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Jean-Marie BOUCHET (1875-1936)

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    Jean-Marie Bouchet est né à Eréac, diocèse de Saint-Brieuc, de parents foncièrement chrétiens. Au cours de ses ébats d’enfant il fut victime, vers l’âge de six ans, d’un accident banal. Une épine d’ajoncs le blessa à l’œil droit ; quelque temps après des ouvriers engagés pour le service de la ferme l’excitèrent à la lutte avec un enfant du voisinage. Un coup malheureux atteignit l’œil malade qui saigna longuement ; il fut perdu pour toujours. Un peu plus tard, Jean-Marie jouant à la balançoire, eut l’index de la main droite écrasé entre la planchette et la corde. Dieu m’a éprouvé dès l’enfance, aimait à dire M. Bouchet ; mais il m’a laissé l’œil du Canon et juste ce qu’il faut de doigt pour distribuer la sainte Communion.

    Admis à l’école du village, l’instituteur d’Eréac apprécia les exceptionnelles qualités de son élève et insista auprès des parents de Jean-Marie pour lui faire continuer ses études en vue de son admission à l’école normale d’instituteurs. Les parents refusè­rent. Le maître insista et s’offrit à donner lui-même des leçons à l’enfant pour qu’il n’en coûtât rien à la famille. Peine perdue. La ferme avait besoin de bras et Jean-Marie, obéissant et ardent tra­vailleur, semblait destiné aux travaux des champs. Aimable et enjoué, il engendrait la gaieté autour de lui : Jean le taquin, disait sa Mère, comme tu ressembles à ton père ! et le papa souriait car il était flatté de se reconnaître en cet aimable fils.

    « Je n’ai jamais cru qu’il resterait dans le monde, écrit une de ses sœurs religieuses ; il était plus pieux que les jeunes gens de son âge, digne, réservé. Au lieu de se reposer comme les autres travailleurs, il prenait un livre de piété et seul lisait attentivement, étranger à toute autre chose. Pendant les longues soirées d’hiver, Jean-Marie chantait des cantiques ; parfois il répétait le sermon du dimanche précédent en y mettant toute son âme.

    C’est probablement à la suite d’une retraite fermée qu’il fut fixé sur sa vocation. Le frère aîné était au régiment ; il dut atten­dre son retour. Le 8 septembre 1897 il demanda à son père l’au­torisation d’entrer au séminaire. « Jean, lui fut-il répondu, ne pars pas car tu ne tarderais pas à revenir. » Sur les instances réi­térées du clergé paroissial et de quelques amis, la permission est obtenue; notre futur missionnaire admis chez les Salésiens dans leur maison de Presles-Courcelles (Seine-et-Oise) y est chargé de remplir l’office de concierge. Deux mois à peine s’étaient écou­lés, que le Père de Jean-Marie quittait ce monde. Le cœur attristé d’une si grande perte, notre séminariste reste à son poste. De Presles il est envoyé à Rueil. Là, il eut l’occasion de sortir pour maintes visites aux Missions-Etrangères, où un de ses compa­triotes allait recevoir le sacerdoce. Pour la troisième année d’étu­des il dut se rendre à Dinan. Mais l’heure approche pour lui d’une détermination décisive. Serait-il Salésien comme il l’avait désiré jadis ? Non. Il supplie son Supérieur de le présenter aux Missions-Etrangères.

    La nouvelle de cette décision contrista la courageuse mère qui pleura, mais ne se crut pas autorisée à empêcher son fils de suivre l’appel du bon Dieu. « Je ne veux pas, dit-elle à ses enfants, qu’aucun de vous puisse me reprocher qu’il n’est pas là où il doit être à cause de moi. Il faut répondre à Jean que je lui donne ma permission » !

    Jean-Marie entra au séminaire de philosophie à Bièvres pour la retraite de septembre 1900. Deux compatriotes vinrent à sa rencontre à la gare Montparnasse. Séminariste modèle, réservé et effacé, il profita du temps de sa formation pour s’initier aux ver­tus apostoliques et acquérir, avec le goût du travail intellectuel, de bonnes connaissances théologiques. Ordonné prêtre le 26 juin 1904, il est désigné pour la jeune Mission du Laos. Le premier dimanche de juillet il chante sa première Messe à Eréac ; puis le temps de son dernier séjour écoulé, il quitte sa Mère bien-aimée et les membres de sa famille, le cœur bien gros, mais contenant ses larmes jusqu’au moment où il perdra de vue les horizons familiers !

    Parti pour la Mission du Laos le 3 août 1904, il devait y rester jusqu’en 1921, occupant successivement les postes de vicaire à Oubone et Tharé, puis curé de Ban Uet et de Vientiane. Heureuse­ment doué pour l’étude des langues, il apprend le siamois, le laotien, puis l’annamite et possède convenablement chacune d’elles. C’est à Vientiane, capitale de la colonie du Laos, qu’il est appelé à donner sa mesure. Au milieu d’une population très mé­langée venue de tous les coins de l’Indochine, presque sans res­sources, il se démène, emprunte, rembourse ; construit belle église et presbytère, fonde une école, fait appel au dévouement des religieuses, mais en vain, et s’arrange pour les remplacer par du personnel de fortune ; dote enfin le centre paroissial de reve­nus presque suffisants pour l’entretien du desservant. Autour de lui, les chrétiens dispersés se groupent et s’organisent. Le missionnaire est leur conseiller, leur trésorier, leur intermédiaire entre la Mère-Patrie de Cochinchine, d’Annam, du Tonkin et du Laos. Que de lettres échangées, que de services rendus ; mais aussi combien de dévouements suscités autour de lui par le « Bon Père Bouchet ». Ses confrères, témoins de tant d’heureuses initiatives lui font confiance et lui fournissent bénévolement les ressources dont ils n’ont pas immédiatement l’emploi.

    Dix-sept ans de cette vie si active sous un climat débilitant ont raison de ses forces. Le 21 juin 1921, le voilà au pays natal pour les réparer. Bientôt M. Bouchet songe à regagner sa chère Mis­sion, mais un poste nouveau réclame son dévouement. Après la guerre, de nombreuses unités annamites sont réparties sur notre territoire et dans les pays rhénans. Un aumônier leur est néces­saire et notre confrère est désigné pour ces fonctions qu’il exer­cera jusqu’au rapatriement en Indochine des derniers bataillons venus de ce pays. Que de déplacements n’a pas exigés un tel mi­nistère ? Mais comme les fatigues endurées sont compensées avantageusement par les consolations éprouvées par l’homme du bon Dieu au cours de ses tournées ! Dès son arrivée, il se munit des autorisations nécessaires auprès des chefs de corps qui ne lui ménagent pas leur sympathie. Dans les cercles militaires les chré­tiens annamites se réunissent aussitôt pour entendre les exhorta­tions de leur Père à la grande édification des aumôniers militaires peu habitués à tant d’empressement de la part de nos compa­triotes. Tous se confessent ; les récalcitrants sont rares ; ils com­munient après avoir entendu une dernière et vibrante instruction dans leur langue si harmonieuse. En commun et à haute voix, après les prières de la messe, sont récitées ou plutôt chantées celles de l’action de grâces. Comme il est heureux et fier notre cher missionnaire, de donner à nos paroisses françaises quelques savoureux exemples de la ferveur et de la fidélité des chrétiens indo-chinois même transplantés dans un milieu qui ne favorise pas spécialement la piété !

    La Providence ménageait à M. Bouchet un champ d’apostolat nouveau bien fait pour séduire son cœur passionnément attaché aux Missions et au recrutement de la Société. En 1932, le nombre des demandes d’admission de la part de jeunes gens rendit néces­saire l’organisation d’un Probatorium où leur vocation serait étu­diée de plus près en vue de la direction définitive à lui donner séminaire ou noviciat des Frères-Coadjuteurs. M. Bouchet parut tout désigné pour prendre la charge de cet établissement. À Dor­mans d’abord, puis à Meudon, il groupa ses élèves dont il devait assurer personnellement la surveillance, l’instruction et la forma­tion religieuse et morale, travail assujettisant au suprême degré, auquel il se donna tout entier. Sa santé laissait bien à désirer ; ses élèves et ses confrères lui en faisaient la remarque ; il se soi­gnait en travaillant. Un mois de vacances pour revoir les siens et respirer l’air vivifiant de sa Bretagne tant aimée et immédiate­ment après, il reprenait son travail avec de nouveaux élèves, tout en restant en relations étroites avec les anciens.

    M. Bouchet avait comme un pressentiment de sa fin prochaine. Il venait de disposer de ses économies en faveur de la Mission du Laos, quand le 5 février 1936, à 5 heures, voulant se lever, il réus­sit difficilement à sortir de son lit et s’affaissa lourdement sur le plancher de sa chambre. À 6 heures, le réglementaire vient agiter la sonnette comme tous les jours à sa porte pour l’avertir que le moment de commencer la méditation est arrivé ; la porte ne s’ou­vre pas. Il frappe sans obtenir de réponse. La clef est à l’inté­rieur; impossible d’ouvrir ; difficilement, vers 6 h. ¼  on par­vient à entrer et on trouve M. Bouchet gisant à terre, sans mou­vement ni parole, frappé d’hémiplégie. Immédiatement le doc­teur et M. le curé de Meudon sont appelés auprès du malade. M. Thibaud venu en toute hâte de Paris lui administre le sacre­ment d’Extrême-Onction, qu’il reçoit avec piété et  reconnais­sance. Il est aussitôt transporté à la rue du Bac où son cas est jugé assez grave par le médecin de la maison ; le lendemain, pour lui assurer de meilleurs soins, on le conduit à l’hôpital de Notre-Dame de Bon Secours. Le vendredi matin, l’aumônier lui apporte le saint viatique; au cours de la journée plusieurs de nos confrè­res vont le visiter. Ne pouvant s’exprimer que difficilement, il les reçoit cependant en souriant et en s’unissant aux pieuses invoca­tions qui lui sont suggérées, faisant, à l’approche de la mort, le sacrifice de sa vie pour sa mission du Laos. Le samedi 8 février, à 6 heures, presque sans agonie, M. Bouchet rend doucement son âme à Dieu.

    Une de ses sœurs, religieuse à Verviers, deux neveux, un cousin accourent, mais pour voir leur missionnaire revêtu des ornements violets sur son lit de mort où ses confrères du Sémi­naire viennent lui dire leur dernier adieu. Le lundi 10 février à 9 heures, dans la chapelle du Séminaire où notre regretté confrère s’était donné aux Missions pour la vie, son corps était reçu pour la cérémonie solennelle des obsèques après lesquelles il fut conduit à la sépulture des Missions-Etrangères au cimetière du Montparnasse.

    Fidélité scrupuleuse à tous ses exercices de piété, amour de la règle et de l’obéissance, esprit de pauvreté poussé à l’extrême, discrétion, dévouement absolu aux Missions et à la Société, tel est le résumé des principales qualités de ce missionnaire exem­plaire que le bon Dieu s’est plu à recevoir près de Lui pour le récompenser de l’avoir si bien servi.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2783
    • Pays : Laos Thailande France
    • Année : 1904