Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Niolas BOUCHERÉ (1846-1912)

Add this

    Nicolas-Marie Boucheré naquit à Woippy, à quelques kilomètres de Metz, le 5 février 1846. Ses premières années s’écoulèrent dans la paix et le bonheur qui règnent toujours au sein des familles foncièrement chrétiennes. Mais Dieu, qui marque ses élus du sceau de la croix, ne tarda pas à l’éprouver. A peine âgé de 7 ans, il perdit son père, et c’est à sa vaillante mère qu’incomba la charge de l’élever. Son courage la soutenait, et les rêves qu’elle formait pour l’avenir de son fils, en qui elle voyait déjà le soutien de sa vieillesse, lui faisaient oublier tous les sacrifices. La divine Providence avait d’autres vues sur l’enfant.

    De bonne heure, son excellent curé, M. Gauthiez, remarquant son intelligence et sa piété, soupçonna l’appel divin, et c’est en effet avec une véritable joie que le jeune écolier accepta d’apprendre le latin.

    À 13 ans, il entrait au Petit Séminaire de Montigny, où il se fit remarquer par sa ténacité et son ardeur au travail. Sa rhétorique terminée, il entra au Grand Séminaire de Metz. Là, sa piété ne fit que s’affermir ; avec l’amour des âmes, le désir de se dévouer à la conversion des infidèles grandissait dans son cœur, et après sa deuxième année de Grand Séminaire, il obtenait de donner suite à ses désirs.

    Pendant les vacances, il sut préparer sa mère au grand sacrifice de la séparation ; après l’avoir consolée avec une affection toute filiale, il entrait au Séminaire des Missions-Étrangères.

    Au milieu de confrères animés du même esprit que lui, il passa trois années qui, suivant ses propres paroles, « furent une fête ininterrompue ». Le soir de son ordination sacerdotale, il reçut avec la plus grande joie sa destination pour le Su-Tchuen Méridional. Dieu lui envoya alors une rude épreuve. Sa mère, heureuse de le voir prêtre, essaya, autant qu’elle le put, de le retenir près d’elle. Très pénible fut la lutte ; le devoir l’emporta. Après quelques jours passés au pays, il revenait au Séminaire.

     

    *

    *  *

     

    Embarqué à Marseille, en août 1869, il abordait à Soui-Fou le 8 décembre. Après quelques jours d’un repos nécessaire, il fut envoyé dans une station assez éloignée de vieux chrétiens pour y apprendre la langue sous l’habile direction de M. Gourdin. Malheureusement, ce Missionnaire, chargé seul d’un immense district, desservi maintenant par 6 prêtres, ne put que difficilement le guider dans l’étude de la langue et l’initier aux coutumes chinoises. Malgré ces difficultés, au prix d’un travail opiniâtre, M. Boucheré pouvait, quelques mois seulement après son arrivée, être mis à la tête d’un vaste district, dont Tse-Lieou-Tsin devait être le centre.

    Jusqu’à sa mort, il resta titulaire de ce poste, malgré les nombreux changements opérés dans l’administration du district. Il y déploya un zèle ardent et une activité toute apostolique.

    Tse-Lieou-Tsin, où le nombre des chrétiens ne s’élevait guère à plus de 70 personnes, n’avait ni résidence, ni oratoire. Pour n’être pas obligé de loger chez ses chrétiens, il désirait commencer aussi rapidement que possible les constructions dont la nécessité s’imposait. Les travaux ne furent achevés qu’au bout de six années. Il fit construire aussi des écoles, le nombre de ses chrétiens ayant notablement augmenté.

    Il ne se contenta pas, d’ailleurs, de son ministère au milieu des chrétiens ; son zèle le poussa à travailler de tout son pouvoir à l’évangélisation des infidèles. Il voulait se faire « une large place au soleil, et bien légitime, certes, était son ambition, puisqu’elle n’était autre que celle de voir Dieu plus connu et plus aimé.

    À cette fin, il entra en relation avec les notables du pays qui apprirent le chemin de l’oratoire. Les visites furent fréquentes et cordiales, et ce fut pour eux une occasion de rectifier bien des idées fausses. Ces notables apprécièrent le Missionnaire et comprirent enfin qu’il fallait compter avec lui. M. Boucheré espérait que plusieurs d’entre eux se feraient chrétiens et que leur exemple entraînerait beaucoup de conversions. Si ses espérances ne se réalisèrent pas sur ce point, il eut la joie de voir beaucoup de gens de condition obscure embrasser la foi, tant il est vrai que les déshérités de la terre sont souvent plus près de Dieu que les riches et les puissants.

    Pour subvenir à toutes les nécessités, le zélé Missionnaire bâtit, près de sa résidence, un hospice pouvant loger une centaine de personnes ; il leur trouva des catéchistes, et lui-même allait tous les dimanches, à l’aube, leur dire la messe. Il revenait en sa résidence pour la messe paroissiale. Malheureusement, malgré toute sa bonne volonté, il ne pouvait abriter tous les mendiants. Des chrétiens, formés par lui, parcouraient sans cesse les rues, prêchant les moribonds, les baptisant, quand ils les trouvaient suffisamment bien disposés.

    Sa charité ne s’arrêta pas là. Pour les nombreux ouvriers sans famille, que la maladie livrait à la misère, il bâtit un modeste hôpital à côté de son oratoire ; il forma son personnel d’infirmiers, et lui-même fut toujours le principal médecin. Cette œuvre, fort appréciée des païens, lui fut un moyen d’augmenter le nombre des conversions : bien peu mouraient sans recevoir le baptême, et si tous ceux qui guérissaient n’embrassaient pas la religion du Seigneur du Ciel, ils gardaient au moins un reconnaissant souvenir de leur bienfaiteur et faisaient aimer le christianisme.

    M. Boucheré, si désintéressé pour lui-même, savait être éloquent quand il plaidait la cause de ses chers pauvres. Il ne craignait pas de s’adresser, et non sans succès, à des sociétés païennes de bienfaisance. Il intéressait aussi à ses projets ses amis de France, ses Confrères ; je ne parle pas de la caisse de la Mission ! Personne n’avait le courage de refuser l’obole demandée par l’apôtre qui se privait du nécessaire, même dans la nourriture, allait toujours à pied, par économie, afin de subvenir aux besoins de ses pauvres. Ses courses sont restées légendaires : ce n’est qu’à 50 ans, qu’il renonça, non sans regret, à ce qu’il appelait le bon temps, celui de sa jeunesse, où il faisait fréquemment des randonnées de 60 et 70 kilomètres, sans prendre d’autre nourriture qu’un bol de riz.

    Plus d’une fois, d’ailleurs, on dut modérer ses désirs de mortification, en lui représentant combien il était nécessaire aux fidèles de sa chrétienté. L’exemple des Saints l’attirait : il voulait imiter dans sa vie apostolique leurs macérations et leurs pénitences.

    Son amour pour Jésus, sa confiance en Marie n’avaient pas de mesure, et c’est près du tabernacle, dans ses longues visites au Saint-Sacrement, qu’il allait retremper son âme délicate et sensible, trop souvent blessée par l’ingratitude de ceux pour lesquels il s’était le plus dépensé. C’est là qu’il puisa la patience et la prudence dont il eut besoin, surtout pendant la terrible révolte de 1900. En cette année, en effet, les Boxeurs livrèrent aux flammes sa résidence et son oratoire ; lui-même eut beaucoup de peine à échapper à une bande de forcenés qui croyaient déjà tenir leur proie. Il put se réfugier au prétoire, d’où, très inquiet, il entendait les hurlements de la foule, qui se répandait dans tous les quartiers, pillant et saccageant les maisons des chrétiens, dont il n’avait aucune nouvelle. Trois jours après l’incendie, le prétoire faillit être forcé par les révoltés qui soupçonnaient que l’Européen s’y trouvait. Le mandarin, effrayé, craignant de ne pouvoir plus longtemps protéger efficacement son hôte, le fit conduire, secrètement et sous bonne escorte, à la sous-préfecture, où il dut rester une quinzaine de jours.

    La tourmente passée, à force d’énergie et de démarches, il obtint une indemnité convenable pour lui et ses chrétiens, et put rebâtir résidence et oratoire.

     

    *

    *  *

     

     

    Tous ces tracas avaient usé le peu de forces qui lui restaient, et l’état de sa santé déclina rapidement. En 1906, il remarqua, avec une douloureuse surprise, qu’il perdait la mémoire et il exprima la crainte d’en arriver à ne plus pouvoir dire la messe. Quelques mois plus tard, un plus grave avertissement lui fut donné. Une attaque d’apoplexie, relativement bénigne, avait inspiré aux chrétiens qui l’entouraient assez d’inquiétude pour juger nécessaire d’envoyer, à son insu, chercher le prêtre le plus rapproché. Quand celui-ci arriva, M. Boucheré se trouvait déjà beaucoup mieux et tout danger prochain ayant disparu, il ne voulut pas admettre qu’il se fût trouvé mal, et ne se plaignait que de sa vue, qui baissait de plus en plus. Le docteur vit tout de suite la gravité de son état : il lui parla de repos ; mais le Père voulait mourir debout, travaillant au service de ses chers chrétiens. « Du reste, ne cessait-il d’affirmer énergique-ment, je ne suis pas malade ; il n’y a que mes yeux qui m’inquiè­tent. »

    En 1910, le même docteur lui déclara qu’il ne pouvait être guéri que par des spécialistes. Un voyage en France s’imposait, s’il voulait pouvoir continuer encore quelque temps son ministère, et surtout célébrer la messe. Le désir de travailler encore au bien des âmes et l’espoir d’offrir plus longtemps la divine Victime décidèrent le Missionnaire au rude sacrifice de la séparation.

    Hélas ! il était le seul à espérer une guérison. Aucun oculiste n’osa tenter une opération n’offrant aucune chance de succès. Deux pèlerinages à Lourdes n’amenèrent pas une amélioration sensible ; la sainte Vierge se réservait de l’exaucer d’une autre manière. Le bon et fidèle serviteur avait assez travaillé : le temps de la récompense ne devait plus être longtemps différé.

    M. Boucheré, toutefois, espérait toujours retourner dans son cher Su-Tchuen. Ses dernières lettres annoncent que sa résolution de se remettre en route au mois de janvier, est définitivement prise. Ne devrait-il plus pouvoir travailler, il aurait au moins la consolation de mourir sur le terrain qu’il avait arrosé de ses sueurs pendant plus de 40 années.

    Le 31 décembre, une nouvelle attaque d’apoplexie lui paralysa le bras droit. La fin approchait : lui seul refusait à le croire. Quand M. le Curé de Woippy, toujours si dévoué, lui proposa les derniers sacrements : « Suis-je donc si malade, Monsieur le Curé ? lui dit-il ; non, mon état n’est pas encore désespéré. » Cependant, il n’insista pas davantage et reçut tous les secours de la religion avec les sentiments d’une très vive piété et d’une parfaite résignation. Quelques jours après, le cher malade perdait l’usage de la parole, et, le 15 jan­vier, il rendait paisiblement son âme à Dieu.

    Le 17, eurent lieu les funérailles. Mgr Kleiner, ancien évêque de Mysore, d’autres Confrères de la Société, d’anciens amis du Séminaire, les prêtres des environs, qui avaient pu apprécier la charité et la piété du défunt, en tout plus de 30 ecclésiastiques, étaient venus faire un cortège d’honneur au vaillant Missionnaire. Par son assistance sympathique et recueillie, la population tout entière de Woippy a témoigné que la perte de ce bon prêtre était un deuil général pour la paroisse. Par les soins de M. le Curé de Woippy, le vénéré défunt repose dans la tombe même de son ancien curé, M. l’abbé Gauthiez, qui lui avait fait faire sa première communion et avait dirigé ses pas vers le sanctuaire. Que Dieu les unisse tous deux dans la gloire !

     

     

    • Numéro : 1029
    • Pays : Chine
    • Année : 1869