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Jean-Claude BOUCHUT (1860-1928)

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    Jean-Claude Bouchut naquit à Saint-Christot-en-Jarret, diocèse de Lyon, le 4 mars 1860, de parents profondément chrétiens qui devaient donner à Dieu un autre fils destiné aussi à la Mission du Cambodge, et qui mourut quelques mois après son arrivée. Son père, dont la situation de fortune était aisée, était un homme dont tous louaient le bon sens et l’esprit pratique, et qu’on venait consulter dans les occasions difficiles. A cette époque du suffrage universel nouvellement établi, les paysans ne discernaient pas toujours facilement à qui ils devaient réserver leurs suffrages ; on disait alors : « Allons demander à Jean Bouchut, il « connaît cela, en suivant ses conseils nous ne risquerons pas de nous tromper. » Sa vénérable mère devait vivre assez longtemps pour assister en 1902 au sacre de son fils, et avant la suprême séparation recevoir les hommages de la grande famille des Missions-Etrangères et verser des larmes bien douces quand M. Delpech, au banquet qui suivit la cérémonie du sacre, nous la montra comme la femme forte des Ecritures qui venait renouveler les sacrifices con-sentis vingt ans auparavant lors du départ de ses deux fils pour le Cambodge.

    Jean-Claude entra de bonne heure au Petit Séminaire, puis à Alix le Séminaire de philosophie. Voici le témoignage qui nous est resté de son passage dans ces deux maisons : il est le modèle du parfait séminariste ; intelligent, il rivalise avec les premiers élèves du cours ; dans les relations ordinaires de la vie, il est si bon, si pieux, si régulier, si modeste et si aimable, à la fois si ferme et si doux, qu’il est pour tous un exemple vivant. Ses sentiments envers ses maîtres se traduisent par une confiance toute filiale. A l’aise avec eux, il reste toujours à leur égard plein d’un respect vraiment religieux. Avec ses condisciples, on le voit simple et digne, libre sans familiarité, plein de vie et d’entrain, quoique toujours réservé et délicat, ouvert et gai, mais de cette gaieté sage et contenue qui ne connaît pas les excès. Toujours égal, il a sur les lèvres ce bon et franc sourire qui plaît, mais sans cacher jamais ce fonds sérieux qui impose le respect. En un mot, il réunit à un haut degré ces qualités dont parle l’Ecriture, qui rendent « cher à Dieu et aux hommes ». Dès ce moment, le futur prêtre apparaît en toute sa personne, déjà il semble désigné pour être un jour un parfait éducateur d’âmes sacerdotales.

    Tel il est au Séminaire, tel il est aussi en vacances et dans sa famille. Son frère, plus jeune que lui de quelques années, et qui fut au témoignage de ceux qui l’ont approché, un véritable saint, avait tant de vénération pour son aîné que penser seulement à lui suffisait pour le porter au bien : « Ayant, disait-il, un frère comme j’en ai un, puis-je rester si imparfait ? »

    Au Grand Séminaire de Saint-Irénée où il ne passa que quelques mois, il fut atteint d’une maladie extrêmement grave qui le conduisit aux portes du tombeau. Dans son long délire, on ne remarqua que des réflexions pieuses, des pensées de foi. Il alla jusqu’à l’agonie, et durant plusieurs semaines on attendait à chaque instant son dernier soupir. Quand on fit connaître à son directeur d’Alix, pour lors en voyage et très éloigné, son état désespéré, on reçut sans tarder cette réponse : « On se trompe à Lyon : non, non, le cher malade ne mourra pas, ce « n’est pas possible, car il doit être sûrement missionnaire. » En effet, l’agonie se prolongea malgré toutes les affirmations de la science, et aboutit... à une parfaite guérison. Quant au malade, il devint missionnaire. Ce fut là du reste, dirait-on, une grâce de famille : le jeune frère lui aussi fut missionnaire. Et, circonstance admirable où la Providence fit éclater la vertu de la famille entière, l’autorité diocésaine, ayant, sinon refusé, du moins ajourné le départ du dernier, on vit la vénérable mère elle-même faire supplier le Cardinal-Archevêque, lui demander comme une grâce de ne pas s’opposer au départ de son second fils. Ce fut l’aîné gui vint, humblement mais dignement, la représenter aux pieds de Son Eminence.

    Après  un court séjour au Séminaire des Missions-Etrangères, M. Bouchut fut destiné à la Mission du Cambodge ; il arriva le 3 mai 1883, et fut confié par Mgr Cordier à M. Mismer, qui était alors chargé de la chrétienté de Xom-bien, en face de Phnompenh. Il s’assimila rapidement la langue annamite, et l’année suivante, Mgr Cordier le chargea de l’administration de la chrétienté de Prek-treng. Cette chrétienté, située à environ 30 kilomètres de Phnompenh sur le Bassac, ne devait pas tarder à ressentir les effets de la révolte qui à ce moment bouleversait le Cambodge. Dans la nuit du 29 au 30 janvier 1885, M. Guyomard était massacré à Tra-Ho (Soairieng) ; M. Combes, missionnaire à Banam, lui rendait les honneurs de la sépulture. Tout le district de Soairieng était détruit ; Banam, fortement organisé et situé dans une position stratégique avantageuse, résistait aux rebelles ainsi que Meat-Krasa. Mais Vamlich, Takeo, Lucson et Vinhloi étaient saccagés. Les nouvelles arrivaient de plus en plus alarmantes. Le 25 avril, les rebelles étaient signalés aux environs de Prek-treng. M. Bouchut prévint les autorités de Phnompenh et demanda des secours. Les femmes et les enfants furent, par précaution, mis en barques ; les hommes, réunis auprès du missionnaire, montaient la garde. Mais devant le nombre croissant des ennemis, il fallut bien se décider à la retraite : à minuit tout le monde descendit en barque, pendant que les rebelles, hurlant et vociférant, réclamaient l’Européen. Ils brûlèrent l’église, le presbytère avec toutes les maisons du village : quelques retardataires qui ne purent trouver de barque furent massacrés. Le rassemblement se fit peu à peu  à Phnompenh où la charité de M. Misner hébergea les fuyards qui avaient tout perdu. M. Bouchut voyait tout son travail anéanti et ses quatre chrétientés détruites ; ce ne fut que plus tard que l’on put les reconstituer. Pendant son épiscopat, Monseigneur Bouchut garda toujours un souvenir spécial et une dilection particulière pour Prek-treng ; il aimait à en parler, et à sa dernière visite de confirmation en 1926, il se plaisait encore à faire raconter par les rares survivants les épisodes de la résistance.

     

    La bourrasque passée, M. Bouchut fut appelé à un autre poste. Mgr Cordier, qui assumait la charge de curé de la cathédrale et de la paroisse cambodgienne, le prit comme vicaire. Il devait rester dans ce poste près de trois ans. En 1888 une épouvantable épidémie de choléra s’abattit sur Phnompenh ; tous les missionnaires étaient sur les dents pour administrer les chrétiens en danger de mort ; de jour et de nuit il fallait leur porter secours. Un jour M. Bouchut administra treize mourants. La fatigue extraordinaire qu’il éprouva dans ces circonstances le contraignit à partir pour le sanatorium de Hongkong : un abcès au foie s’était déclaré, mettant sa vie en danger. A cette époque, l’opération était réputée très dangereuse, et le docteur avait déjà fait trois ponctions pour relever l’emplacement exact de l’abcès, sans pouvoir y réussir. Les confrères, entre autres M. Pianet, qui assistaient le malade, priaient de tout leur cœur, car le docteur, découragé, voulait l’abandonner ; à la quatrième ponction, on put localiser l’abcès, et l’opération réussit. Un voyage en France s’imposa pour la convalescence. M. Bouchut revit Lyon, ses bons parents, ses maîtres et ses condis­ciples avec lesquels il renoua des relations qui devaient servir au bien général de la Société et surtout au recrutement des aspirants-missionnaires.

    Le Séminaire de l’Immaculée-Conception à Bièvres venait d’être ouvert pour recevoir les élèves de philosophie. Les Supérieurs saisirent avec empressement cette excellente occasion pour charger M. Bouchut de la direction et de la formation des futurs missionnaires.

    Ce que fut M. Bouchut pendant son séjour de treize années au Séminaire de Bièvres, il est presque superflu de le rappeler, si nombreuses sont les générations d’aspirants qui l’ont vu à l’œuvre. Ses qualités ne furent que s’affirmer de jour en jour ; son enseignement était méthodique, clair et lumineux, bien au niveau de toutes les intelligences. De nombreux aspirants le choisirent comme directeur de conscience, tant sa piété, sa douceur, sa science le faisaient apprécier et rechercher. En 1901, la confiance de M. Delpech et de son Conseil le mit à la tête de la maison. Sans rien brusquer, son autorité douce et ferme y maintint une discipline à laquelle de jeunes aspirants pleins de fougue et d’entrain auraient eu parfois tendance à se soustraire tant soit peu. Il était le modèle vivant de la régularité, et ses exemples corroboraient ses enseignements ; son esprit de foi et sa confiance en Dieu, comme aux jours sanglants de Prek-treng, produisaient une profonde impression sur tous. Un soir, un incendie se déclara au Séminaire : professeurs, aspirants et domestiques, tout le monde s’employait avec ardeur pour combattre le sinistre qui d’ailleurs ne tarda pas à être maîtrisé ; ce fut alors qu’on remarqua que, dès le début de l’incendie, M. Bouchut s’était rendu à la chapelle, et y était resté en prières pendant que chacun se dépensait sans compter : nouveau Moïse de tous ces Josués !

    Mais l’ancien missionnaire du Cambodge n’était point oublié dans cette contrée arrosée de ses premières sueurs, et sur laquelle veille toujours l’âme de son saint frère. A la mort de Mgr Cordier, en 1895, il était déjà jugé, par plusieurs de ses confrères, digne et capable de conduire une Mission ; le Séminaire de Paris tint à le conserver à l’œuvre capitale de la formation des jeunes missionnaires. Mais à la mort de Mgr Grosgeorges en 1902, les instances des missionnaires furent si vives et en même temps si unanimes (M. Delpech a pu dire en effet que jamais un confrère n’avait réuni pareille unanimité), qu’on craignit d’aller contre la volonté de Dieu et l’on consentit à Paris à s’imposer le très lourd sacrifice. « C’est, disait en effet le vénéré M. Delpech, c’est pour nous un très lourd sacrifice, car il possède à la perfection toutes les qualités désirables pour former les jeunes aspirants. » Comme le nouvel élu avait toujours été d’une santé délicate, M. Delpech disait encore : « Si j’étais sûr que le bon Dieu lui accordât seulement de résister cinq ans aux fatigues de l’épiscopat, je ne regret-terais pas de l’avoir laissé repartir pour sa Mission. » Or, ce n’était pas cinq années que Mgr Bouchut devait passer au Cambodge, mais vingt-six, cela sans aucune interruption sinon un séjour de quelques mois à Hongkong.

    Il fut reçu avec allégresse par tous les missionnaires et tout de suite se mit résolument à l’ouvrage. Dieu devait si bien bénir ses travaux que la Mission du Cambodge, qui comptait trente-deux mille chrétiens à son arrivée, en avait soixante-huit mille à sa mort.

    On aurait pu craindre qu’une absence de treize années avait peut-être rompu le contact : gens et choses avaient changé, le temps avait marché et demandait une nouvelle adaptation. La transition se fit sans secousses, tant Mgr Bouchut avait su se tenir au courant de ce qui se passait au Cambodge, si bien il sut s’entourer des conseils et des compétences qui devaient faciliter sa tâche.

    La construction du Séminaire était en cours d’exécution, le bâtiment principal était achevé et habité ; il vit les deux ailes surgir en partie sous ses yeux ; la chapelle suivit et au mois de mars 1906, il eut la joie d’en faire la bénédiction solennelle.

    Prévoyant l’augmentation du nombre des chrétiens, l’obligation d’instruire de nombreux catéchumènes et d’ouvrir des écoles en conformité avec les règlements officiels, il chargea M. Pianet, missionnaire à Banam, d’élever une école de catéchistes qui ouvrit ses portes en janvier 1906. Chaque année une quinzaine de caté­chistes en sortent pour aller enseigner dans les écoles paroissiales ; la plupart, après un stage de quatre années, se marient et continuent à aider les missionnaires ; quelques-uns, après une probation plus longue, revêtent la soutane, et forment une petite association qui après une expérience de vingt ans, va recevoir la forme de société religieuse.

    Cette même année, Monseigneur  termina l’église du Sacré-Cœur, située en plein centre de la ville de Phnompenh ; jusque-là, la population européenne était obligée de venir aux offices à la cathédrale trop éloignée, et la nouvelle église, bien que très petite, répondait à un réel besoin ; depuis, elle a été agrandie et ornée d’un beau clocher.

    En 1904, la Mission tout entière fut bouleversée par les typhons de mai et de novembre : églises, presbytères, écoles, maisons des chrétiens, presque tout fut renversé ; une récolte déficitaire et la disette survinrent. Malgré cela, Monseigneur, qui comme le saint homme Job apprenait sans interruption la succession des mauvaises nouvelles, ne se laissa point ébranler ; il continua ses travaux, et les missionnaires, chacun dans sa sphère, s’appliquèrent à marcher sur les traces de l’Evêque et à relever les ruines tout en continuant l’œuvre d’évangélisation.

    C’est aussi dans ces premières années que, après accord avec Mgr Mossard, parut le Directoire des Missions de Saïgon et de Phnompenh. Ce travail, fruit de la longue expérience des Evêques et des missionnaires de Saïgon et de Phnompenh, fut adapté au nouveau Code en 1922 par Mgr Bouchut aidé de Mgr Quinton : c’est une véritable mine où les jeunes missionnaires peuvent rapidement puiser tout ce qui leur est nécessaire pour leur formation apostolique, et où les anciens viennent souvent contrôler les résultats de leur expérience personnelle.

    À cette époque, M. Gonet, missionnaire à Tralong, qui avait groupé quelques enfants, désira agrandir son œuvre, et sur les conseils de Sa Grandeur, fonda l’orphelinat de garçons de Traram, alimenté surtout par celui de Chaudoc où les enfants sont instruits jusqu’à leur première communion et ensuite envoyés là-bas pour se former aux travaux de la rizière jusqu’à l’époque de leur mariage. Mgr Bouchut tint à développer l’établissement et mit à sa tête un prêtre annamite qui agrandit les bâtiments et construisit une jolie chapelle. Cette œuvre, malgré certains déboires dus surtout au caractère versatile des enfants annamites, a donné de bons résultats et continue de prospérer.

    Pendant l’épiscopat de Mgr Bouchut, les œuvres des Sœurs de la Providence se dévelop-pèrent rapidement. Quatre chefs-lieux de provinces virent leurs hôpitaux confiés aux soins des Sœurs ; à Battambang, un établissement fut créé, embrassant crèche, orphelinat et hospice ; les recrues affluèrent au noviciat de Culaogien, permettant aux Sœurs de répandre des institutrices dans la Mission ; actuellement, vingt-huit paroisses, sans compter les pensionnats de Phnompenh et de Soctrang, possèdent des écoles diri­gées par les Sœurs, et le mouvement ascensionnel continue en même temps que la valeur professionnelle des institutrices.

    À chaque retraite, Monseigneur insistait sur l’urgence de développer les œuvres et de travailler à la conversion des païens ; il savait encourager et guider cette marche en avant : il savait, à l’instant critique, relever les courages, amorcer les bonnes volontés, faire appel à tous les dévouements. Il voulait que tous fussent à la hauteur de leur tâche ; et lui, dont la science théologique était si étendue, il prenait soin que chacun se maintint bien en forme ; par des conférences écrites, chaque missionnaire devait s’entretenir dans l’exercice des sciences ecclésiastiques ; ces conférences étaient lues et annotées par lui-même, et il s’astreignait au labeur de les résumer, de les condenser pour en faire un ensemble qu’il remettait aux missionnaires.

    Dans ses tournées de confirmations, il savait voir et écouter sans aucune attitude affairée ou inquisitoriale ; il connaissait à fond chacun des postes et ses besoins, comme aussi ses possibilités, laissant une grande initiative au zèle de chacun de ses missionnaires ; il savait juger de l’opportunité d’un changement de personnel, ce qu’il ne faisait qu’à bon escient, après avoir longtemps réfléchi devant Dieu et s’être entouré discrètement de tous les rensei-gnements qui pouvaient déterminer sa décision. Il avait pour devise si l’on peut dire : suaviter d’abord et toujours, persuadé que ce qui inclinait les volontés sans provoquer l’adhésion des cœurs n’avait que des résultats médiocres et aléatoires. Très rempli de vie intérieure et de l’esprit de Dieu, il préférait parfois faire semblant de ne pas entendre certaines récriminations, et, comme jadis au Séminaire de l’Immaculée-Conception, il s’épanchait au pied de l’autel pour confier à Dieu et à sa Providence les affaires dont chacun ne voyait pas la réalisation possible ou immédiate.

    Dans ses rapports avec l’administration civile, il fit toujours preuve d’une délicatesse, d’un tact, d’une sagacité, d’ une grande connaissance des hommes et des choses, au point que tous l’avaient en profonde vénération. Il n’était pas quémandeur, ni enclin à la chicane ; se gardant dans une sereine dignité, il savait imposer ses vues sans jamais importuner ou déplaire.

    Il était ennemi du faste et de l’ostentation tout en sachant s’astreindre à certaines démonstrations dont les chrétiens sont friands. Tout lui était bon ; quand il arriva en Mission, on lui dit qu’il serait convenable pour un Evêque d’avoir une calèche ; il se laissa persuader, puis au bout de quelque temps, comme il en usait si peu, cheval et calèche furent vendus. Dans ses voyages, c’était la simplicité même, et il ne réclamait jamais contre les incommo-dités d’une chaloupe ou l’exiguité d’une barque ; ses bagages se réduisaient à une modeste valise qu’il portait lui-même jusqu’au moment où un chrétien rencontré par hasard se précipi-tait pour lui enlever ce fardeau. Son mobilier était celui que son prédécesseur avait laissé à l’évêché, et Dieu sait sa simplicité !

    D’un grand esprit de mortification, il ne prenait rien entre les repas ; même en tournée, aucun adoucissement ; lui qui était d’une constitution très délicate, il nous étonnait tous par son endurance physique, et l’on peut dire que chez lui l’âme était maîtresse du corps qu’elle animait ; après une cérémonie très fatigante, jamais personne ne l’entendit se plaindre soit de la longueur soit de la chaleur, et pourtant, combien ici certaines cérémonies ne sont-elles pas épuisantes ! Il n’aurait même pas pris le modeste rafraîchissement qu’on s’empressait de lui offrir ! C’est assez dire que les biens de ce monde étaient pour lui sans attrait. Il n’avait pas de besoins, et vivait aussi pauvrement que le plus pauvre des missionnaires ; jamais une dépense inutile, et, pourrait-on dire, jamais une dépense personnelle ; mais quand c’était nécessaire, il savait faire les choses largement, aussi éloigné de la lésinerie, que de la prodigalité. Toutes ses ressources personnelles étaient consacrées aux œuvres générales de la Mission, et toujours recouvertes de l’anonymat.

    Depuis longtemps, Mgr Bouchut désirait avoir près de lui son Grand-Séminaire ; petit à petit, sans hâte, il amassa les fonds nécessaires, acheta un terrain à quelques centaines de mètres de l’évêché, et en 1916 l’œuvre était achevée ; lui-même avait surveillé les travaux, se rendant chaque jour sur le chantier pour se rendre compte de l’exécution et contrôler le travail des ouvriers.

    Une autre œuvre lui tenait aussi grandement à cœur. Persuadé que la conversion des infidèles est avant tout l’œuvre de la grâce, il désirait augmenter le nombre des âmes ferventes dont les prières et les mortifications pourraient fléchir la miséricorde divine et faciliter de nouvelles conquêtes aux missionnaires. Après des négociations difficiles pour obtenir un emplacement convenable, que de soucis à endurer pour mener à bien les travaux ! Il surmonta toutes les difficultés et le Carmel de Xom-bien reçut en 1919 les premières religieuses détachées du Carmel de Saïgon ; la maison se recruta si bien qu’en 1925 elle put fournir les éléments d’une fondation à Bangkok.

    Au milieu de tous ces travaux, de tous ces soucis, l’âge était venu. L’Evêque restait pourtant si courageux, si oublieux de lui-même que personne ne pouvait s’apercevoir d’un fléchissement quelconque. Pendant la grande guerre, plusieurs missionnaires avaient été mobilisés, mais juste à ce moment une nombreuse ordination de prêtres annamites permit de faire face au plus pressé. Le retour des missionnaires lui permit de continuer l’extension des œuvres malgré les deuils qui vinrent les années suivantes éclaircir leurs rangs.

    En 1923, un événement grave lui causa une secousse qui faillit l’emporter : atteint d’hémiplégie, il resta quelque temps entre la vie et la mort, puis peu à peu il se remit, et à la retraite suivante, il tint à faire quelques conférences à ses missionnaires. Il se remit si bien que, quelque temps après, il put reprendre ses occupations ordinaires et même faire de longues tournées de confirmations tout comme par le passé. On s’apercevait seulement qu’il était plus sensible à la fatigue, mais telles étaient sa force de volonté et la régularité de sa vie qu’il fallait être très attentif  et très averti pour le constater.

    En mai 1927, redoutant de ne pouvoir plus suffire à la tâche, il demanda un coadjuteur. Cette même année tombait le vingt-cinquième anniversaire de son élévation à l’épiscopat : il eût aimé à le commémorer seul avec Dieu ; mais les missionnaires ne le permirent pas, et à l’issue de la retraite annuelle, missionnaires et prêtres indigènes réunis au complet au Séminaire de Culaogien vinrent lui manifester leur attachement et leur admiration pour l’œuvre accomplie durant son long épiscopat, et pour demander à Dieu de le conserver encore longtemps à leur vénération.

    Quelques mois plus tard, tous étaient réunis à nouveau pour le sacre de Mgr Herrgott, désigné par le Saint-Siège comme coadjuteur. Ce fut une belle journée : Son Excellence Mgr Ajuti, Délé­gué Apostolique, remplissait les fonctions de consécrateur, ayant comme assistants NN. SS. Perros et Dumortier ; Mgr Gouin et plusieurs représentants des Missions voisines étaient là pour rehausser de leur présence l’éclat de la cérémonie, au milieu d’une affluence énorme de chrétiens venus de tous les coins de la Mission.

    Mgr Bouchut rayonnait, car il voyait ses vœux accomplis, et les destinées de la Mission placées en bonnes mains. C’était aussi pour lui le moment du « Nunc dimittis ». Quelques semaines après, il tombait malade, et son état nécessitait son transport à la clinique Angier à Saïgon. Un mieux lui permit de revenir à Culaogien où il retrouva, au milieu des siens, les soins dévoués et éclairés des Sœurs. Plusieurs mois se passèrent dans des alternatives de mieux et de rechutes, mais il était évident que l’organisme était usé. Il supporta ses souffrances avec une résignation qui édifiait tous ceux qui l’approchaient, remerciant les Sœurs de leurs bons soins, s’excusant de leur occasionner tant de fatigues. Sa pensée se reportait toujours aux besoins de la Mission. Ayant reçu la visite du P. Denis, Supérieur de la Trappe de Phuocson, il l’encouragea à faire une fondation au Cambodge, et même lui indiqua les endroits où l’œuvre aurait plus de chances de prospérer.

    Il s’éteignait doucement le 17 décembre 1928. Ses funérailles furent grandioses : tous les prêtres, les séminaristes, les représentants de l’autorité civile, d’innombrables chrétiens assistèrent à la messe pontificale célébrée par Mgr Herrgott, et aux absoutes données par Mgr Dumortier et les délégués des Missions voisines. Les notables de la chrétienté de Culaogien revendiquèrent l’honneur de porter son cercueil, et un cortège immense conduisit à sa dernière demeure le saint Evêque qui pendant quarante-cinq ans avait travaillé sans relâche, sans une heure de répit, à l’œuvre des Missions.

    Mgr Bouchut repose au milieu de ses prêtres, au cimetière du Séminaire de Culaogien, où chaque année, à la retraite, les missionnaires viendront prier sur sa tombe et s’encourager à l’imitation de son zèle et de ses vertus.

     

     

     

    • Numéro : 1549
    • Pays : Cambodge France
    • Année : 1883