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François BOSCHET (1899-1975)

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    Enfance et Jeunesse

     

    « Oui, le Père BOSCHET s’est tu, lui qui avait toujours en réserve un stock d’histoires savoureuses à raconter. Et son silence est d’autant plus impressionnant qu’il était inattendu. Nous venions, en effet, juste de fêter la Saint-André chez Mgr Vérineux. Comme toujours, le Père Boschet s’était montré enjoué et plein d’humour, faisant la joie de tous les convives...

    Mais Dieu voulait sans doute que nous gardions de lui une image pleine de vie et d’optimisme ».

     

    Si le P. Boschet a quitté cette terre pour aller chanter au ciel les louanges de Celui qu’il a servi de son mieux sur cette terre, il nous reste le devoir de retracer sa vie missionnaire et tout d’abord de le situer dans le cadre familial qui l’a vu naître.

     

    François Boschet naquit le 3 octobre 1899 à Bréhan-Loudéac, une paroisse du diocèse de Vannes, aux confins des Côtes-du-Nord, à quelques kilomètres de l’abbaye de Timadeuc. Grâce à sa sœur religieuse de Kermaria nous avons des détails sur sa famille. — Ses parents exploitaient avec succès une ferme dans le bourg même de Bréhan. Monsieur Boschet (père) avait deux frères dont l’un fut employé de banque et l’autre prêtre remarquable dans le diocèse de Vannes. Signalons en plus qu’en remontant jusqu’à la 3ème ou 4ème génération, il y eut toujours des prêtres dans la famille Boschet. Monsieur Boschet était un homme cultivé, fin causeur et même un brin taquin. Il disait à ses 4 filles : « Vous êtes un peu coquettes, mais vous aurez beau faire, mes pauvres filles, jamais vous n’arriverez à égaler votre mère ». Il est décédé en 1940. Gardant toute sa lucidité, sur son lit de mort il recommanda à ses enfants : « Mes enfants, aimez-vous beaucoup les uns les autres ». — Madame Boschet était elle aussi remarquable très intelligente, courageuse, d’un dévouement sans pareil, d’un amour et d’une grande tendresse pour ses enfants, tout spécialement pour « son François ». La Sœur Marie Mathilde écrit à son sujet : « Ah ! cette chère mère ! Quelle foi ardente, humble et suppliante. Comme elle savait prier ! Je crois qu’elle m’a donné la vocation religieuse, d’accord avec le Seigneur. Pendant la prière du soir que nous faisions en commun, j’aimais m’agenouiller tout près d’elle ». Elle décéda en 1944, âgée de 76 ans. Elle eut 9 enfants ; deux moururent en bas âge. Il restait 3 garçons et 4 filles. Des 4 filles, une est devenue religieuse et vit encore à Kermaria. C’est la Sœur Marie Mathilde. Une autre, Joséphine, fit ses études, devint professeur, mais mourut à l’âge de 19 ans, laissant des regrets chez tous ceux qui l’avaient connue. L’aînée, Marie, mariée à Bréhan a eu 14 enfants. Elle vit actuellement retirée à Bréhan après une vie de dur labeur, entourée de l’affection de ses enfants. La 4ème fille, Mathilde, filleule du P. Boschet, tient à Bréhan l’hôtel restaurant « La Crémaillère » qui jouit d’une excellente réputation.

     

    Des 3 garçons, l’aîné Victor, après ses études à Pontivy, revint à la maison et exploita une grande ferme. Il est décédé en 1974. Les deux autres, François et Alexis, entrèrent au Collège Saint-Armel à Ploërmel, décidés déjà à se consacrer au Seigneur. Mais Alexis mourut à l’âge de 18 ans. Ce décès causa un profond chagrin à ses parents. Notre « François » lui, arriva au sacerdoce. Mais pourquoi s’appelle-t-il François ? Cela demande une petite explication. Il disait lui-même « Je m’appelle François ; je suis né le 3 octobre, fête de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus et ai été baptisé le 4, fête de St François d’Assise, mon patron ». Madame Boschet avait deux frères qui se destinèrent au sacerdoce. L’un, Jean, devint prêtre et exerça un ministère fructueux dans le diocèse. L’autre s’appelait François et Madame Boschet avait pour lui beaucoup d’affection. Malheureusement, son cher François décéda alors qu’il n’était encore que diacre. Quel chagrin pour Madame Boschet ! Dans son épreuve elle dit au Seigneur : « Mon prochain fils, je veux qu’il s’appelle François pour remplacer mon frère et je veux aussi qu’il soit prêtre ». Le Seigneur exauça sa prière. Elle eut un fils et ce fils devint prêtre et prêtre missionnaire. Ceci explique aussi l’affection toute spéciale dont elle l’entourait.

     

     

    Aux Missions Etrangères

     

    Une fois ses études terminées au Collège St-Armel jusqu’en troisième, François Boschet continua au petit séminaire de Vannes, puis entra au grand séminaire. C’est en 1923 qu’il fut admis aux Missions Etrangères. Ordonné prêtre le 6 juin 1925, il reçut sa destination pour la mission de Moukden en Mandchourie. Il s’embarqua le 21 septembre pour rejoindre son champ d’apostolat. — Laissons maintenant la parole à Monseigneur Vérineux qui a bien voulu retracer la vie missionnaire du P. Boschet.

     

     

    En Mandchourie

     

    « Cinquante ans de vie missionnaire sans autre relâche que les congés réguliers, à l’époque où nous sommes, s’il est vrai que tout le monde ne peut en dire autant, ce n’est quand même pas une performance de premier ordre. Pourquoi donc alors sur ses vieux jours se plaisait-il à en faire état, au point que six mois avant sa mort, faisant imprimer des images, souvenir pour son jubilé sacerdotal, il eut soin d’ajouter à la formule traditionnelle : « et de vie missionnaire en Chine » ? Si l’on joint à cela d’assez fréquentes allusions à la fin prochaine, on peut se demander s’il n’avait pas le pressentiment que ce demi-siècle révolu marquait dans les vues de la Providence la limite de son temps de service. Il n’avait pourtant rien d’un pessimiste !

     

    Moukden-Hwalien : tels sont les deux théâtres sur lesquels le Père Boschet eut à déployer son zèle apostolique : deux périodes de longueur sensiblement égale, mais deux sites en tous points différents, distants de 3 000 km, aux deux extrémités de la Chine, cette Chine à laquelle il était si profondément attaché.

     

    Ceux qui ne l’ont connu qu’à Hwalien ont peine à imaginer ce qu’il fut dans ses premières années de Chine, mais ceux qui l’ont vu arriver à Moukden peuvent affirmer qu’on n’avait jamais vu un « nouveau » aussi effacé, aussi réservé et si peu porté aux démonstrations oratoires ou autres. Il avait donc bien changé, dira-t-on. C’est pourtant la pure vérité.

     

    À peine était-il arrivé (1925) que l’évêque l’affectait à New-chwang comme socius auprès d’un « ancien » de deux ans plus âgé que lui. C’est là que se noua une amitié qui ne connut jamais d’éclipse avec celui qui plus tard devint évêque. Un jour son « curé », revenant de la capitale, lui dit sans plus de discrétion que de ménagement « L’évêque vient de me faire part d’un de ses projets. Il m’a bien recommandé de le garder secret, mais moi je considère qu’il y a pour vous tout intérêt à le connaître et je vais vous le dire : dans quelque temps, je vais être nommé ailleurs et vous allez rester seul pour assumer la charge du district. Il n’avait alors guère plus d’une année de mission, son expérience du ministère était encore très limitée et son chinois très hésitant. Il prit la chose du bon côté, mit les bouchées doubles et, le moment venu, fut à même de répondre à ses nouvelles obligations sans grand dommage pour ses ouailles et pour son profit personnel.

     

    Cette petite ville de New-chwang, sise en pleine brousse à deux cents kilomètres environ au sud de la capitale, était le centre d’un district qui comptait, un peu perdues au milieu d’une population non-chrétienne nullement hostile mais totalement indifférente, quelques vieilles et ferventes chrétientés. On comprend qu’il ait tout d’abord apporté ses meilleurs soins à ces groupes de fidèles fertiles en consolations mais lointains et dispersés. Les routes et les ponts étaient alors chose inconnue, heureusement pendant la moitié de l’année le gel simplifiait le problème des voies de communication. Le Père fut largement récompensé de sa peine sinon sur le moment par des succès spectaculaires du moins en la personne de deux enfants chez qui il décela des signes de vocation qu’il présenta au séminaire et qui, après de longues années d’études, sont devenus tous deux professeurs d’université, l’un à Formose, l’autre en Amérique.

     

    En 1934, il dut se résigner à laisser son district pour se rendre à Béthanie (Hongkong) y prendre du repos et subir un traitement nécessité par des succès spectaculaires, du moins en la personne de deux enfants chez qui il décela des signes de vocation, qu’il présenta au séminaire et qui, pour les initiés, de parler un peu moins. Ce qui laisserait entendre que sa réserve et ses silences des premiers temps n’étaient déjà plus qu’un souvenir !

     

    Il fut alors mis à la tête du district de Tiehling, tout différent du précédent, celui-là : une grande ville avec peu de stations à desservir, mais des œuvres sur place à maintenir et à développer. Il y resta trois ans à peine, le besoin de repos se faisant de nouveau sentir. Le régime des congés réguliers n’était pas encore bien au point. Il avait douze ans de mission lorsqu’il revit pour la première fois sa Bretagne natale.

     

    À son retour en 1938, il se vit affecté au séminaire, d’abord comme professeur, puis à la suite de la mort subite de celui qui remplissait cette fonction, supérieur de la maison. Il était là bien à sa place ; il y trouvait une vie sédentaire favorable à sa santé et conforme à ses goûts, car, sans être à proprement parler un intellectuel, il avait une belle culture littéraire qu’il entretenait par des lectures nombreuses et toujours bien choisies. Le soin apporté à ses cours pour le latin comme pour le français, la clarté de son enseignement, la discipline qu’il savait faire régner sans élever la voix, faisaient de lui l’homme le mieux qualifié pour cette délicate et importante fonction.

     

     

    À Formose (Hwalien)

     

    Tout allait pour le mieux lorsque, peu après l’armistice de 1945, le calme et la tranquillité ainsi que la sécurité relative dont jouissait le pays les années précédentes firent place à une longue série de troubles politiques qui, s’aggravant sans cesse, devinrent une menace, menace de jour en jour plus pesante, de voir la province tout entière tomber sous le joug des communistes. Les mesures de prudence s’imposaient, entre autres celle de mettre en sécurité séminaristes et religieuses, en vue d’une éventuelle relève (comme on disait alors), une fois le calme revenu.

     

    Le Père Boschet n’eut aucune peine à faire admettre ses élèves, les plus grands tout au moins, au séminaire de Chala à Pékin. Le voilà donc supérieur d’un séminaire sans séminaristes. Mais ce ne fut pas long. Le supérieur de la Mission prenait soin, malgré les aléas que présentait cette mesure, d’évacuer, c’est-à-dire de faire passer de l’autre côté de la Grande Muraille, les Sœurs de sa congrégation diocésaine.

     

    Sœurs et séminaristes une fois à l’abri, le problème n’était encore qu’à moitié résolu. Que vont-ils devenir ? Que va-t-il se passer de l’autre côté ? Jusqu’à quand va durer cet exil ? Aura-t-il jamais une fin... ? Telles étaient les questions que se posait le Supérieur de la Mission et qui l’amenèrent à prélever un de ses missionnaires, le faire passer si possible de l’autre côté, lui demandant de prendre en charge nos exilés, les regrouper, veiller à leur subsistance et leur sécurité, décision qui ne laissait place à aucun délai. C’est cet ensemble de circonstances qui va changer du tout au tout le sort du P. Boschet et faire de lui, modeste et pacifique supérieur de séminaire, sinon le sauveur, tout au moins l’exécuteur fidèle des mesures de sauvetage prises à l’endroit de ce qu’on peut appeler l’élite, la fleur et l’avenir du diocèse, une centaine de personnes environ.

     

    À la recherche d’un volontaire pour cette délicate mission, le Supérieur n’a guère de choix. En aurait-il eu davantage, nous a-t-il confié plus tard, qu’il n’aurait pas hésité à demander au P. Boschet ce sacrifice. Le Père n’a plus de fonction bien précise, il ne craint pas les aventures. Son moral, sa bonne humeur sont légendaires. Voilà l’homme qu’il nous faut ! « Père Boschet, réalisez-vous bien ce que je viens de faire, lui dit le Supérieur. Avons-nous le droit de laisser ainsi nos sœurs et nos élèves à l’abandon ? Et ne croyez-vous pas qu’il serait bon d’aller les rejoindre ? J’ai pensé à vous pour cela ». Admirable ! Lui qui a la réputation, somme toute assez bien méritée, de parler beaucoup, il n’a pas dit un mot, pas un mot d’objection, s’entend ; il se mit, pour toute réponse, à préparer ses affaires, peu de choses à vrai dire, le seul contenu d’une valise, laissant là ses effets, ses livres et des disques qu’il aimait tant, donnant ainsi à tous, sans y songer le moins du monde, le plus bel exemple de soumission et de détachement !

     

    Il était temps ! Les transports publics étant interrompus depuis longtemps, il ne pouvait être question que de faire appel à la bienveillance du Consul des USA avec lequel un avion de la marine américaine n’avait jamais cessé de garder le contact. Le jour même, Monsieur le Consul nous fait savoir que l’avion quittera Moukden dans la soirée et que c’est son dernier voyage. Trois places nous y sont aimablement réservées, une pour le P. Boschet et les deux autres pour nos « anciens ». Et les voilà partis. Déjà commence a se dresser entre ceux qui partent et ceux qui restent l’impitoyable rideau de fer. C’est en effet deux jours plus tard que l’armée rouge victorieuse fait son entrée et défile triomphalement dans les rues de Moukden.

     

    Première escale, Tsingtao, à mi-chemin entre Moukden et Shanghai, Tsingtao puissante base américaine offrant toute sécurité (?). C’est là que le Père retrouve la majorité de ses Sœurs installées tant bien que mal, se met à les organiser et à trouver pour elles de quoi subvenir à leurs besoins matériels, en cela puissamment aidé par les Pères et les Sœurs de cette florissante mission. Un autre groupe se trouvait à Nankin où grâce à certaines compétences — une doctoresse parmi elles et une dizaine d’infirmières diplômées — les Sœurs avaient déjà réussi à subvenir à leur entretien sans trop de souci pour l’avenir..

     

    L’avenir... ! Qui donc aurait songé que quelques mois plus tard, ce n’est plus seulement la Mandchourie, mais la Chine tout entière qui tomberait ? S’il est vrai que parmi les Sœurs, l’idée fut alors envisagée de rester sur place, laisser déferler l’envahisseur, puis, les communications une fois rétablies, revenir à Moukden, le P. Boschet de son côté vit la chose tout différemment. Fuite pour fuite, se dit-il, exil pour exil, continuons, allons plus loin, aussi loin qu’il le faudra ! Et c’est ainsi que sur le conseil de l’archevêque de Nankin (notre futur Cardinal Yupin) il résolut d’emmener tout son monde à Formose, ne faisant en cela que suivre les deux millions de réfugiés, qui, sans compter l’armée en déroute, venaient du continent chercher asile dans cette île qui, loin d’offrir alors toute garantie de sécurité, n’était guère rien de plus qu’un éventuel champ de bataille. Une chance à courir ! Le Père la courut . . . et ce fut une réussite.

     

    Débarqués d’abord à Kaoshiung, après quelques semaines de tâtonnement, ils optèrent pour Taichung, une grande ville de l’Ouest où ils pensaient se trouver dans de meilleures conditions pour tirer parti de leurs aptitudes et tout ensemble assurer leur subsistance. Nouvelle initiative et nouvelle réussite : à tel point que deux ans plus tard, Monseigneur Vérineux, récemment expulsé, s’empressa de venir à Formose pour reprendre contact avec les exilés. Le P. Boschet n’était pas peu fier de lui montrer ses petites réalisations (comme il disait) : son séminaire installé dans un ancien restaurant qu’il avait acquis à bon compte et les religieuses à la tête d’un hôpital, d’une crèche et de plusieurs jardins d’enfants.

     

    C’est alors que les deux amis, apprenant qu’un tremblement de terre venait de détruire en partie une ville de la côte orientale appelée Hwalien moitié par curiosité, moitié par intérêt envers un petit groupe de Sœurs installées là-bas depuis peu, résolurent de faire le voyage. Région extrêmement pittoresque, montagneuse à plaisir, d’accès très difficile (à l’époque) peuplée d’aborigènes anciens coupeurs de têtes et, pour cause, restée inévangélisée. Les y voilà ! Et l’évêque, à cette vue, de s’écrier : « Mais voici mon affaire ! Moi qui ne sais que devenir, pourquoi ne viendrais-je pas ici essayer de me rendre utile ? — Vous n’y pensez pas ! dit le Père. Que ferez-vous dans ce désert ? Vous voyez bien qu’il n’y a absolument rien — Raison de plus, rétorqua l’évêque, pour essayer d’y faire quelque chose — Ah oui, dit-il, avec son étonnante facilité pour les volte-face, quelle bonne idée ! Ce serait merveilleux si jamais vous pouviez réussir !

     

    C’est dans ces derniers mots qu’il faut voir la toute première origine de la Mission de Hwalien. Certes la gestation sera longue et il faudra attendre plus d’un an avant que, toutes choses mises au point avec la Société et le Saint-Siège, la nouvelle mission puisse enfin voir le jour.

     

    Entre temps, le P. Boschet, toujours à Taichung, voyait ses grands élèves sur le point d’achever leurs études secondaires et mûrs pour le grand séminaire. Surgit alors un problème auquel il ne s’attendait pas. Défense absolue à tout jeune homme en âge de faire son service militaire de s’éloigner de l’île. Par quel prodige de diplomatie, quel jeu de relations, quel subterfuge le Père réussit-il à obtenir en faveur de ses élèves un passe-droit de cette taille ? On ne l’a jamais su exactement. Toujours est-il que le moment venu il ne trouva aucun obstacle pour leur faire passer la frontière et les diriger les uns vers le Séminaire de Penang, les autres vers Aberdeen (Hongkong), alors séminaire régional pour les missions du Sud de la Chine.

     

    Le voilà donc de nouveau à la tête d’un séminaire sans séminaristes. Cette fois encore ce ne sera pas long. C’est en effet à ce moment même — vacances d’été 1952 — que lui parvint la nouvelle de l’érection par le Saint-Siège de la Préfecture Apostolique de Hwalien, accompagnée d’une lettre du titulaire lui faisant savoir que, retenu par des démarches et des voyages préliminaires et ne pouvant arriver à Hwalien dans le délai prescrit, il lui demandait de s’y rendre lui-même et d’y exercer provisoirement les fonctions de supérieur avec tous les droits et pouvoirs inhérents à cette charge. Il arriva à Hwalien le 8 décembre 1952, et son intérim ne prit fin que le 17 mars de l’année suivante. Dans l’intervalle, bien que chef d’un diocèse qui, comme il aimait le dire, n’existait que sur le papier, il n’en avait pas moins réussi à découvrir dans la ville et les environs quelques dizaines de chrétiens originaires du continent qu’il groupa autour de lui et qu’il fut heureux de s’adjoindre pour accueillir le nouvel évêque lors « de son entrée solennelle dans sa ville épiscopale ».

     

    Il s’était, dès son arrivée, installé dans une petite maison de style japonais sise dans un quartier populeux de la ville. Ce fut le point de départ d’une paroisse, la première de toutes, dont la fondation et le développement sont exclusivement son œuvre. Doué d’une étonnante facilité de parole, de jour il se rendait dans les familles, réunissant voisins et voisines auxquels il parlait du Bon Dieu ; le soir et parfois bien avant dans la nuit, dans son jardin, à la lueur des étoiles, il reprenait la parole sans jamais se lasser ni lasser ses auditeurs qu’il savait tenir en éveil ne fût-ce que par quelque bon mot bien placé. C’est ainsi que, parti de zéro, il laissa cette paroisse, vingt ans plus tard, dotée non seulement d’une belle église, d’une salle d’œuvres et d’un jardin d’enfants, mais — ce qui vaut mieux encore — d’une belle communauté de 1 600 fidèles. Il les aimait les Chinois, se plaisait en leur compagnie, recherchait les contacts et n’avait rien de plus agréable que de répondre à leurs fréquentes invitations. Il s’était fait ainsi une certaine popularité dont il ne se prévalait pas mais qui ne fut pas sans rapport avec ses succès apostoliques.

     

    Lorsque deux ans plus tard, deux ans après l’érection de la Mission et comme suite à la première visite du Supérieur Général, fut décidée la création d’une Région missionnaire à Formose, son ancienneté, son expérience et son savoir faire le désignaient presqu’infailliblement pour les fonctions de Supérieur Régional. Et c’est ce qui arriva. Il en fut de cette charge comme de sa belle paroisse, il s’y donna de tout cœur, y consacra tous ses moyens, faisant édifier une « Maison régionale » dans un site à rendre jaloux les amateurs de pittoresque et ne se démit de sa charge que lorsque fut venue pour lui l’heure du repos et de la retraite auxquels lui donnaient droit son âge et ses infirmités.

     

     

    En retraite

     

    Il dut alors quitter Hwalien et ses confrères et cela non sans une pointe de mélancolie, sacrifice cependant largement compensé par l’accueil, le traitement et les soins que lui prodiguèrent les Sœurs du Saint-Cœur de Marie, celles-là mêmes que vingt-cinq ans plus tôt il avait sauvées du naufrage, toutes heureuses de lui donner ainsi le plus beau témoignage de leur gratitude et de leur fidélité.

     

    Dans sa confortable retraite, donnant plus que jamais libre cours à son goût pour la lecture et, faute d’auditeurs, modérant peu à peu son éloquence naturelle, il fut en même temps pour son entourage un modèle de piété et de belle humeur. Sa piété, elle était plus profonde que ne l’aurait laissé croire son incessant besoin de plaisanter ; ses dévotions, c’était la Sainte Vierge et Saint François. Baptisé le 4 octobre et placé sous la protection de ce grand saint, il lui voua dès son jeune âge une dévotion dont il ne se départit jamais. Il avait, disait-il, une sorte d’inclination pour la piété franciscaine. Interrogé par un de ses intimes à ce sujet : « J’ai pensé longtemps, lui dit-il, me faire franciscain, et si j’ai en définitive choisi les Missions Etrangères ce fut uniquement pour avoir la certitude d’être envoyé en mission ». On sait aussi, car il n’en faisait pas mystère, qu’il ne laissait jamais passer la journée sans avoir récité son rosaire en entier : ce qui dénote de sa part un touchant attachement, une indéfectible confiance à l’endroit de la Vierge Marie. Aussi bien, quand le 8 décembre parvint à Hwalien la nouvelle de sa mort survenue le jour même, il n’est pas un de ses confrères et amis qui n’ait vu en cette occurrence une marque insigne de bienveillance de la part de cette bonne Mère qu’il avait tant aimée et si souvent priée.

     

    Et n’est-ce pas encore à cette maternelle sollicitude qu’il dut de ne connaître ni l’épreuve d’une longue maladie ni les aléas d’une mort trop rapide mais tout juste le temps voulu pour prendre pleinement conscience de ce qu’était pour lui la volonté divine ».

     

    Ainsi que nous l’avons vu au début de cette chronique, le P. Boschet était venu à Hwalien pour se joindre aux confrères et offrir ses vœux de fête à Mgr Vérineux, son vieil ami de toujours. Il avait prolongé un peu son séjour et assisté à la réunion mensuelle le 2 décembre. Rentré à Taichung, chez les Sœurs, le 4 décembre, il se sentait assez bien pour célébrer la messe le lendemain matin, 5 décembre. Ce devait être sa dernière messe. En effet, vers le soir, sa respiration devenue plus difficile, il fut transporté à l’hôpital et mis sous oxygène. Le samedi 6, il reçut en pleine connaissance le sacrement des malades des mains de son ami le P. Crémer, missionnaire de Scheut. Le dimanche 7, un léger mieux se fit sentir. Ce fut de courte durée. Une brusque chute de température fut le signe que la fin approchait. De fait, il expira le 8 décembre à 13 h 15.

     

    Ses obsèques eurent lieu le 11 décembre au matin. Mgr Kia, évêque de Hwalien, et Mgr Kupfer (Maryknoll), évêque de Taichung, concélébrèrent, entourés de nombreux prêtres chinois et étrangers de différents instituts. C’est le P. Wu, un de ses anciens élèves, qui fit l’homélie. Tout en retraçant les grandes étapes de la vie missionnaire du P. Boschet, il souligna l’exemple de régularité dans la prière qu’il lui avait donné jadis au petit séminaire, en Mandchourie, et pendant les 50 ans passés au service de l’Eglise en Chine.

     

    Après la cérémonie, le P. Roy, Supérieur régional MEP, remercia l’assistance nombreuse venue accompagner le P. Boschet jusqu’à sa dernière demeure ici-bas. Il fit alors remarquer que le trait dominant du caractère du P. Boschet était certainement la joie : joie naturelle jaillissant d’un caractère foncièrement optimiste, sans doute, mais aussi joie surnaturelle acquise, comme celle de son saint patron François d’Assise dans le partage des souffrances du Christ et fondée sur l’espérance de la Résurrection.

     

    Nous terminons cette « esquisse » de la vie du P. Boschet par quelques lignes d’un confrère qui l’a bien connu à Hwalien : « Pendant l’espace d’une génération que le P. Boschet vécut à Formose, il a certainement très marqué l’équipe MEP du diocèse de Hwalien. Cependant ce n’est pas le diminuer en reconnaissant qu’il n’a pas tout fait, qu’il a fait peut-être parfois ce qui aurait pu être fait autrement ou mieux : il reste qu’il a été et pendant des années un précieux ferment de cohésion parmi les confrères, sachant mettre au moment opportun la « goutte d’huile » nécessaire et favoriser ou créer les contacts avec notre évêque. Je ne crois pas me tromper en assurant qu’il sera encore plus regretté par le clergé chinois que par ses confrères français. Le P. Boschet avait su tisser de nombreux et forts liens fraternels aussi bien avec le clergé chinois, les religieuses chinoises qu’avec les autorités, chrétiennes ou non, du pays. Tous le regretteront et c’est là un éloge qui restera et le suivra ».

     

    Le P. Boschet repose dans le cimetière des Pères Jésuites, près de Chang-Hua. Une semaine après son décès, un service fut célébré à Bréhan-­Loudéac dans sa paroisse natale. Le P. Pencolé représentait la Société. La plupart des prêtres du diocèse originaires de la paroisse vinrent entourer la famille et prier avec elle pour le repos de l’âme de notre cher confrère.

     

     

     

    • Numéro : 3291
    • Pays : Chine Taiwan
    • Année : 1925