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Hugues BOTTERO (1837-1913)

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    Le 20 janvier 1837, sous le règne de Charles-Albert, naissait à Chambéry, de Michael Angelo Bottero et de Martha Gorrin, un enfant qui reçut au baptême le nom de Hugues-Magdelain. Déjà neuf enfants, issus de la même union, l’avaient précédé sous le toit familial, et deux autres encore devaient l’y suivre. L’entretien et l’éducation d’une si nombreuse famille constituaient pour les parents une lourde charge. Ils la supportèrent vaillamment et chrétiennement. Pendant que M. Bottero remplissait les fonctions de Directeur de l’Imprimerie Royale, la digne compagne de sa vie s’acquittait, avec un soin scrupuleux, de ses devoirs de maîtresse de maison et d’éducatrice de ses enfants.

    Hugues-Magdelain, encore enfant, se distingua surtout par sa turbulence et l’étonnante vivacité de son esprit. En vain sa pieuse mère le rappelait-elle à plus de modération et de retenue, le naturel de l’enfant, plus fort que toutes les remontrances maternelles, revenait au galop. Ses parents, justement préoccupés de son avenir, songèrent à le mettre en pension au petit séminaire de Pont-de-Beauvoisin. Là du moins ! pensaient-ils, il sera bien obligé de se plier à la discipline et de mettre un frein à sa vivacité. Qui sait même, se disait la mère, si, sous l’influence de la grâce et du milieu, sa vocation à l’état ecclésiastique ne s’éveillera pas avec le temps ?

    Au petit séminaire comme au foyer paternel, le jeune adolescent se fit remarquer par son entrain et cette exubérance de vie qu’il apportait en toutes choses. Doué par ailleurs d’une rare intelligence et d’une vive imagination, toujours avide de nouvelles connaissances, il ne tarda pas à se placer au premier rang, parmi les meilleurs élèves de sa classe. Ses succès hors de pair lui valurent, de la part de ses camarades, le surnom d’Artagnan de son cours.

    Malheureusement, le jeune d’Artagnan ne pouvait être cité comme un modèle de sagesse. D’un caractère enjoué, primesautier et mobile comme le vif-argent, il ignorait et devait ignorer encore longtemps le conseil du Sage, qui veut qu’on tourne sa langue sept fois dans sa bouche, avant de parler. Le moindre incident lui fournissait l’occasion de lancer le mot drôle, inattendu ; le trait rapide comme l’éclair jaillissait de ses lèvres, provoquant l’hilarité générale. Il semble bien, d’autre part, que la question de sa vocation, sans le laisser indifférent, ne le préoccupait pas outre mesure. Il s’en remettait, pour cette grave affaire, au jugement de ceux qui étaient chargés de la résoudre. Or, ses maîtres, qui par ailleurs n’avaient qu’à se louer de sa piété et de son application à l’étude, lui firent savoir, à la fin de ses humanités, que, vu sa tournure d’esprit et sa légèreté incorrigible, ils n’osaient, à leur grand regret, prendre sur eux la responsabilité de le diriger vers l’état ecclésiastique. Finalement, ils lui déclarèrent que, tout bien considéré, la robe d’avocat lui siérait mieux que la soutane du prêtre. Ce coup inattendu atteignait en plein cœur la pauvre mère, qui avait caressé le rêve de voir son fils entrer dans la sainte milice. On en trouve le douloureux écho, dans une conversation qu’elle eut, quelque temps après, avec une personne de sa connaissance qui lui faisait visite. Entendant cette personne lui raconter qu’elle avait eu dix enfants, dont deux étaient devenus prêtres :  Ah ! Madame, dit-elle, que vous êtes heureuse et combien j’envie  votre bonheur ! Et moi, qui en ai mis douze au monde, je n’aurai pas la consolation d’en voir un seul entrer dans les Ordres ! Et, les larmes aux yeux, elle se tourna vers Hugues, qui baissa la tête. Que la pieuse mère se console, le temps n’est plus éloigné où Dieu, touché de ses larmes et de ses prières, lui accordera, à elle aussi, la joie de voir deux de ses fils gravir les marches du saint autel.

    En attendant, Hugues-Magdelain terminait son cours de philosophie au collège national de Chambéry, prenait ses grades à l’Université de Turin et se faisait inscrire à la Faculté de droit. Serait-il téméraire d’ajouter que le jeune étudiant se sentait plus d’attrait pour le violon que pour le code, et qu’il préférait à l’assistance aux cours de droit, les vastes horizons, les promenades le long des torrents ou sur le bord des lacs. Quoi qu’il en soit, voici comment, au cours d’une de ces promenades, se décida tout à coup sa vocation :  Je sentis subitement,  racontait-il plus tard, se livrer en moi une lutte violente : d’un côté le monde s’offrant à moi avec toutes ses promesses, et de l’autre, des peuples inconnus qui semblaient m’attirer avec la même force. Ne sachant quel parti prendre, je lançai mon chapeau en l’air, bien décidé à suivre la voie qu’il m’indiquerait. Le chapeau emporté par le vent retomba dans la direction de Paris. J’y vis une indication du ciel. Paris, c’était le Séminaire des Missions-Étrangères.  Alea jacta es! Ce n’est pas dans l’enceinte étroite d’un Palais de Justice, mais sur le théâtre illimité des Missions, que se fera entendre la voix de l’ancien séminariste de Pont-de-Beauvoisin.

    Cette décision, que rien ne faisait prévoir, provoqua la surprise générale. Sa mère elle-même, tout heureuse qu’elle fût de voir son fils sur le chemin du sacerdoce, n’était pas sans inquiétude et se demandait s’il y avait réellement en lui l’étoffe d’un missionnaire. Pour s’en assurer, elle fit le voyage de Paris. Elle trouva son cher Hugues aussi enjoué, aussi exubérant qu’autrefois. Dans un entretien qu’elle eut ensuite avec M. Delpech, alors Directeur des aspirants, elle ne put s’empêcher de lui confier ses doutes et ses craintes. M. Delpech, avec cette sûreté de jugement qui le distinguait, tranquillisa la pauvre mère, en lui donnant à entendre que la gaieté chez un aspirant, loin d’être un défaut, devait plutôt être regardée comme une marque de vocation, lorsque, par ailleurs, et c’était le cas, cet aspirant offrait toutes les garanties de vertu et de capacité.

    Il est bien vrai que l’enfant de la Savoie, en changeant de costume et de genre d’études, n’avait rien perdu de sa belle gaietés et de son entrain communicatif. Ne le vit-on pas, par un jour d’orage dans les bois de Meudon, son stradivarius en bandoulière, grimper à la suite du P. Chicard sur un des arbres les plus élevés de la forêt, et, du haut de cette estrade improvisée, au milieu des éclairs et du fracas du tonnerre, faire gémir sous l’archet les cordes de son violon, pendant que son compagnon, au comble de l’enthousiasme, mêlait sa voix à la voix puissante de la tempête.

    Simple aspirant, M. Bottero était déjà dévoré d’un saint zèle pour le salut des âmes. On lui mande un jour, de Chambéry, qu’une jeune personne, au grand désespoir de sa famille, avait pris la clef des champs et s’était enfuie à Paris. Sans perdre une minute, le jeune aspirant se présente chez M. Delpech, lui narre la chose et sollicite la permission d’aller à la recherche de cette personne, dont la vertu courait le plus grand danger. Il fut si persuasif que, par une dérogation à la règle, sa demande lui fut accordée. Après une longue course à travers la ville, il finit par découvrir la fugitive. Gentiment il l’invite à le suivre, la conduit à la gare du chemin de fer, prend lui-même son billet de voyage, et ne la quitte qu’au moment où le train l’emporte vers les montagnes de la Savoie.

    Ordonné prêtre à la fin de 1859, M. Bottero s’embarqua, le 16 avril 1860, pour la mission de Pondichéry. Ce fut pendant la traversée, qu’il apprit l’annexion de la Savoie à la France. Français de cœur et de culture, il salua de loin le drapeau français flottant sur l’ancienne capitale des ducs de Savoie.

     

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    Travailleur infatigable, doué d’aptitudes spéciales pour les langues, il fit de rapides progrès dans la connaissance du tamoul. Moins d’un an après son arrivée en mission, il était capable d’aborder les meilleurs classiques indous. Epris de l’Inde et de ses mystérieuses institutions, il voulut l’étudier principalement dans sa vieille littérature, et c’est en vivant dans la compagnie de ces auteurs profanes, qu’il acquit cette élégance et cette pureté de style qu’on remarque dans ses écrits. Mais, en s’adonnant à l’étude des livres sacrés de l’Inde, de sa mythologie et des merveilleuses, épopées de ses rois et de ses dieux, il se proposait moins de satisfaire une vaine curiosité, que d’amasser pour l’avenir des matériaux qu’il comptait utiliser, le moment venu, pour la diffusion de la religion chrétienne.

    Homme d’étude, M. Bottero était en même temps le type du vrai missionnaire, par la vivacité de sa foi et l’admirable régularité de sa vie. Comprenant que de l’emploi bien ordonné de son temps dépendaient non seulement sa propre sanctification, mais encore, en grande partie, celle des âmes qui lui seraient confiées, il se traça, dès son arrivée en mission, un règlement de vie qui devait le diriger dans tous ses actes. Si sa carrière apostolique fut si féconde en résultats de toute sorte, il le doit au soin particulier qu’il mit à partager équitablement ses journées entre la prière, le travail intellectuel et les devoirs du ministère pastoral. Pour se détendre l’esprit fatigué par le labeur quotidien, il prenait, dans la soirée, son cher violon qu’il maniait, dit-on, avec le talent d’un virtuose. C’était d’ailleurs à peu près le seul délassement qu’il se permît.

    Professeur au Collège colonial de 1860 à 1868, chargé de Cuddalore (Old Town) en 1868, d’Erayur en 1870, principal du Collège Saint-Joseph de Cuddalore en 1873, missionnaire à Couroumbagaram en 1877, curé de la cathédrale de Pondichéry en 1880, deux fois curé de Chandernagor (1887 et 1894), directeur de l’imprimerie de 1893 à 1894, M. Bottero laissa partout des traces durables de son passage. Le soin avec lequel il préparait ses instructions du dimanche, l’intérêt et l’affection qu’il portait à l’enfance, les sages directions qu’il donnait à ceux qui s’adressaient à lui, pour les former à la pratique des vertus chrétiennes, l’accueil tout paternel qu’il faisait aux vieux pécheurs, l’empressement qu’il mettait à obliger tous ceux qui réclamaient ses bons offices, et par-dessus tout, cette bonne humeur inaltérable qu’il montrait dans ses relations, contribuèrent puissamment à lui gagner tous les cœurs.

    L’amour du prochain devient la note dominante de toute sa vie. On devine qu’il en est tout pénétré. Une fois évêque, il le dira lui-même à l’un de ses amis de Savoie : Eh ! oui, je suis aimant, et on le sent : amor meus pondus meum. L’amour est vraiment un conquérant ; voyez, j’en suis tout plein, de haut en bas. Amor meus pondus meum ! Ces quatre mots, qu’il devait inscrire un jour sur la banderole de ses armoiries, il les avait gravés, depuis longtemps, dans son cœur et traduits dans tous ses actes. Cet amour des âmes, qui comme un poids pèse sur lui jusqu’à le faire souffrir, aspire à s’épancher continuellement au dehors. C’est sous cette violente pression qu’il donne tout ce qu’il a, sans souci du lendemain, avec cette magnifique imprévoyance qu’on ne pouvait s’empêcher d’admirer. C’est sous l’empire de cette même pression, qu’il ouvre toutes grandes les portes de ses orphelinats aux enfants abandonnés, sans distinction d’origine et de couleur ; qu’il étend les deux bras pour retirer les pauvres Madeleines de l’abîme où elles étaient tombées ; qu’il pénètre dans les cachots pour instruire et baptiser les criminels, et qu’il les accompagne jusque sur la plate-forme de l’échafaud pour leur donner une dernière bénédiction. S’agit-il d’arracher une âme aux ténèbres de l’ignorance, aucun obstacle ne l’arrête, aucune tentative ne l’effraie. Il est juste d’ajouter que, dans ce genre d’apostolat, l’amabilité de ses manières le sert aussi utilement que la force de tous les raisonnements.

     

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    Cet ensemble de vertus sacerdotales, non moins que l’incontestable supériorité de ses mérites personnels, devait le conduire un jour aux honneurs de l’épiscopat. Ce lourd fardeau lui fut imposé en 1899, lorsque Kumbakonam, détaché de Pondichéry, fut érigé en diocèse. Pendant près de quatorze ans, le nouvel évêque, pénétré de l’étendue de ses devoirs, déploya les plus louables et les plus constants efforts pour organiser sa chère mission, tout en laissant à ses collaborateurs une large part d’initiative dans cette œuvre d’organisation. Sous son impulsion, de nouveaux districts sont créés, le recrutement du clergé indigène est encouragé dans la mesure du possible, des œuvres d’apostolat et d’assistance sont fondées, de nouvelles écoles de garçons et de filles sont ouvertes, un lien plus étroit s’établit entre les chefs de districts ; les fidèles, grâce à la multiplication des centres d’administration, reçoivent une instruction plus suivie, et, dans beaucoup de paroisses, des missions périodiques sont instituées et tendent de plus en plus à se généraliser.

    Sans doute, tout tableau a ses ombres. Qu’on admette que le premier évêque de Kumbakonam n’eut pas, en matière de finances, une compétence extraordinaire ; qu’on dise que son excessive bonté le portait à envisager hommes et choses sous un jouir trop optimiste ; qu’on ajoute même, si l’on veut, que son âme d’artiste et de poète lui faisait parfois perdre de vue le terre à terre de la réalité, il n’en est pas moins certain que ceux qui ont été à même de mesurer le travail accompli sous son épiscopat, s’accordent à dire qu’il a laissé la jeune mission de Kumbakonam dans un état de pleine croissance et de promesses. Au surplus, qu’on veuille bien se reporter à la première Epître de saint Paul aux Corinthiens, et considérer que Dieu, dans la distribution de ses dons, les diversifie comme il lui plaît et dans la mesure qu’il lui plaît, pour le plus grand bien de son Eglise, donnant à chacun selon ses capacités. Or, il est indéniable que l’évêque de Kumbakonam, dans cette distribution des faveurs divines, reçut, dans une large mesure, le don des langues, le don de l’interprétation des Ecritures, le don de la parole, et par-dessus tout, le don de gagner les cœurs.

    Nous avons dit plus haut avec quelle ardeur et quelle sûreté de méthode il se livra à l’étude des langues, et comment il devint un linguiste remarquable. Il parlait et écrivait couramment l’anglais, le tamoul et le bengali, possédait à fond le sanscrit, entendait l’hindoustani, et pouvait citer de mémoire des passages de la Divine Comédie, qu’il avait lue autrefois dans son texte original. Cette connaissance des langues lui fut d’un précieux secours, en maintes circonstances de sa vie. Elle le servit notamment le jour de son entrée triomphale à Chandernagor, où, arrivant comme évêque et comme délégué de l’Archevêque de Pondichéry, il dut subir une série d’adresses présentées en autant de dialectes différents. Quatre fois il se leva et, chaque fois, laissant déborder son cœur à la vue de ses anciens paroissiens, il s’acquitta de son rôle d’orateur avec une maîtrise incomparable, trouvant pour chaque groupe les mots qu’il fallait dire, sans jamais se répéter.

    Mgr Bottero n’était pas moins apprécié comme écrivain. On lui doit une traduction en tamoul et en bengali de l’Histoire des Apparitions de Notre-Lame de Lourdes, les Vies de sainte Thècle, de sainte Cécile et de sainte Agathe, un beau Mois de Marie, un petit ouvrage sur l’éducation et tout un recueil de sermons inédits, qui font le bonheur de ceux qui les possèdent. L’âme de l’auteur se révèle et s’épanche tout entière dans ces divers écrits, aussi remarquables par la clarté de l’exposition et l’élégance du style, que par le coloris et la fraîcheur de la pensée. Ces diverses publications le placent parmi les meilleurs tamoulistes de son temps.

    Toutefois, l’œuvre capitale de sa vie a été la traduction de la sainte Bible en langue tamoule. Ce travail avait été commencé par un missionnaire du Coïmbatour, mais, vu son importance, il ne pouvait demeurer l’œuvre d’un seul. Les évêques de la province de Pondichéry demandèrent à Mgr Bottero de se mettre à la tête de l’entreprise. Sans se dissimuler les difficultés d’une pareille tâche, sans même savoir si Dieu lui accorderait le temps de la mener à bonne fin, il accepta par obéissance et commença ce travail colossal, devant lequel tant de fameux tamoulistes avaient si souvent reculé. L’Ancien Testament parut en 1904 : J’offre humblement au Sacré-Cœur, annonçait-il dans la préface, cette traduction de la sainte Bille, que j’ai publiée pour l’utilité des fidèles. Ce n’est pas de moi-même que je me suis lancé dans une entreprise aussi aride, c’est sur le désir formellement exprimé de quatre évêques. Si par ignorance j’ai commis des erreurs, je prie Dieu dans sa miséricorde de me les pardonner. Je remercie tous ceux qui m’ont aidé dans ce travail de traduction, et je prie Dieu de les en récompenser. On m’a signalé de différents côtés des imperfections de détail ; je ferai en sorte, si Dieu m’en accorde le temps, de les faire disparaître dans une seconde édition. Lui-même reconnaissait que cette première édition ne pouvait être regardée comme un travail définitif. Le Nouveau Testament parut en 1910.

    Ce qui n’est pas moins admirable, c’est que l’auteur ait pu accomplir cet immense travail, pendant les rares moments libres que lui laissait l’administration d’un diocèse nouvellement créé.

     

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    Mgr Bottero, toujours excessivement poli, affectueux et séduisant au possible, savait se plier sans effort à toutes les exigences de la vie. La variété de ses connaissances et la merveilleuse souplesse de son esprit lui permettaient de parler sur les sujets les plus divers, et d’adapter les formes de son langage aux milieux les plus disparates. Avec ses confrères, il aimait à évoquer les souvenirs de sa jeunesse, dont quelques-uns étaient d’une saveur particulière. Sa correspondance avec ses missionnaires et d’autres personnes formerait, à elle seule, une lecture du plus vif intérêt. Avec les Religieuses, c’étaient, sous un langage imagé et gracieux, de courts entretiens, que n’aurait pas désavoués son compatriote, le doux et saint évêque de Genève. Il y a deux colombes, leur disait-il un jour, que j’aime infiniment : l’une est d’une blancheur immaculée, d’une beauté ineffable, d’un éclat incomparable, c’est Marie, la Vierge des vierges ; l’autre est tachetée, mais ravissante, elle aussi, d’un charme et d’un éclat tout particuliers, c’est Marie-Madeleine, ma patronne.

    En voyage, ses talents d’agréable et instructif causeur faisaient aimer et rechercher sa compagnie. Toujours prêt à répondre aux questions qui lui étaient posées sur l’Inde, il exposait un jour, à bord des Messageries, les divers systèmes de la philosophie indoue et son évolution à travers les âges. Sans chercher à faire étalage d’érudition (il n’y pensa jamais), et croyant ne s’adresser qu’à son vis-à-vis de table, il traitait cette question avec l’autorité que donne la science acquise, relevée par le charme d’une parole facile. Il ne s’aperçut pas qu’à ce moment les conversations cessaient autour de lui, et que toutes les oreilles étaient attentives pour l’écouter. Une demi-heure plus tard, on le retrouvait sur le gaillard d’arrière, en compagnie d’un groupe de partants, qui voyageaient sur le même bateau. Avec ces jeunes barbes de l’apostolat, sa verve pouvait se donner libre champ. Faisant appel à ses lointains souvenirs de missionnaire, il leur contait nombre de traits édifiants dont il avait été témoin, et d’où il faisait ressortir l’action visible de la Providence. Ces causeries se prolongeaient quelquefois jusqu’à minuit, sous la splendeur du ciel étoilé. Mais ses préférences étaient pour les pauvres passagers, minés par les maladies contractées dans les colonies. Durant la traversée de Saïgon à Colombo, on pouvait le voir tous les jours, matin et soir, assidu à faire la causette avec l’un de ces malheureux, que la mort semblait guetter. Condamné à l’immobilité sur une chaise longue, incapable de descendre à la salle manger, ce pauvre délaissé était d’autant plus digne de pitié que, franchement matérialiste, il n’avait pas, pour se soutenir, l’appui surnaturel que donne l’espérance d’une vie meilleure. C’est à ce désespéré de la vie que le charitable évêque voulut prodiguer tous les trésors de sa tendresse. Comme bien l’on pense, ce ne fut pas sans quelque surprise, que le vieux matérialiste vit s’approcher de lui ce passager d’une nouvelle espèce. D’abord défiant, flairant quelque piège sous cette soutane violette, il se tint sur la défensive, tout en accueillant le nouveau venu avec une parfaite politesse. Mais bientôt, gagné par les marques de sympathie et de dévouement dont il était l’objet, de la part de celui qu’il avait regardé à première vue comme un ennemi, il lui raconta ses longs mécomptes, auxquels était venue s’ajouter la maladie qui le consumait. Le bon évêque, touché de ces malheurs, trouvait dans son cœur les paroles qui consolent et qui réconfortent. Avec cette délicatesse de tact qu’il apportait dans toutes ses relations, par le simple jeu répété d’une affection sincère et persévérante, sans heurter de front les idées du vieux matérialiste, il l’amena peu à peu à de meilleurs sentiments et à l’abandon de ses préjugés contre la religion. Une amitié étroite s’établit entre les deux passagers. La séparation fut des plus émouvantes. Ne sachant comment témoigner sa reconnaissance envers celui qui lui avait montré tant d’affection et d’intérêt, le pauvre malade, qui était à toute extrémité, lui fit don d’une magnifique collection de vieilles pièces de monnaie, à l’effigie des anciens souverains des pays d’Extrême-Orient. Permettez-moi, Monseigneur, de vous offrir cette collection, comme un faible hommage de ma reconnaissance pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi. Elle m’a coûté vingt-cinq années de recherches, elle est, après ma femme et mon enfant, tout ce que j’ai de plus cher au monde. Je vous en prie, Monseigneur, veuillez l’accepter en souvenir des heureux moments que nous avons passés ensemble.

    Moins de deux mois après, la femme de ce monsieur, qui elle-même avait vécu dans l’irréligion la plus complète, écrivait de Paris à Mgr Bottero que son mari, obligé de descendre à Colombo, avait été conduit à l’hôpital où il mourut quelque temps après son arrivée. Elle lui rappelait, en même temps, leurs entretiens à bord du Salazie et l’informait que, fidèle aux recommandations qu’il lui avait faites, elle s’était placée sous la direction des Dames Catéchistes de Paris, et que son fils, qui, jusqu’à l’âge de dix ans, n’avait jamais entendu prononcer le nom de Dieu, étudiait lui-même dans un établissement religieux.

    On le voit, le salut des âmes était le mobile de tous les actes du saint évêque. Et ce zèle, où prenait-il sa source ? Sans doute et avant tout, dans son grand esprit de foi ; mais c’était au contact du Sacré-Cœur qu’il l’entretenait et le réchauffait. C’était au pied du tabernacle, qu’il puisait la force et la lumière qui le soutenaient et le guidaient dans toutes ses entreprises ; c’est là qu’aux heures sombres de la vie, il allait chercher la paix et la tranquillité de l’âme. Son cantique à Jésus-Hostie n’est que l’expression des élans d’amour qui jaillissaient de son cœur lorsque, seul à seul avec Dieu dans l’Eucharistie, il lui parlait avec la simplicité et la confiance d’un enfant. Est-il étonnant que cet amant de l’Eucharistie verse un torrent de larmes lorsqu’un jour, sur le point de franchir le seuil de l’église pour y dire la messe, il apprend l’horrible sacrilège qui a été perpétré pendant la nuit : tabernacle fracturé, ciboire enlevé, saintes espèces dispersées de tous côtés ? Saisi d’épouvante, hors de lui, il n’ose pénétrer dans l’église. Pendant près de dix minutes on le vit, le front dans la poussière, sanglotant, se frappant la poitrine, criant miséricorde, sans égard à la présence des fidèles qui le contemplaient muets et silencieux. Ce n’est qu’après cet acte publie de réparation qu’il osa enfin, toujours les larmes aux yeux, monter à l’autel pour célébrer la sainte messe. Il semble superflu d’ajouter que Mgr Bottero fut un ardent propagateur du culte de Marie dans les Indes. Ce n’était pas assez pour lui d’aimer la Mère de Dieu de toute son âme, il s’employa à la faire aimer et connaître autour de lui, par sa double traduction en tamoul et en bengali de l’Histoire de Notre-Dame de Lourdes, et par la publication de son Mois de Marie qui est devenu, dans la plupart des paroisses du pays tamoul, le livre de lecture préféré pendant les exercices du Mois de Mai. Au Congrès Marial tenu à Lyon en 1900, il envoya un rapport sur le principaux sanctuaires érigés dans l’Inde en l’honneur de la sainte Vierge.

     

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    Notre cher et vénéré Père, qui avait toujours joui d’une parfaite santé jusqu’à l’âge de soixante-treize ans, sentit ses forces décliner, à la suite de la réapparition de son ancienne hernie, durant un sermon qu’il donnait à Rangoon, à l’occasion de la bénédiction de la nouvelle cathédrale. A partir de ce moment, il dut renoncer en partie aux courses a travers le diocèse. Sur sa demande, le Saint-Siège voulut bien lui accorder un coadjuteur, dans la personne de Mgr Chapuis.

    Désormais tranquille de ce côté, le vieil évêque revint à sa chère Bible, qu’il désirait retoucher en vue d’une nouvelle édition. C’est à ce travail de révision qu’il va consacrer les deux dernières années de sa vie, pendant que son jeune coadjuteur, muni de pleins pouvoirs, le secondera dans l’administration et le gouvernement du diocèse.

    Avec une sainte ardeur, que les glaces de l’âge ne peuvent éteindre, il reprend allégrement son métier de traducteur et de correcteur. Comment ne pas admirer ce noble vieillard de soixante-quinze ans, tous les jours ponctuellement assis devant son bureau, sous une température accablante, occupé à revoir, verset par verset, sa première œuvre, annotant et retouchant tels passages, qui ne lui paraissent pas suffisamment clairs, ou bien encore corrigeant les épreuves pour les envoyer sans retard à l’imprimerie de Pondichéry. Ce labeur incessant, auquel son cœur et sa pensée s’attachaient tous les jours davantage, lui procurait, semble-t-il, des joies ineffables. Sa vieille gaieté elle-même n’en était nullement altérée, comme le montre la lettre suivante, écrite dans ce style particulier qu’il se permettait avec ses anciens amis de Savoie : Comme presque toujours, nous flottons entre 37 et 40 degrés de chaleur. Cela dure depuis trois mois, et à l’âge où je suis, je trouve que cela manque de musique. Tous les jours, je me demande s’il n’y aura pas quelque changement, et j’ai la douleur de constater que c’est toujours le même bouilli, préparé à la même sauce piquante. Pas de pluie depuis cinq mois, plus qu’une mare boueuse et infecte, au fond de l’étang qui sert à nos bains et ablutions réglementaires ! De l’eau chaude à boire et pas de vin dans la cave ; rôtir à petit feu comme une volaille à la broche, souffrir de jour et de nuit les tortures « d’une soif inextinguible, avouez, mon cher, que c’est raide.

    Ce fut vers cette époque qu’il apprit la mort de son frère, M. Claudius Bottero, ancien curé de Tremblay, décédé près de Chambéry en juillet 1912, dans sa soixante-quatorzième année. Lui-même ne devait pas tarder à le suivre dans la tombe.

    Depuis quelque temps, en effet, le vénérable septuagénaire se plaignait de dérangements d’estomac et constatait que les vomissements devenaient plus fréquents. Ces indispositions, d’ailleurs passagères, ne l’empêchaient pas de célébrer la sainte messe et de poursuivre inlassablement le travail de la Bible. Cependant la mort approchait, mais elle approchait en amie, comme la messagère du ciel, sans son appareil ordinaire de terreur. Lui-même, tout en accomplissant sa tâche quotidienne, attendait sa visite avec la sérénité du bon et vigilant serviteur, qui se tient prêt à paraître devant son divin Maître, et qui, à l’heure de la reddition des comptes, sera heureux de pouvoir répondre en toute confiance et toute vérité : Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum.

    Le 21 mai, jour de sa mort, il célébra encore la sainte, messe, et déjeuna comme à l’ordinaire. Dans la matinée, se sentant incapable de tout effort sérieux, il dut, pour la première fois depuis longtemps, laisser son travail de correction et se contenter de recevoir quelques visites. À midi, il vint prendre sa place à la table commune, mangea et causa comme d’habitude. Rien ne faisait prévoir une fin prochaine. Retiré dans sa chambre, il se reposa quelque temps, et, toujours ponctuel, commença à 3 heures la récitation du saint office, qui, ce jour-là, se trouvait être celui de la fête du Saint-Sacrement. Le domestique, qui le vit à 5 heures, ne remarqua rien d’anormal. À 7 heures, ne le voyant pas descendre au réfectoire, il lui porta son repas dans sa chambre, ce qu’il faisait toujours en pareil cas, et l’ayant déposé sur la table, l’invita à le prendre. Pas de réponse. Pensant qu’il dormait, il s’approcha de lui pour le réveiller. Même silence : le pieux évêque s’était endormi dans le Seigneur !

    Nous trouvâmes notre cher et vénéré Père assis sur son fauteuil, dans la pose hiératique et muette d’une statue, la tête appuyée au dossier du siège, les yeux entr’ouverts, les mains doucement jointes sur la poitrine au-dessus de sa croix pectorale. Le corps avait conservé presque toute sa chaleur. Etait-il vraiment mort ? Hélas ! il fallut bien nous rendre à l’évidence. Nous nous inclinâmes avec respect devant la chère dépouille, et récitâmes le De profundis sans pouvoir détacher nos regards de ces beaux yeux, qui avaient conservé toute leur transparence sous leurs paupières demi-fermées.

    En rappelant à ses confrères le grand esprit de foi et la délicatesse de conscience du défunt, Mgr Chapuis ajoutait :  À sa messe du matin, notre vénéré Père ne savait pas qu’il se « communiait lui-même en viatique ; mais Dieu le savait, et sa bonté infinie a veillé sur les derniers moments de son serviteur. Il est mort la veille de la fête du Très Saint Sacrement, qu’il avait chanté d’un amour tout particulier. Il nous est doux de penser qu’il y a là plus qu’une coïncidence, et que le Dieu caché de l’Eucharistie a voulu qu’il pût le contempler face à face et sans voile, le jour où l’Eglise militante célèbre ici-bas le mystère d’amour : Adimplebis me lœtitia cum vultu tuo.

    Nous ne saurions mieux clore cette notice, qu’en citant les paroles de quelques-uns de ses vénérés Frères dans l’épiscopat : J’aimais Mgr Bottero comme un frère, écrivait l’un d’eux, et je le vénérais comme un saint.  —  C’était, déclarait un autre, l’un des plus beaux ornements de l’épiscopat de l’Inde.  —  En lui, ajoutait un troisième, disparaît l’une des figures les plus marquantes de notre Société.

     

     

     

    • Numéro : 760
    • Pays : Inde
    • Année : 1860