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Alain BOUCHER (1930-2005)

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    Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant ».  Ps 126 (125) 5.

     

    J’ai reçu en partage des mois de malheur, les nuits de souffrance ont été mon lot.  Etendu sur ma couche, je me dis : ‘A quand le jour’ ? Une fois levé, je soupire :   ‘Quand fera-t-il nuit’ ? Et mon esprit s’agite jusqu’à la fin du jour. Job 7, 3-4.

     

    Ces paroles de Job et ce verset de psaume me sont venus spontanément à l’esprit quand j’ai accepté, témérairement, d’entreprendre  la   rédaction de  la notice du père Alain Boucher. Je ne mis suis risqué que parce que c’est dans la diaspora qu’il a passé la plus grande partie de sa vie missionnaire et qu’il m’avait honoré de son amitié. Je l’ai en effet  fréquenté de 1984 à 1999, mais justement, - et c’est pour mieux faire ressortir d’emblée sa qualité d’âme - cette citation liminaire est inopportune dans son cas  car  je ne l’ai jamais entendu prendre à son compte cette lamentation, ce qui nous le situe déjà.

     

    Le père Alain Michel BOUCHER vit le jour  le 10 janvier 1930 à Brain-sur-Allonnes, arrondissement de Saumur,dans le Maine et Loire, diocèse d’Angers, fils de Raymond Elie Joseph et de Léa Angèle Légion,  cultivateurs apiculteurs. À l’époque, ses parents étaient jugés chrétiens  superficiels par leur curé. Il avait trois frères.

     

    Baptisé à l’église de  Brain, le 19 janvier 1930 - ce qui est quand même un indice : il a donc été carillonné -  il fut confirmé le lundi 24 mai 1937 à Allonnes, donc bien jeune, ce qui est un autre signe.

    Il fit ses études au collège Mongazon, à Angers. Ce collège avait été fondé par l’Abbé du même nom et les professeurs étaient tous prêtres. En 1947, ses études secondaires furent couronnées par le baccalauréat. Là, sans doute, il a senti l’appel du Seigneur pour le sacerdoce puis pour la mission puisqu’il  entra au  Grand séminaire d’Angers  la même année, et, dans la foulée,  à Bièvres,  le 27 septembre 1948.

     

    Il accomplit son service militaire en 49-50. Son aumônier, J. Badré, vicaire général de Monseigneur Feltin, ordinaire de l’armée, a authentifié les testimoniales suivantes rédigées par J. de Cambourg :

    Séminariste sérieux, fidèle à ses devoirs religieux, constamment en contact avec l’aumônier. Il s’est cependant laisser dépasser par une timidité qui risque de le gêner plus tard et de l’amener à accepter une position minima par crainte du combat. Il a laissé à ses chefs l’impression de manque de personnalité et à ses camarades le souvenir d’un bon garçon.

    Et J. Badré, de son côté, a certifié qu’il avait donné entière satisfaction et que rien n’a été relevé dans sa conduite qui puisse lui être reproché pendant son séjour sous les drapeaux.

     

    Son comportement hors du séminaire a été jugé irréprochable par son curé. Au séminaire de Bièvres, le supérieur de l‘époque, le père François Haller, avait donné cet avis sur lui : Bon aspirant, intelligent et travailleur, à la moralité et à la conduite à l’extérieur irréprochables, et à la piété sérieuse. Malgré un extérieur ‘jeune’ et un peu évaporé, il est  humble et soumis,  accepte bien les remarques et en tient compte. Il est ‘bon garçon’ mais sans personnalité bien accusée. Il est cependant généreux et bien attaché à son idéal missionnaire.

    Il avait été agrégé temporaire le 7 mars 1951,  admis  et  tonsuré le 10 mars suivant, lecteur le 3 juin, et avait reçu l’acolytat le 22 septembre.

    Le conseil du séminaire ayant, dans sa séance du 6 mai 1952, donné son consentement par 4 voix sur 4, il fut admis le même jour à l’agrégation définitive par Mgr Lemaire et fut ordonné  sous diacre le 1 juin suivant et  agrégé définitif le 30 juin, sous le numéro 3974 dans le répertoire des MEP. À sa demande écrite le 14 avril 1953, il fut ordonné  prêtre le 31 mai 1953.

     

    Le 14 juin 1953, 18 aspirants avaient reçus leur destination. Parmi eux, Alain et Germain Berthold avaient été envoyés en Thaïlande, à Oubon, où ils partirent  le 19 novembre 1953, sur le paquebot ‘Félix Roussel’.

     

    Tous deux étaient attendus avec impatience et joie  par Monseigneur Bayet, récemment nommé le premier vicaire apostolique d’Oubon,  qui s’impatientait de les voir et qui en aurait bien voulu une dizaine de plus, car, au surlendemain des persécutions déclenchée contre le catholicisme par les autorités siamoises fin 1940, la chrétienté de Tharé, encore convalescente par privation  de missionnaires, avait dû abandonner 12 postes groupant 5.518 fidèles. Il désespérait presque de les voir arriver quand un coup de téléphone à la Procure de Bangkok lui apprit qu’ils attendaient au port. Sans plus tarder, le procureur, accompagné des pères Vernnier et Lenfant et précédés du père Langer en moto, les ramena triomphalement.

     

    Alain commença l’étude de la langue à Tharé et y consacra toute l’année 1954 sous la haute direction de Monseigneur Michel On, vicaire apostolique, ancien supérieur du petit séminaire de Sriracha,  directeur de l’école de langue des pères Mep,  donc excellent maître, puisque thaï. Et ainsi, bien formé, dès   l’année suivante, Alain était nommé  vicaire à Ubon.

     

    Quoiqu’il lui en  coûte de parler d’un grand et bon copain qu’il a eu l’occasion d’accompagner pendant quelques années et de vivre avec lui une grande amitié, le père Lamoureux accepte de  témoigner :

    « J’étais chargé de la paroisse d’Oubone.  Je vois arriver pour m’aider un grand gaillard, sans complexe, à la voix puissante, au rire étourdissant, au caractère jovial, mais sûrement pas béni oui oui. Après deux ou trois semaines passées ensemble, en visite dans les différentes communautés chrétiennes de la paroisse, il manifeste son désir de prendre en charge la communauté de Thabthaï au nord de la ville d’Oubone et les familles vivant en amont et  au bord du fleuve. C’est dans ces communautés qu’il va pouvoir s’éclater bien que chaque semaine il vient passer une soirée et une journée à Oubone ».

     

    C’est qu’à Oubone il n’est que second vicaire et qu’il fait sienne la réflexion de César passant par une petite ville de Barbares dans les Alpes : « Quant à moi, j’aimerais mieux être ici le premier que le second à Rome ». Et puis, il préfère la campagne. Il installe donc ses quartiers d’hiver à Thabthaï où il fait fonction de  curé  l’année  55-56.

     

    « Monseigneur  Bayet avec lequel il est très à l’aise - surtout à la belotte - lui demande  en  novembre 1956,  de partir pour une grosse chrétienté : Songjë, au nord du diocèse avec une desserte à plusieurs heures de cheval du centre qui comporte quelques familles dont il va s’occuper avec diligence à la suite du père Brillant. Cette communauté dans la suite va devenir une importante paroisse ».

    Il y restera jusqu’en  novembre 64. Les comptes rendus donnent peu de renseignements sur son travail pastoral à Songjë mais signalent que fin 59 début 60, il y a fait construire un nouveau bâtiment scolaire trois fois plus grand que le premier, sur le terrain de l’école actuelle. Cela lui permit de se servir comme presbytère du bâtiment de la première école paroissiale.

    Il aura successivement quatre vicaires : les pères Albandos, Paseck, Le Bézu et Robert.

     

    Très attentif à la situation des paroissiens, continue le père Lamoureux, exigeant pour le catéchisme des enfants, il s’informe de l’absence de certains récalcitrants !

    Il est très proche des jeunes. Un peu poète, quelquefois  romantique, il projette de construire un nouveau presbytère juste sur la berge du fleuve pour avoir une vue plus aérée que dans l’ancien entouré des habitations des paroissiens. Il va réaliser son projet dans un style différent de ses prédécesseurs mais qui ne conviendra pas à ses successeurs !

    Pendant son séjour à Songjë, plusieurs familles  vont aller à la recherche de nouveaux terrains pour faire de rizières dans la région de Phetchaboun où déjà quelques foyers étaient établis depuis peu. Cette petite communauté était visitée  de temps à autre par un prêtre venant de Bangkok. Elle s’affirmait chrétienne mais avait quelques différents avec l’entourage bouddhiste du secteur.

    Alain  les visite donc pour se rendre compte de la situation et les encourager à persévérer dans leur foi.

     

    Optimiste par tempérament, - quoique peut-être un peu téméraire ! - il assure que bientôt il n’y aura plus un seul païen à Thabthaï et peut-être même à Pajang, petit village à moitié chrétien, distant de quatre kilomètres. Longtemps négligents, voilà qu’à son contact ils se montrent bien disposés. Il faut battre le fer…

     

    C’est après cette visite, qu’en compagnie des pères Le Bézu et Fabas avec lesquels  il était allé prendre livraison d’une Jeep à Bangkok, arriva la catastrophe   qui  bouleversera toute sa vie et changera son orientation : un pneu avant  ayant  éclaté sur le chemin du retour au nord est, le véhicule quitta  la route et se retourna. Le père Fabas fut tué et Alain,  blessé gravement à la colonne vertébrale. Il  restera grabataire le reste de sa vie. Yves, quant à lui,  s’il est sain et sauf, arrivera cependant difficilement  à surmonter cette épreuve. C’était le 24 novembre 1964.

    J’ai eu l’occasion de le rencontrer plusieurs fois durant cette période d’infirmité. J’ai constaté un modèle de patience – ce qui n’était pas inné chez lui, ni dans son caractère, ni dans sa façon de vivre dans les Eglises qu’il a animées. Mais – et c’est là que tous les témoignages se rejoingnent -   c’était un grand coeur qui aimait beaucoup et dont l’amitié était fidèle.

     

    Sous des dehors un peu rugueux qu’il avait hérité sans doute de son père c’était un charmant confrère, très attentif aux autres. Dans la paroisse de Songjë, 20 ans après,  on parlait encore de ses homélies tonitruantes .

     

    Mais revenons à Songjë. Outre leur travail dans ce village,  tous ces pères ont apporté un soin particulier à la chrétienté de Ban Non-Mali. Ils y ont terminé la résidence chapelle commencée par le père Brillant, organisé la catéchisme pour les enfants et les adultes, donné des séances de formation pour inculquer une mentalité chrétienne aux habitants du village et installé comme catéchiste le Khru Thongthep Sithat pour les adultes et les jeunes gens et la Khru Vanthong pour les enfants. Tous deux sont restés en fonction une vingtaine d’années et c’est grâce à eux que la chrétienté s’est développée.

     

    À Non-Mali, le logement du père servait de chapelle mais comme le nombre des chrétiens augmentait sans cesse la chapelle s’est avérée trop petite. Alain décide alors d’allonger et de transformer le bâtiment en une véritable église que Monseigneur Bayet bénira le 25 mars 1958 sous le vocable de Notre Dame de l’Annonciation.

     

    Les pères  logeaient à la sacristie mais, peu de mois après, le père Boucher faisait construire un petit presbytère au sud de l’église. Dans les trois ou quatre premiers mois de 1958, il y  eu 88 baptêmes tant d’adultes que d’enfants et Monseigneur Bayet confirmait pour la première fois le 25 février 1959, 73 personnes.

     

    Après plusieurs années, l’église s’est de nouveau trouvée trop petite à cause du grand nombre de chrétiens de Songjë venus s’installer à Non-Mali. Le père Boucher a alors envisagé de bâtir une nouvelle église dont les colonnes du bas seraient en ciment armé, ce qui fut fait. Mais ces colonnes plantées, il a fallu interrompre les travaux par manque d’ouvriers.

     

    Dans le même temps, ces pères  visitaient les groupes de Dong-Ma-Faï et Dong-Nok-Sum. La résidence chapelle bâtie par les chrétiens en 1932 n’existait plus à Dong-Ma-Faï. Les pères logeaient et disaient la Messe chez l’habitant en l’espèce chez Noï-Xi .

     

    Le père Bayet rapportait que le père Boucher lui disait qu’il y avait une famille chrétienne à Dong-Nok-Sum et deux à Dong-Ma-Faï.    Tous ces pères, écrit-il  ne disaient la Messe au cours d’un même voyage qu’en un seul endroit soit à Dong-Nok-Sum soit à Dong-Ma-Faï : les chrétiens des deux villages s’y réunissaient. Le père Boucher avait envoyé Naï Chum Phongsri à Songjë enseigner le catéchisme dans ces deux villages et lui avait même aménagé un petit logement à Dong-Nok-Sum.

    Enfin, on signale aussi que le père est venu de Songjë rendre visite à un certain Naï Son à Nong Veng : probablement le père Boucher mais ce n’est pas certain.

     

    Et comme Naï Bin de Ban-Mari avait ses champs tout près il est venu lui aussi écouter le père. Connaissant déjà la religion catholique, il s’y est intéressé davantage. Il a demandé au père de venir dans son village. Mais c’est le père Guidon qui en définitive en aura la charge.

     

    Revenu en France en janvier 65, paralysé depuis la ceinture,  Alain dira de lui-même dans la notice qu’il rédigea à la demande des Archives qu’il a été reçu au séminaire de Bièvres, sans travail précis, mais accueilli par des confrères sympathiques.

     

    Voici le témoignage d’un de ses ‘confrères sympathiques’ qui l’ont côtoyé pendant les quatre années de son séjour à Bièvres.

     

    Il semble que l’idée de proposer à Alain Boucher de venir résider à Bièvres soit d’abord venue au père  Eugène Juguet qui y enseignait alors la philosophie. Ce dernier était particulièrement lié d’amitié avec lui depuis le temps du séminaire. Sachant que son ami devenu invalide ne pourrait pas retourner en Thaïlande et connaissant son désarroi, il cherchait un moyen de lui venir en aide. Il s’employa à le persuader que son infirmité physique n’était pas un obstacle insurmontable rendant impossible toute forme de ministère.

    Par la suite Alain devait se montrer reconnaissant pour les encouragements qu’il reçut alors de lui et qui contribuèrent à lui redonner espoir et à faire face à l’adversité.

    Sans doute après en avoir parlé avec l’intéressé, Eugène Juguet suggéra à l’autorité de proposer à Alain un poste dans l’équipe des directeurs  de séminaire de Bièvres. Ce dernier n’en fut pas moins très surpris quand le supérieur général l’invita à venir habiter au séminaire et  à y assurer si possible quelques cours.

    Il disait n’avoir jamais imaginer qu’il serait appelé un jour à enseigner et répétait à qui voulait l’entendre qu’il n’avait pas les qualités qu’on est en droit d’attendre d’un professeur.

    Et quand on lui rétorquait qu’il n’était pas le meilleur juge pour donner une appréciation sur ce point, il répondait invariablement avec une humilité désarmante qu’il se sentait pauvre en science et en vertu.

    En l’écoutant parler on comprenait de suite que sa réaction ne venait pas d’un quelconque complexe d’infériorité dû au fait qu’il n’avait pas prolongé ses études au-delà des années de séminaire avant de partir en mission. Tout simplement il était humble d’une humilité de bon aloi dénué de toute prétention et incapable de vanité. Et il avait horreur de tous les artifices auxquels certains ont recours pour se donner bonne apparence et chercher à se faire valoir.

     

    Ces qualités d’Alain Boucher, entre autres, rendaient le contact avec lui très facile et forçaient la sympathie. Outre l’admiration qu’on ne pouvait pas ne pas éprouver en voyant le courage avec lequel il faisait face à son épreuve, sans jamais se plaindre alors qu’il souffrait parfois beaucoup, on était séduit par cette simplicité comme par le robuste bon sens, un bon sens à la fois humain et réellement chrétien, dont il faisait preuve quand il parlait volontiers avec ceux  qui lui rendaient visite de son expérience en Thaïlande ou des sujets d’actualité.

     

    À propos de la Thaïlande, il était intarissable. On sentait que son coeur y était resté et que l’incapacité où il se trouvait d’y retourner était pour lui une grande épreuve. Ceux qui ont travaillé avec lui à l’époque à Bièvres  gardent le meilleur souvenir des rencontres avec lui. Malgré ses misères dont il parlait avec simplicité, il était toujours d’humeur égale et c’était le visiteur qui était revigoré par la conversation avec lui .

     

    Le père Cambon, alors adjoint à la procure de Paris,  avait fait aménager une chambre pour lui, au rez de chaussée de la maison de Bièvres, dans une salle qui servait de lieu de détente aux séminaristes (piano, journaux).

    Ce logement, avec toutes les commodités nécessaires, était  adapté à un grand malade ne pouvant se déplacer qu’en voiture d’infirme et condamné à rester couché une grande partie de la journée.

     

    Alain disposait aussi d’un appareil lui permettant de se tenir debout avec une tablette sur laquelle il préparait avec soin les cours d’histoire de l’Eglise dont il était chargé. Il n’est pas certains que les aspirants aient toujours tiré de ces cours autant de profit qu’ils auraient dû, mais il est sûr en tout cas que le professeur ne pleurait pas sa peine pour les préparer malgré la fatigue physique que cela pouvait entraîner pour lui.

     

    En dépit de ses protestations d’incompétence,  Alain était loin d’être dénué de capacités intellectuelles. Appelé à enseigner l’histoire sans avoir eu le temps de s’y préparer, il s’astreignit à lire beaucoup et prit goût, semble-t-il, sinon au métier de professeur, du moins à la  réflexion à laquelle incite l’étude du passé. Il parlait volontiers de ses découvertes avec ceux qui l’interrogeaient.

     

    Tout à fait incapable de chercher à se mettre en avant et ne s’attardant jamais à parler de lui-même si on ne l’invitait pas, Alain ne faisait pas de longs discours aux aspirants mais il les impressionnait par sa seule présence et l’exemple qu’il donnait de serein abandon à la volonté de Dieu. Sa contribution discrète au travail de tous a certainement été une grâce pour le séminaire.

    Les survivants de cette époque se rappellent avec émotion le bons moments de récréation passés parfois le soir autour de son lit de malade. Bien que gravement handicapé et parois gêné par d’humiliantes infirmités, il savait être gai, d’une gaîté communicative et réjouissait la compagnie par la drôlerie de ses réparties.

     

    Poursuivant sans pitié de ses sarcasmes  ses partenaires  au jeu quand ceux-ci, disait-il, le faisaient perdre à la belotte ou au tarot, il n’hésitait pas, par contre, quand il gagnait, à s’en attribuer le mérite et exultait comme un enfant.

     

    Car il y avait en lui quelque chose  de l’enfant dont parle l’évangile : la simplicité, une spontanéité que les épreuves de l’âge mûr n’avaient pas émoussée, une vraie délicatesse de coeur.

    Ceux qui ont eu le privilège de l’approcher n’ont pas oublié combien il savait se montrer fidèle en amitié .

     

    Un autre de ses confrères de Bièvres se souvient qu’ils l’avaient accueilli après sa période de rééducation à l’établissement spécialisé de Berck-Plage et  l’avaient gardé jusqu’à sa nomination à Angers dans le foyer des jeunes et qu’il ne se plaignait pas. En même temps qu’assurait quelques cours d’histoire de l’Eglise, il surveillait le travail personnel de quelque extravagants qui avaient un traité de théologie à étudier à la place du sujet traité par le professeur à ce moment-là . Ce ne sont pas les services qu’il nous rendait qui nous impressionnaient le plus, se souvient un autre confrère,  mais son tonus. Il manifestait une sorte de fureur de vivre étonnante, voulait aller se promener dans le parc, y repérer les coins de champignons qu’il nous envoyait ramasser selon ses indications, faire sa belotte le soir, parfois bien tard .

     

    Son séjour a été aussi pour le corps professoral l’occasion de faire connaissance avec sa famille. Ses parents venaient le voir et surtout le chercher et le ramener à Bièvres à l’occasion des vacances car il ne pouvait pas rester seul dans cette grande maison vide, même avec un confrère de garde.

     

     

    Le 23 avril 1969, le père Maurice Quéguiner, supérieur général, écrivait ceci à monseigneur Mazerat, évêque d’Angers :

    J’ai appris hier, que sur l’initiative de l’un de ses amis, vous avez eu la bonté de chercher une occupation dans votre diocèse à notre confrère le père Boucher, actuellement professeur au séminaire de Bièvres. Je vous remercie bien vivement de cette paternelle sollicitude qui me touche beaucoup.

    Après plusieurs mois entre la vie et la mort,  son état s’est progressivement amélioré. À Bièvres, il a été un exemple pour tous : surnaturel, intelligent, plein de tact et de compréhension pour les autres, s’oubliant soi-même, il a exercé une heureuse influence dans la communauté où il est aimé de tous.

    L’an prochain, nous n’aurons plus qu’une vingtaine de séminaristes, au maximum. Notre séminaire va fusionner avec celui des Spiritains, des Missions africaines et de Saint Jacques (Haïti). Nous garderions volontiers le père Boucher à Bièvres mais il serait inactif  et, de lui-même, il  a manifesté le désir d’avoir une activité sacerdotale en rapport avec ses forces, dans  un diocèse, si possible.

     

    À cette lettre, monseigneur Mazerat répondait le 27 du même mois :

     

    Mon Père, Votre lettre témoigne de votre délicatesse. Nous sommes bien heureux de pouvoir recevoir le père Boucher car il me semble finalement que les choses vont se décider ainsi : des mesures ont été prises et quelques projets faits, m’a dit le directeur du Foyer Pierre Veuillot.

    Merci de me dire que le père ne sera pas matériellement à notre charge ; vous devinez que cette chose est importante pour nous qui avons bien des difficultés en ce domaine. En tout cas, je pense que ce sera un nouveau signe d’union profonde entre les Missions Etrangères de Paris et le diocèse d’Angers.

     

    À partir de l’automne 1969, - et jusqu’en 1995 - Alain sera donc accueilli au Foyer séminaire Pierre Veuillot à Angers,  sorte de propédeutique à l’entrée au Grand séminaire. Lui sera confiée la responsabilité de l’animation d’un groupe d’étudiants de l’Institut catholique. Il ne chôme pas. De nombreux jeunes viennent lui demander direction et enseignement spirituel. Quelles leçons son joyeux dynamisme d’immobilisé de leur donne-t-il pas !

     

    Beaucoup de confrères en congé le visitent et pas que ceux de Thaïlande. Ce sont des moments de bonheur, confesse-t-il. En 1978, c’est le père Jean Waret du Japon, délégué du groupe Ad Exteros concernant les jeunes, qui l’interroge sur les jeunes, le sacerdoce et la mission.

     

    Pendant les vacances scolaires il rejoint sa petite maison à Brain-sur Allonnes. Là, il règne sur son F2 et ses dépendances. Il était allongé pratiquement en permanence, mais pouvait encore seul se glisser sur un fauteuil roulant pour préparer ses repas. Il ne faisait plus de grandes promenades en forêt à la recherche de champignons  mais s’occupait encore de son jardin et y faisait pousser divers légumes et fleurs. Il en avait fait aménager des allées bétonnées pour y circuler facilement en charrette et cultivait les plates bandes de chaque côté en se penchant comme il pouvait.  Sa patience était pour moi un mystère de plus. Un de ses frères, voisin, se faisait proche de lui autant que nécessaire.

    Il offrait tout pour la Mission.

     

    En 1995, suite à des ennuis de circulation sanguine, il est hospitalisé et subit une intervention chirurgicale. Rétabli, il quitte alors le foyer et retourne  définitivement chez lui.

    Comme si ces handicaps ne lui suffisaient pas, en octobre 1996, il est à nouveau hospitalisé à Angers, suite à la fracture d’un tibia. Deux soucis le taraudent : la fracture est sans doute consécutive à une détérioration de l’état de ses os. Et donc les vis qui fixent la plaque de maintien vont-elles tenir et d’autres fractures ne sont-elles pas à craindre. Par ailleurs, sa glande thyroïde ne fonctionne plus bien et ce disfonctionnement est cause d’une torpeur qui lui supprime l’envie de faire quoi que ce soit. Jusqu’où ?

    À part moi, je me disais  que certains jours devaient lui paraître bien longs, sans parler des nuits !

    L’intervention chirurgicale suite à la fracture de sa jambe avait nécessité l’emploi d’antibiotiques. Curieusement, ceux-ci avaient eu un effet bénéfique sur sa thyroïde et supprimé cette torpeur. Hélas, le traitement terminé, la torpeur est revenue !

    Il s’épouvante à l’idée de retourner à Angers. Dans les échanges, la question de Montbeton est évoquée comme une solution à ses difficultés. Mais il pense ne jamais pouvoir supporter le transfert. Il ne peut plus supporter la voiture, fusse une ambulance, à moins d’être anesthésié.

     

    Il ne peut plus uriner seul. Son frère, voisin, vient chaque 4 heures pour cela.

    Il va célébrer avec sa maman qui habite en face. Mais elle a perdu la tête et a des  obsessions : chaque jour en le voyant elle lui demande s’il va bientôt revenir de Thaïlande pour s’occuper d’elle et aussi quand elle-même rentrera-t-elle chez elle pour y revoir ses parents !

     

    Et Alain supporte et vit plus que jamais au jour le jour.

     

    En 1999, il a l’immense joie de recevoir le père Costet d’Oubon accompagnant la Sœur Jovanna, supérieure des Sœurs Amantes de la Croix d’ Oubon qui ne le connaissait pas et qui s’est agenouillée devant lui pour recevoir sa bénédiction.

     

    En juillet de cette année, son état de santé s’aggrave encore et il admet qu’il ne peut plus rester seul : il demande alors à rejoindre Montbeton sans tarder. Toutefois, il hésite car s’il part, son frère qui s’occupe de lui risque de sombrer un peu plus dans l’alcool. En effet, les services qu’il rend à Alain sont sa raison de vivre. Il redoute aussi le transfert et la possibilité de mener son régime de vie tout à fait particulier à Montbeton.

     

    De nombreux échanges sont nécessaires pour réaliser les conditions d’un transfert : jet privé, ambulances au départ et à l’arrivée, horaires et délais d’embarquement, positions assisses ou couchées suivant les moments de la journée, logistique dans les aéroports, ambulanciers,

    Il pense pouvoir supporter deux heures d’avion à condition qu’il puisse se retourner et s’asseoir. Il survit en alternant la position couchée et assise. Il lui faut varier. Pas plus d’une heure sur le ventre.

    En fin de compte, accompagné par le père Georges Mansuy, Alain est transporté à Montbeton par avion Cheyennes – Tchérosky – frété par  Europe Assistance France, le mercredi 20 octobre 1999, d’Angers à Montauban.

     

    À Montbeton, une cloison entre deux chambres fut abattue pour lui refaire les conditions de vie de Brain.  Lui est affectée  une aide disponible de 10 h 30 à 13 h 00 pour les nécessités de la nature. Ma vie est réglée à 5 minutes près,  dit-il : pour cause de diabète et artérite,  il lui faut les repas à 13 h 00 et à 20 h 15, et la lumière jusque 24 h 00.

    Et c’est là, au beau soleil du personnel soignant et de l’amitié de ses confrères qu’il achèvera de mûrir pour la vie éternelle. Ce ne sera chose faite que presque 6 années plus tard, le 16 juin 2005 : le Seigneur qui l’avait choisi, lui ouvrira les portes de la demeure éternelle qu’il aura préparée avec lui pendant quarante années sur un lit de douleur.

     

    Sans doute avait-il eu l’occasion de méditer sur les paroles fameuses de Sainte Thérèse d’Avila : Ou souffrir ou mourir, ou mieux, souffrir et ne pas mourir, pour que le jour où on lui a proposé une intervention chirurgicale qui l’aurait insensibilisé,  il ait refusé. Il choisissait ainsi d’être missionnaire à plein temps, à la façon de Sainte Thérèse de Lisieux. Nous ne saurons qu’en  Royaume de Paradis ce que l’Eglise et plus précisément celle de Thaïlande lui doivent.

     

    Alain a semé dans les larmes ; je crois de toute ma foi que d’autres en récolteront les fruits dans la joie, quelque part dans l’Eglise,  lui-même étant entré dans celle qui ne finit pas.

     

     

     

    • Numéro : 3974
    • Pays : Thaïlande
    • Année : 1953