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Pierre BOUCHUT (1901-1991)

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    Pierre Bouchut naquit le 24 mars 1901 dans une petite commune du département de la Loire, proche de Saint-Étienne, qui porte le joli nom de Saint-Christô-en-Jarez. Ses parents, agriculteurs, élevèrent une belle et grande famille de dix enfants, cinq garçons et cinq filles. C’est dans ce milieu familial qu’il faut chercher les fondements du bel équilibre et du dévouement que le P. Bouchut manifesta en toute sa vie au milieu des situations les plus diverses et parfois difficiles.

     

    Pierre, âgé de 16 ans, se dirigea vers le petit séminaire Saint-Jean à Fourvière pour y terminer ses études secondaires. Il y resta trois ans, mûrissant sa vocation au sacerdoce. En 1920, il demanda son admission au grand séminaire de Lyon. Il commença ses études de philosophie, qu’il termina après une interruption de deux années au service militaire. Il rêvait depuis longtemps aux missions, Saint-Christô-en-Jarez est d’ailleurs la paroisse natale de saint Jean-Louis Bonnard. Une rencontre avec un missionnaire des Missions Étrangères, le P. Depierre, acheva de le déterminer.

     

    Sa philosophie terminée, n’ayant encore pris aucun engagement pour le diocèse, il écrivit au supérieur des Missions Étrangères pour demander son admission au séminaire de cette Société, par une lettre brève, précise et directe, où il ne s’étend pas en longues considérations, une lettre qui reflète bien sa discrétion :

     

    Les récits et les exploits des missionnaires ont toujours enchanté mon imagination. Depuis longtemps, je rêve aux missions. Il me semble que bientôt ce rêve va devenir une réalité.

     

    Aujourd’hui enfin, aucun obstacle ne paraît s’opposer à ce que je quitte le diocèse de Lyon (je termine ma philosophie). Après entente avec le R.P. Depierre, avec l’approbation de mon directeur, je viens solliciter de votre bienveillance, Monseigneur, la grâce d’être reçu au nombre des aspirants des Missions Étrangères. J’ai confiance que vous voudrez bien accueillir avec bienveillance la demande que j’ai l’honneur de vous soumettre.

     

    Entré laïc au séminaire des Missions Étrangères le 14 septembre 1924, Pierre Bouchut dut, pendant quatre années, étudier la théologie. Nous n’avons aucune note concernant son passage au séminaire de Paris. Pierre Bouchut travaillait sans faire de bruit. Ce qui avait été dit à son sujet par le responsable du grand séminaire de Lyon devait être aussi vrai à Paris :  C’est un séminariste vraiment sérieux ; il a eu 6/10 de moyenne aux examens. Nous aurions désiré qu’il perdît un peu de sa trop grande timidité. Timidité qui n’était peut-être que l’expression de sa grande discrétion.

     

    Le 29 juin 1928 Mgr de Guébriant, supérieur général, conféra la prêtrise à dix-huit ordinands dont l’abbé Pierre Bouchut. Le soir, avant le salut d’action de grâces, et en présence de toute la communauté du séminaire, il donna leur destination aux vingt-deux partants du mois de septembre suivant. Ces partants étaient répartis dans tout l’Extrême-Orient, mais la Chine en recevait le plus grand nombre, sept, dont M. Bouchut, affecté au vicariat apostolique de Chongking. Il s’embarqua le 21 septembre sur le « Paul-Lecat », et deux mois plus tard arriva à Chongking, le 22 novembre. Mgr Jantzen, le vicaire apostolique, l’accueillit avec joie, un peu plus tard, à son retour d’une tournée de confirmation.

     

    La province du Sichuan, une des plus belles de Chine, où venait d’arriver le jeune missionnaire, était dans une situation semi-anarchique. Une guerre civile ne cessait de sévir du nord au sud. Les maréchaux, comaréchaux chinois, roitelets militaires, se jalousaient et se battaient entre eux sous prétexte de pacifier le pays. D’un côté des bandes incontrôlées parcouraient les districts sans défense, ravageant et pillant, de l’autre les militaires pressuraient le peuple, levant des impôts exorbitants, réquisitionnant et exigeant des emprunts forcés. « Le mécontentement des masses ne peut que s’accroître, écrivait Mgr Jantzen, disposant celles-ci à désirer de tous leurs vœux l’arrivée des communistes qui ne pourraient se montrer plus rapaces », du moins le croyaient-elles. Tout n’était pas noir cependant. Malgré ces troubles chroniques qui affectaient la plus grande partie de la Chine, la mission maintenait l’ensemble de ses activités. Avec son caractère bien trempé et son bel équilibre, M. Bouchut s’adapta sans problème à ce climat d’insécurité.

     

    À son arrivée, il fut envoyé à Hotcheou pour y apprendre le chinois et assister M. Meillier, son compatriote, qui était curé de ce centre important. Il n’y resta pas longtemps, car peu après il fut nommé aumônier de l’hôpital catholique de Chongking et directeur de l’imprimerie de la mission. Cette imprimerie publiait un journal hebdomadaire en langue chinoise, des livres religieux, et était très fréquentée par la clientèle chinoise pour son travail de qualité... M. Bouchut fut toute sa vie un grand lecteur, ce qui fut remarqué et le fit désigner à l’impri­merie de la mission.

     

    Les petits et grands séminaires sont au centre des préoccupations des missionnaires. À Chongking les grands et petits séminaires avaient donné à la mission des prêtres chinois qui faisaient preuve de courage au milieu des dangers. Le vicariat apostolique de Chongking venait d’être divisé pour donner naissance à une autre mission, le vicariat apostolique de Wan Xien (Whansien), confié à un évêque chinois assisté de trente-deux prêtres chinois. Même après cette division, le petit séminaire de Ci Mu Shan (Tse Mou Chan) gardait encore une cinquantaine d’élèves. Mgr Jantzen les confia à M. Bouchut de 1933 à 1937. C’était une tâche délicate, car un vent d’indiscipline et de rébellion soufflait sur la jeunesse chinoise, provoqué en grande partie par l’anarchie, la propagande marxiste et anti-européenne. Ces influences s’étaient manifestées même parmi les séminaristes. M. Bouchut était l’homme capable de calmer les esprits.

     

    En 1937, M. Bouchut retrouva le district de Hotcheou où il avait commencé sa vie missionnaire. Il y resta une dizaine d’années tout en exerçant la fonction de vicaire forain, c’est-à-dire qu’il était chargé de coordonner l’apostolat des différents prêtres du secteur. Durant ces dix années la situation ne fit qu’empirer dans l’ensemble de la Chine. Au désordre intérieur s’ajouta l’invasion japonaise. Les forces nippones, profitant de ce désordre, progressèrent rapidement. Le gouvernement nationaliste de Tsiang Kaï-chek se replia sur le Sichuan et établit sa capitale à Chongking, qui devint la cible de l’aviation japonaise. En 1939 et 1940 les bâtiments de la mission de Chongking subirent d’importants dégâts, la cathédrale fut presque entièrement détruite. Hotcheou ne fut pas épargné; la résidence et l’église furent aussi très endommagées par l’aviation nippone. La défaite japonaise en 1945 n’apporta pas de répit, elle laissa un vide où s’engouffra l’armée rouge de Mao Tsé-tong, que les troupes nationalistes ne purent arrêter.

     

    Parti en congé après vingt ans de Chine, M. Bouchut revint en 1949 pour reprendre à nouveau la direction du petit séminaire de Ci Mu Shan. Pas pour longtemps, car l’armée rouge approchait. Quelques grands séminaristes furent envoyés au grand séminaire de Penang en Malaisie pour leur permettre de continuer leurs études. Le 29 novembre 1949, les troupes de Mao Tsé-tong occupèrent la ville de Chongking. Le changement de régime se fit sans combat, la ville était vide de défenseurs.

     

    La population ne tarda pas à être soumise à un lavage de cerveau, à grand renfort de propagande et de sessions de rééducation. Les séminaires et écoles durent fermer, comme toutes les activités de la mission. Plusieurs prêtres chinois furent mis en prison, deux d’entre eux furent fusillés. Quant aux missionnaires étrangers, ils reçurent, les uns après les autres, l’ordre de quitter le pays. Les communistes réussirent par ailleurs à persuader quelques prêtres chinois de collaborer à l’instauration d’une Église officielle sous le contrôle d’un bureau du gouvernement. Nous pouvons deviner la souffrance, mais aussi le courage des missionnaires, au vécu de ces événements. Le P. Bouchut se vit signifier l’ordre de quitter la Chine en 1951, et il arriva à Hongkong en octobre de cette année.

     

    Toujours disponible, le P. Bouchut, après un temps de repos, accepta d’aller enseigner le français, l’histoire et la géographie au petit séminaire de Saïgon. Il y resta jusqu’en 1953 quand il fut rappelé en France comme professeur à l’École missionnaire Augustin-Schœffler de Ménil-Flin.

     

    La disponibilité était une des grandes qualités du P. Bouchut. Il accepta toujours avec obéissance et simplicité ce qu’on attendait de lui. Lorsqu’on lui demanda d’aller à Montbeton assister le P. Millacet, supérieur de cette maison de retraite et son ancien confrère à Chongking, il écrivit à celui-ci : « Je m’occupais des jeunes à Ménil-FIin, je m’occuperai des vieux à Montbeton. » Le P. Bouchut est resté à la maison Saint-Raphaël durant 30 ans. On peut dire qu’il a « marqué » l’histoire de cette maison par ses qualités exceptionnelles, tout particulièrement par son dévouement.

     

    On peut sans exagération qualifier ce dévouement de légendaire. Il dura jusqu’à la veille de sa mort. Pour l’apprécier, il faudrait se reporter trente années en arrière. À cette époque, la maison n’avait pas toutes les commodités qu’elle a aujourd’hui. L’ascenseur n’existait pas, et plusieurs fois par jour le P. Bouchut montait au deuxième et au troisième étages pour porter le repas à ceux qui ne pouvaient descendre au réfectoire. De même, plusieurs fois par jour, il allait visiter les confrères qui avaient besoin de ses services. Par ailleurs, la commune de Montbeton n’avait pas encore de pharmacie. Qu’il ventât ou qu’il plût, le P. Bouchut se rendait avec son vélomoteur chercher à Montauban les médicaments prescrits par le médecin.

     

    Il se faisait un devoir d’accompagner le docteur dans ses visites, et veillait à ce que les prescriptions fussent scrupuleusement respectées par les patients. Lorsque, après vingt années de ce travail, il fut officiellement déchargé de ses fonctions, il continua bénévolement à faire tout ce que son âge et ses forces lui permettaient. Il avait fêté ses quatre-vingt-dix ans, il allait encore chercher les médicaments à la pharmacie de Montbeton, et il les distribuait matin et soir à chacun des malades. Il était très rare qu’il oubliât ou commît une erreur dans cette distribution pourtant bien compliquée. La veille de sa mort, il s’acquitta encore de ce travail.

     

    Le P. Bouchut ne cessa de se cultiver. Il avait été professeur de petit séminaire en Chine, au Vietnam et en France, il en avait gardé un goût très profond pour l’étude. Les premières années à Montbeton, son travail ne lui laissait que peu de temps libre. Mais quand il fut officiellement déchargé de son travail d’infirmier, il eut plus de loisirs, et en profita pour lire beaucoup. Il s’intéressait à tout, mais surtout à l’histoire, il ne faisait certes pas montre de son érudition, mais il savait rectifier avec conviction, et même vivacité, les erreurs proférées dans une conversation. La bibliothèque de la maison s’est notablement enrichie grâce à lui, de son vivant et après sa mort.

     

    Il était un précieux conseiller, plein de bon sens et d’expérience. Le jour de sa mort, on entendait plusieurs confrères de la maison dire : « Il faudra que je m’adresse à un nouveau confesseur. » Il aimait taquiner, mais sans jamais offenser les autres. Il goûtait la plaisanterie. Le jour où il fêta ses quatre-vingt-dix ans, nous lui souhaitâmes d’arriver à cent ans, il s’écria : « Pourquoi seulement cent ans ? »

     

    Au matin du 25 mai 1991, le Maître appela à lui son fidèle serviteur. Tout se passa très rapidement. Vers cinq heures du matin, il eut une crise d’angine de poitrine, ce n’était d’ailleurs pas la première. Le temps d’appeler une ambulance pour le mener à la clinique de Montauban, il expirait sans pousser une plainte, aussi sereinement qu’il avait vécu. Les obsèques eurent lieu le 27 mai, présidées par le P. Rossignol, vicaire général de la Société.

     

    Il était resté très attaché à sa famille et fier de ses quatre-vingt neveux, petits-neveux et petites-nièces. Aussi, de nombreux membres de sa famille ont-ils tenu à assister à ses funérailles. Rarement notre chapelle a connu une telle affluence.

     

    De son vivant, nous lui disions : « Vous aurez droit un jour à une statue dans notre parc comme grand serviteur de Montbeton. » Il a mieux au Paradis. « J’étais malade et vous m’avez soigné », lui aura dit le Seigneur. « Viens prendre possession du royaume préparé pour toi. » Et il continue à veiller sur son cher Montbeton.

     

     

     

     

    • Numéro : 3367
    • Pays : Chine Vietnam France
    • Année : 1928