d’avoir pour curé le vénéré M. Prieur, homme d’une grande expérience et d’un rare bon sens pratique. Tous ceux qui l’ont eu pour maître ne tarissent pas d’éloges sur la bonté, la tendre affection que le « vieux bourgeois », comme on l’appelait, portait à ses vicaires.

    M. Bouguen aimait à parler de ses débuts à Attipakkam. Chaque matin, M. Prieur donnait à son élève une leçon de tamoul, agrémentée d’historiettes, de contes de l’ancien et bon vieux temps. Jamais homme ne sut rendre plus facile l’étude d’une langue, au premier abord si pénible et si ardue.

    Dès que M. Bouguen put balbutier quelques phrases, son premier soin fut de réunir autour de lui les enfants de l’école et de leur débiter ce qu’il savait. Les jeunes espiègles riaient parfois sous cape des nombreuses fautes du jeune débutant. Mais fabricando fit faber. Un jour, M. Prieur dit à son vicaire : « Voilà vous prêcherez dimanche à la grand’messe. — Mais vous n’y pensez pas, reprit le vicaire épouvanté, je ne sais encore rien. — Peu importe, répliqua M. Prieur, en renforçant sa grosse voix ; vous ne direz que quelques mots, si vous le voulez mais vous devez prêcher. » Le premier sermon du vicaire était pour M. Prieur l’épreuve décisive, après laquelle il écrivait à Monseigneur que le vicaire pouvait voler de ses propres ailes. L’épreuve fut en effet décisive, car une année ne s’était pas encore écoulée que M. Bouguen était nommé chef du district de Tirupatur-covilur, qui comptait plus de 2.500 chrétiens.

    Un fardeau aussi lourd aurait pu effrayer tout autre que M. Bouguen. Il se rendit joyeux à son nouveau poste. Sa surprise dut être grande, en arrivant, de trouver comme église une misérable paillote en terre, et comme maison, une hutte branlante, qu’il fallait partager avec toute sorte de voisins incommodes.

    Notre confrère se mit à l’œuvre aussitôt. Il construisit d’abord un presbytère solide et convenable. Il jeta les fondations d’une nouvelle église, que ses successeurs ont achevée et qui est fort belle. Pendant ce temps, il s’était perfectionné dans le tamoul et avait fait plus ample connaissance avec ses ouailles. C’est ainsi qu’il parcourut, l’un après l’autre, tous les villages de son district. Naturellement aimable, il n’eut aucune difficulté à s’attacher le cœur  de ses chrétiens. Son prédécesseur, un bien digne et bien saint missionnaire, mais chargé d’ans et d’infirmités, n’avait pu empêcher certains abus de s’introduire parmi les néophytes. M. Bouguen, sans froisser personne, s’appliqua à faire rentrer chacun dans le devoir. Il en était là, quand le poste d’Attipakkam devint vacant. M. Prieur, malade depuis plusieurs mois, avait accepté de rentrer à Pondichéry pour y recevoir les soins que sa santé réclamait, et pour y mener une vie plus tranquille. M. Bouguen fut désigné pour le remplacer. Les chrétiens d’Attipakkam ne l’avaient point oublié ; aussi firent-ils à leur nouveau samy une réception solennelle, comme seuls les Indiens savent en faire.

    Les gens d’Attipakkam ont toujours eu l’esprit quelque peu frondeur. M. Prieur le savait bien, mais il les aimait trop pour en convenir. M. Bouguen se mit au travail avec zèle : ramener les mauvais, exci­ter les tièdes, encourager les bons, calmer les disputes ; telle était son occupation ordinaire, en dehors du saint ministère. C’était surtout le dimanche après la messe que le missionnaire jugeait les cas graves. Les chrétiens avaient, pendant la semaine, fait ample provision de casus belli. Ils les soumettaient au missionnaire et, évidemment, chacun croyait le bon droit de son côté. Le missionnaire jugeait suivant la stricte justice, en prenant toutefois l’avis des anciens et des hommes sages. Si le cas était trop compliqué, il donnait rendez-vous pour le dimanche suivant, et il tâchait de calmer les parties en les appelant devant lui, chacune en particulier. C’était sage, et c’était prudent. Le séjour de M. Bouguen à Attipakkam fut de courte durée. Le bon Dieu lui réservait une charge encore plus lourde, et, partant, plus méritoire.

     

    Le procureur de la mission, M. Pécheur, venait d’être emporté en quelques jours par une cruelle maladie. Il fallait lui trouver un remplaçant. Le choix tomba sur M. Bouguen. La nouvelle parvint à notre confrère à Attipakkam, le jour de l’Épiphanie. Plusieurs missionnaires des environs étaient là. Tous furent unanimes à reconnaître que le choix du supérieur était excellent, et engagèrent M. Bouguen à accepter. M. Bouguen regretta certainement Attipakkam comme il avait regretté Covilur. Mais c’était un homme de devoir. Il s’inclina devant la décision de son évêque, vint à Pondichéry et prit immédiatement la direction de la procure. Une procure n’est certainement pas un lieu qui prête beaucoup à l’imagination ; le travail qu’il faut y faire n’a rien de poétique, ni d’attrayant.

    Il serait fastidieux de suivre pas à pas M. Bouguen pendant le temps qu’il resta chargé de la procure. Qu’il nous suffise de dire qu’il n’eut aucune peine à s’acquérir l’estime de ses supérieurs, l’affection de ses confrères et la confiance de tous ceux avec qui il fut en relation.

    De prime abord, M. Bouguen avait l’air plutôt sévère. Mais les apparences chez lui étaient trompeuses ; il avait un cœur d’or et ne désirait rien tant que d’être toujours agréable à ses confrères. Dans ses lettres, il avait toujours un mot encourageant. Connaissait-il un mis-sionnaire besogneux, il prenait sur ses recettes personnelles et lui envoyait un secours. Nombreux sont ceux qui ont profité ainsi de sa générosité !

    Nous serions incomplets si nous ne disions un mot du grand bien qu’il fit au couvent des Carmélites, dont il avait accepté la charge. Il s’ingéniait à procurer de l’ouvrage aux pauvres recluses, il les aidait autant qu’il le pouvait. Il veillait surtout à ce que la règle du couvent fût fidèlement observée, et il ne permettait pas la moindre infraction.

    Une vie si pénible et si dure finit par ébranler les forces de notre cher confrère. À différentes reprises, il avait déjà dû prendre des vacances, mais il n’en revenait jamais complètement remis. Il arriva un jour où, terrassé par la maladie, il dut aller demander à la France ce que l’Inde lui refusait : la santé.

    M. Bouguen passa environ deux ans en France. L’air du pays natal, les bons soins qu’il trouva dans la famille lui rendirent peu à peu les forces. Toutefois, il écrivait de temps en temps que sa santé laissait encore à désirer. Il y avait des mieux, suivis de longues périodes de faiblesse et d’abattement. À la fin, voyant qu’il ne retrouverait jamais entièrement la santé, il prit le parti de venir mourir dans sa chère mission de Pondichéry. Il accompagna à Lourdes un pèlerinage breton et de là, brisant les derniers liens qui l’attachaient à la France, il se rendit à Montbeton, puis à Marseille, où il s’embarqua pour Pondichéry.

     

    Notre confrère revint au milieu de nous en novembre 1902. Il était gai et ne dissimulait point le bonheur qu’il éprouvait de revoir ses confrères et sa mission.

    Il fut envoyé à Cuddalore où il resta environ neuf mois. Au retour des grandes chaleurs, M. Bouguen se trouva de nouveau indisposé. Il ne dormait plus et ne pouvait garder aucune nourriture. Il fallut l’envoyer dans un pays plus frais. Il fut chargé alors d’Yercaud, petite station des Shevaroy Hills. Les forces lui revinrent de nouveau, grâce à son énergie et aux soins particuliers dont il fut l’objet de la part des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny.

    Mais il ne se faisait aucune illusion. Il savait bien que ses jours étaient comptés et qu’il ne pourrait, à l’avenir, fournir une longue carrière. Deux fois, Dieu l’amena sur le bord de la tombe, afin de l’épurer davantage et de lui faire acquérir de plus grands mérites ; deux fois, il triompha du mal qui le minait : « Je vous enterrerai tous, disait-il à ceux qui le voyaient souffrir et qui désespéraient de sa guérison. Le bon Dieu ne veut pas encore de moi. »

    L’année dernière, la rechute fut si grave qu’il reçut l’extrême-onc­tion. On croyait qu’il allait mourir d’un moment à l’autre. Il recouvra néanmoins la santé et retourna à Yercaud, où il resta jusqu’au 6 juillet de cette année. À cette date, une toux violente, accompagnée de fièvre et de diarrhée, l’obligea à quitter encore une fois sa chère paroisse. Nous laissons maintenant la parole à M. Teissier, procureur de la mission du Maïssour à Bangalore, qui prit soin de notre confrère depuis le jour de son arrivée à l’hôpital Sainte-Marthe.  M. Bouguen,  écrit-il, est arrivé à Bangalore le 17 juillet. Il croyait y demeurer quelques jours seulement,  et ne se doutait pas que la toux qui le secouait si fort, devait le conduire au tombeau. Vous savez combien il était patient, mortifié, pieux et exact à accomplir tous ses exercices. Quand j’allais le voir, et je le visitais tous les jours, il avait entre ses mains son Imitation ou son chapelet. Malgré la fièvre et une faiblesse extrême, il allait chaque jour à la chapelle de l’hôpital, pour recevoir la sainte communion ou pour faire sa visite au Saint-Sacrement. Malgré les soins les plus assidus, la maladie ne put être enrayée et, dès le commencement du mois d’août, le docteur ne gardait plus d’espoir : les poumons étaient sérieusement atteints.  M. Bouguen comptait les jours qu’il avait encore à passer sur la terre. Le 2 septembre, il me demanda lui-même les derniers sacrements. Il reçut l’extrême-onction avec beaucoup de « piété ; il était assis sur une chaise et répondait aux prières. Après cela, il me dicta ses dernières volontés et me recommanda de prier pour lui. Le 4 au matin, je le trouvai bien faible. Il voulut se confesser une dernière fois et recevoir l’indulgence in articulo mortis. J’accédai à son désir, quoique sa fin ne me parût pas si prochaine. Il me remercia et me serra la main.

    À 11 h. ½  , il fut replacé sur son lit. Quelques instants après, la Sœur l’ayant soulevé pour lui faire prendre de la nourriture, s’aperçut que le cher malade se mourait. Un des deux confrères présents à l’hôpital lui donna une dernière absolution. Bientôt il rendait sa belle âme au bon Dieu. Il repose maintenant près de l’église du Sacré-Cœur, dans le cimetière réservé aux missionnaires. Tous les confrères se firent un devoir d’assister aux funérailles, car M. Bouguen avait su gagner l’affection et l’estime de tous.

     

     

    • Numéro : 1756
    • Pays : Inde
    • Année : 1887