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François BONNETRAINE (1843-1917)

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    François-Ernest Bonnetraine naquit à Metz, le 6 novembre 1843, dans une de ces familles foncièrement chrétiennes, qui ont fait et font encore la gloire et la force de la Lorraine catholique ; familles patriarcales dans lesquelles on se transmet de père en fils comme l’héritage le plus précieux, non l’or et l’argent, mais de profondes convictions religieuses.

    Le père de François avait une petite boulangerie, qui devint bientôt trop étroite pour abriter la famille. Il résolut de construire une maison plus vaste mais la nouvelle bâtisse était à peine achevée quand Dieu le rappela à lui. La situation de la veuve était des plus pénibles. Seule, sans fortune, avec six enfants en bas âge, une maison non payée, elle sentait tout le poids de cette dure épreuve. Mais elle était une de ces femmes fortes dont l’Esprit-Saint a tracé un portrait si sublime. Un travail opiniâtre, une économie rigoureuse, et une confiance inébran-lable en la divine Providence, l’aidèrent peu à peu à triompher des difficultés dans lesquelles la laissait la mort du chef de famille. Tout en dirigeant son commerce, elle surveilla d’éducation morale et religieuse de ses enfants avec le plus grand soin. Dieu bénit ses efforts et elle eut la joie de voir deux de ses filles entrer chez les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, un de ses fils embrasser la carrière apostolique, et une autre de ses filles devenir la mère de deux missionnaires. Le P. Bonnetraine a gardé pendant toute sa vie, l’impression de cette éducation maternelle, et il eut toujours pour sa mère une tendresse filiale mêlée d’un sentiment de religieuse vénération.

    Le collège de Saint-Clément de Metz, tenu par les RR. PP. Jésuites, jouissait dès cette époque d’une réputation méritée, et c’est aux soins de ces zélés religieux que Mme Bonnetraine confia le jeune François. Nous n’avons malheureusement aucun détail sur cette partie de sa jeunesse car malgré sa nature ouverte, l’humilité empêchait M. Bonnetraine de livrer à un étranger, cet étranger fût-il un ami, des secrets où la vanité aurait pu trouver son avantage.

    À la fin de sa rhétorique, François songea un instant à entrer au noviciat des PP. Jésuites ; une parole de son directeur, prononcée au hasard, l’en détourna, et il demanda son admission au Grand Séminaire de Metz. Il y fit son entrée au mois d’octobre 1861 et il y trouva un condisciple qui, plus tard, devait être son évêque, Mgr Kleiner. Mais la perspective de la vie de curé de campagne ne souriait guère au jeune lévite, qui se sentait appelé à des sacrifices plus héroïques. Il réfléchit longuement, pria Dieu avec ferveur, et sur l’avis de son directeur, il quitta le séminaire de Metz pour entrer au séminaire des Missions-Étrangères. Ordonné prêtre en 1866, il reçut sa destination pour le Maïssour.

    Au mois de mars il arrivait à Bangalore où il resta quelques semaines auprès de son évêque pour apprendre les éléments de la langue tamoule ; de là, il fut envoyé à Mattigiri. Il n’y fit qu’un séjour assez court, car au mois de juin 1868, nous le trouvons installé à Mysore. Là, tout en s’appliquant à l’étude de la langue et des mœurs des habitants, il suivait avec le plus vif intérêt la marche des œuvres de la Mission, consultait ses confrères, examinait la méthode d’évangélisation, la scrutant à la lumière de l’évolution sociale du pays, et tirait de ses observations patientes des conclusions qui devaient le guider plus tard dans ses travaux apostoliques. M. Bonnetraine était un homme fécond en idées, souvent originale, que les événements se chargèrent plus d’une fois de justifier. Esprit observateur, critique réfléchi, calculateur sûr, il avait le talent de deviner avec une rare prévoyance des possibilités que des esprits plus craintifs eussent été tentés de regarder comme des utopies.

    La maladie le força à rentrer en France en 1874. Avant son départ, il avait obtenu de Mgr Chevalier, l’autorisation de s’occuper, pendant son séjour en Europe, du recrutement de sœurs infirmières pour un hôpital catholique que, dès cette époque, il avait l’intention de construire à Bangalore même. Ses efforts restèrent stériles, et sauf quelques renseignements utiles, il n’obtint aucun résultat de ses démarches nombreuses.

    Il reprit le chemin de l’Inde en 1877. Le départ, cette fois, ne se fit pas sans un déchirement cruel, et il me confia un jour, dans l’intimité de la conversation, qu’au moment des adieux, il avait senti une légère hésitation. « Mais, ajouta-t-il, ce ne fut pas long ; la terre de Maïssour pèsera plus douce et plus légère sur mon cercueil — me dis-je, — et je repartis content. Je n’ai jamais regrette ma décision. »

    L’heure si féconde de son apostolat allait sonner. Il arriva à temps pour être témoin d’un des plus tristes spectacles qu’il soit donné à l’œil de l’homme de contempler. L’année 1877-78 restera tristement célèbre dans les annales de l’histoire de l’Inde. Plusieurs années de sécheresse avaient déterminé une famine telle, que de mémoire d’homme, l’Inde n’en avait vu de pareille. Les victimes se chiffraient par centaines de mille dans la seule province de Maïssour. Que de deuils ! Que d’orphelins qui demandaient du pain et qui défaillaient au bord du chemin parce qu’il n’y avait personne pour le leur donner !

    On organisa des secours, on recueillit les enfants abandonnés par leurs parents soit morts, soit en fuite. Ce fut le commencement de ces fermes-orphelinats dont un certain nombre existent encore dans la Mission.

    M. Bonnetraine fonda Silouépura en septembre 1878. On était alors à la fin de la moisson, à la saison des orages qui remplissent les étangs dans la plaine du Maïssour. Le P. Bonnetraine prit une tente qu’il planta en haut du petit étang de Silouépura, et cette tente servit d’abri au père et aux nombreux orphelins. Pendant la nuit, lorsque tout le monde dormait tranquillement, éclate un orage, et une pluie torren­tielle, à laquelle on n’était plus habitué depuis plus de deux ans, se met à tomber, L’étang se remplit, et la tente est envahie. Ce fut un sauve-qui-peut général. Il n’y avait ni maison, ni arbre pour se mettre à l’abri, et l’on dut essuyer en plein air la trombe qui descendait du ciel. Après cette expérience, le Père prit le parti de s’établir sur la colline entre Silouépura et Kasaghettapura. Arrive un vent violent qui disperse dans toutes les directions le nouvel établissement.. A la suite de cette double mésaventure le P. Bonnetraine choisit un peu au-dessus de la jetée de l’étang, l’emplacement définitif de la ferme de Silouépura. Il se mit à construire et créa un orphelinat régulier et bien aménagé. Il monta la ferme avec les meilleurs instruments, car il était ami du progrès ; il y eut abondance de bétail, mais, cette abondance même donna occasion à de nombreux vols, et il fallait songer à une autre organisation. On ne lui en laissa pas le temps, on avait besoin de lui ailleurs et on le rappela.

    L’année 1880 est une année importante dans la vie de M. Bonnetraine ; car à son retour de Silouépura, son évêque le nomma aumônier du couvent du Bon-Pasteur à Bangalore. Cette nomination toute providentielle devait être le point de départ de la fondation de l’hôpital Sainte-Marthe.

    La supérieure du Bon-Pasteur, la Rév. Mère Marie de la Visitation, apprécia vite le zèle et le tact du nouvel aumônier et bientôt une sainte amitié s’établit entre ces deux âmes si bien faites pour se comprendre, et s’entraider. M. Bonnetraine lui parla de son projet de fonder dans la ville de Bangalore un hôpital catholique dans lequel, tout en soignant les maladies du corps, on essaierait de gagner les âmes des païens à la vraie foi. La supérieure qui était une femme peu ordinaire, comprit de suite toute la portée d’une telle œuvre, et non contente d’encourager le zélé missionnaire par de bonnes paroles, elle promit de l’aider dans toute la mesure de son pouvoir, dans cette entreprise.

    Mais pour fonder un hôpital il faut un emplacement favorable, il faut de l’argent et beaucoup d’argent, il faut également un personnel considérable. Où trouver toutes ces choses ?

    Les hôpitaux dans le royaume du Maïssour étaient alors dans un état lamentable. Le médecin en chef, un catholique Irlandais, le Dr M. Gann, désirait depuis longtemps être secondé par des religieuses, car les infirmières laïques étaient loin de donner satisfaction. On fit donc des démarches auprès des autorités anglaises et indiennes, pour faire approuver le projet de faire venir des sœurs pour l’hôpital civil le Bowring, et de bâtir un hôpital catholique dans le cantonnement. Les deux demandes furent accordées.

    On s’adressa alors à plusieurs congrégations de sœurs, celles de Saint-Vincent de Paul, des Augustines de Meaux, celles de Portieux et d’autres encore, mais sans succès. Mgr Coadou écrivit alors à M. Bareille, malade en France, qui avait recommandé les sœurs de Saint-Joseph de Tarbes. Malheureusement cette communauté n’avait ni personnel, ni les ressources suffisantes pour entreprendre l’œuvre rêvée.

    Cinq religieuses étaient arrivées pour l’hôpital Bowring ; mais dès qu’on leur parla de la fondation projetée, elles déclarèrent qu’elles ne se lanceraient pas dans une œuvre aussi incertaine que celle d’un hôpital libre. Laissons la parole à M. Bonnetraine : « C’est un peu avant l’arrivée de ces sœurs que j’essayai d’acheter « la Grange »  à côté du couvent, où nous pensions alors établir notre hôpital. Le propriétaire en demanda 15.000 roupies et nous n’en avions que 13.000 recueillies par souscriptions. Alors je pressai la Mère Supérieure de profiter de l’état misérable de l’hôpital du Pettah pour fonder là-bas une œuvre de charité qui, dans ma pensée, devait nous introduire dans cette cité païenne et être le commencement d’autres bonnes œuvres. La mère de la Visitation, d’abord, fut loin d’approuver ce projet, puis elle céda, et aidé du capitaine Mc Intyre, je fus mis en possession du beau terrain sur lequel est bâti maintenant Sainte-Marthe. »

    L’hôpital fut ouvert en 1886 C’était M. Bonnetraine qui en avait surveillé les travaux.

    Après avoir rempli pendant quelque temps les fonctions de Procureur, il fut envoyé à Taypalyam, une ferme-orphelinat à peu de distance de Bangalore. Son passage à la Procure l’avait confirmé dans son opinion que pour donner les résultats qu’on en attendait, les orphelinats devaient se suffire à eux-mêmes. Créer des sources de revenus non seulement pour les orphelins, mais aussi pour la Mission dont l’état financier était loin d’être brillant, était une idée qu’il avait caressée depuis longtemps. Il résolut de mettre son projet à exécution à Taypalyam où un terrain fertile se prêtait à un essai : il planta la canne à sucre. Cet essai d’abord critiqué, réussit, et a continué jusqu’à ce jour à donner des résultats satisfaisants.

    En 1888, Mgr Coadou envoya M. Bonnetraine à Settihally. En arri­vant, il y trouva une petite communauté de sœurs indigènes établie dans une misérable agglomération de huttes, à laquelle on voulait bien donner le nom de couvent. L’endroit, choisi au hasard, était des plus malsains, et les santés en étaient très éprouvées. M. Bonnetraine se mit à l’œuvre et en très peu de temps il dota son poste d’un grand dispensaire qui pouvait recevoir de 25 à 30 malades, et d’un nouveau couvent. Bien comprise, bien bâtie, bien située, la nouvelle maison qui abrite en ce moment les sœurs catéchistes de Marie Immaculée, répond à tous les besoins d’une communauté religieuse.

    Mais pour entretenir une communauté religieuse et un hôpital, il faut de l’argent. M. Bonnetraine résolut de trouver les ressources nécessaires sur place, et il acheta une petite plantation de café. Cette acquisition ne donna pas les résultats qu’il en avait attendus, et après quelques années d’insuccès, il se vit obligé, à son grand chagrin, d’abandonner cette entreprise.

    Vers la fin de 1897, il monta à Magghé. Il n’y avait là, au milieu des bois, qu’une pauvre masure à laquelle on donnait le nom un peu prétentieux de chapelle, et un abri des plus misérables pour le missionnaire. Les visiteurs qui aujourd’hui traversent ces parages y admirent une jolie petite église, une des plus belles du « Country » de la Mission, et un presbytère fort convenable. Ces deux bâtiments témoignent du passage de « l’oncle Arthur » comme on l’avait surnommé depuis quelque temps. De Magghé il s’en fut à Gadanhalli où il bâtit le presbytère ; il restaura en passant, l’église de Hassan qui menaçait ruine, et y construisit une petite maison pour le mis­sionnaire. C’est également vers cette époque qu’il dota Dasapura d’une église.

    La maladie et la fatigue le ramenèrent à l’hôpital Sainte-Marthe vers 1901. C’est là pendant les visites que je lui faisais assez fréquemment, que j’eus l’occasion d’admirer son esprit toujours fécond en plans d’évangélisation, auxquels d’autres n’auraient jamais songé. Un jour il m’entretint longuement de la question scolaire dans notre Mission, et dans le courant de la conversation il essaya de me démontrer la nécessité de créer des internats pour les garçons et les filles des hautes familles brahmanes. Folie ! pensais-je en moi-même, et je crois que je n’étais pas le seul à regarder un tel projet comme une utopie. Qu’on me permette, en guise de commentaire, de rapporter le petit incident suivant qui arriva en 1911. Un des Ministres de Mahavajah du Maïssour était venu assister à la fête du collège et exprima le désir de visiter l’établissement. On s’empressa de le satisfaire. Un confrère le promena partout ; études, salles de classe, dortoirs, chapelle, tout fut visité. « Pourquoi donc, dit le visiteur, ne faites-vous pas pour nos enfants à nous, les Brahmes de bonne famille, ce que vous faites pour les Européens et les Eurasiens ? » Et comme le confrère le regardait avec un air dans lequel la surprise et le doute étaient trop visiblement peints. « Vous réussiriez mieux que vous ne le pensez, ajouta le ministre, si vous vouliez faire un essai ; car beaucoup parmi nous, vous confieraient volontiers leurs enfants ! » N’était-ce pas l’écho de l’idée émise dix ans auparavant par M. Bonnetraine ?

    Il manquait une œuvre à Bangalore : un asile pour les vieillards. M. Bonnetraine y avait songé depuis longtemps et il sut user de tant de persuasion qu’on finit par céder à ses instances. On résolut d’appeler les Petites Sœurs des Pauvres. La bonne nouvelle fut annoncée aux confrères réunis pour la retraite, et M. Bonnetraine lança immédiatement parmi eux une liste de souscriptions, dont l’argent devait payer le voyage des Sœurs destinées à la nouvelle fondation. Ami de la première heure, il ne les abandonna jamais dans la suite. « M. Bonnetraine, à différentes reprises, écrit la Supérieure actuelle, a montré beaucoup d’intérêt pour notre œuvre. Il a fait l’office du bon Saint-Joseph plusieurs fois, en versant de généreuses aumônes pour la maison, dans des moments où l’on avait grand besoin d’argent. Une fois, pendant leur tournée à Ooty, les Sœurs quêteuses sont allées au Sanatorium, ne doutant nullement du bon accueil qu’elles recevraient du Père. Après les avoir bien restaurées, il leur remit un petit morceau de fromage et un papier plié : « Ceci, dit le Rév. Père, n’est pas du fromage, faites-y attention. » La Petite Sœur chargée de la quête remercie et ramasse précieusement le papier en question sans l’ouvrir. A leur retour qu’elle ne fut pas la joie de la bonne Mère et des quêteuses en ouvrant le vieux journal du Rév. Père de trouver une bonne et forte somme pour les pauvres vieillards. »

    « Dans sa dernière visite à notre asile, nous avons admiré son esprit de détachement et de mortification. Après avoir parlé de différentes choses avec la Bonne Mère, il lui demande si elle n’avait plus rien à construire. Sur sa réponse que nous avions besoin d’une chapelle, le Rév. Père reprend : « J’avais l’intention d’aller voir mon neveu à Hongkong ; mais voici l’argent de ce voyage pour les fondations de votre chapelle ; il sera mieux placé ! »

    La surdité s’accentuant de plus en plus avec les années, il se vit obligé, malgré son ardeur toujours juvénile, de renoncer au ministère actif des âmes. Il entrevoyait avec une terreur mal dissimulée, l’olium cum dignitate, c’est-à-dire la retraite et le repos, honorables, à la vérité, mais bien pénibles pour un homme, par ailleurs en assez bonne santé, lorsque la divine Providence lui trouva un poste auquel il n’avait pas songé. M. Boyet qui avait été supérieur du Sanatorium de Saint-Théodore depuis sa fondation, désirait se décharger du fardeau et rentrer dans sa mission, et demandait un remplaçant. M. Bonnetraine fut désigné comme son successeur. Il accepta sans grand enthousiasme et arriva au sanatorium en août 1905.

    Et maintenant c’est pour lui la vie d’infirmier et de fermier ! Comme Pérette il rêve, veau, vache, cochon, poule, mais c’était dans l’intérêt des confrères malades qui viendraient se reposer au sanatorium. Car il aimait ses confrères et leur prodiguait tous les soins que leur état de santé réclamait, avec un dévouement entier. Avec sa belle humeur, son entrain irrésistible et sa gaîté exubérante, il réussissait à maintenir la joie malgré la maladie et la fatigue. Mais tout en étant bon et charitable, il savait résister aux exigences non justifiées, et nombre d’entre nous se rappellent comment sa surdité augmentait subitement dans des proportions alarmantes, quand on lui demandait une chose non prévue par l’article du règlement. Il donnait d’ailleurs une explication très libérale de ce règlement.

    Il aménagea un grand jardin où fruits et légumes d’Europe devaient être cultivés au profit des estomacs délabrés. Pruniers, pêchers, poiriers et pommiers firent la traversée de la mer pour prendre place dans ce jardin et d’aucuns d’entre nous se souviennent d’avoir été sur le point de succomber, comme jadis Eve au paradis terrestre, à la tentation, et de cueillir sur l’arbre de jolies prunes dorées, fruit exotique aux Indes.

    La bibliothèque reçut de lui l’attention que réclame son importance dans une maison de repos et de retraite. Le nombre de volumes augmenta d’année en année, et atteignit bientôt un chiffre respectable. Se rappelant que les confrères sont souvent oublieux malgré leur bonne volonté, il eut soin de les rappeler à l’ordre par cette affiche originale clouée sur la porte : « Il est de bon ton de se servir d’un livre, et de ne pas le remettre en place ! »

    Chez lui la source féconde d’idées et de plans ne tarissait pas. C’est lui qui trouva la solution d’un problème qui avait tant préoccupé son prédécesseur. Pour les confrères qui ont besoin du bon air, d’un climat tempéré, d’une nourriture plus choisie, le Sanatorium est un séjour idéal. Il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit de malades ayant besoin de fréquentes visites médicales et de soins spéciaux. En conséquence, M. Bonnetraine songea d’abord à bâtir à côté du sanatorium, une maison pour des religieuses hospitalières. Ce projet offrant des difficultés insurmontables, il élabora un autre plan qu’il soumit aux supérieurs des Missions et du Séminaire de Paris. Bangalore jouit d’un climat relativement tempéré et sain. Il y avait là-bas un hôpital parfaitement organisé, des spécialistes en nombre dans la ville même, des Sœurs infirmières dont le dévouement était au-dessus de tout éloge. Pourquoi ne bâtirait-on pas sur le vaste terrain de l’hôpital Sainte-Marthe, un pavillon spécial destiné aux missionnaires dont la santé réclamait des soins que le sanatorium ne pouvait leur assurer ? Le danger passé, les malades reviendraient à Wellington où l’air de la montagne et une nourriture abondante et variée achèveraient le rétablissement complet. Telle fut l’origine de cette annexe de l’hôpital qui a rendu depuis de si grands services.

    C’est à M. Bonnetraine également, qu’on doit les plans et la construction de la jolie chapelle du sanatorium. Ceux d’entre nous qui ont fait un séjour à la montagne, savent combien elle est commode et recueillie, vrai petit nid pour l’âme qui cherche le calme et le repos aux pieds du Bon Maître.

    En 1913 il résigna sa charge, et revint dans sa chère mission du Maïssour. C’était donc enfin le repos, le repos préparatoire au grand voyage ! Mais l’homme propose et Dieu dispose. La terrible guerre éclata ; la loi rappela nombre de missionnaires en France pour défendre la Patrie. La besogne était dure et les bras manquaient. Et voilà pourquoi en 1915, Mgr Baslé pria M. Bonnetraine de vouloir bien se charger du petit séminaire, malgré ses soixante-douze ans. Il accepta le fardeau que l’âge et les infirmités rendaient doublement méritoire.

    À peine installé il fut repris de ce qu’il appelait en riant sa maladie chronique « de la pierre ». Ceux qui ont connu les bâtiments qui, jadis, servaient de procure et qui, depuis 1894, abritaient les séminaristes, se rappellent avec un certain frisson ces salles basses, obscures, mal aérées qui donnaient l’impression d’avoir été construites pour apprendre aux locataires l’art de faire pénitence.

    M. Bonnetraine se mit immédiatement à l’œuvre. Les maçons furent mandés, et sous ses ordres, des toits furent enlevés, des murs abattus et rehaussés, des ouvertures percées ; bref, en quelques mois les étuves où de nombreuses colonies d’obscures bestioles avaient depuis des générations trouvé un asile idéal, étaient remplacées par une maison où l’on trouve à côté d’une certaine pauvreté apostolique, d’ailleurs de très bon aloi, tout le confort désirable.

    En réfléchissant sur la carrière de M. Bonnetraine, on serait tenté de croire que les travaux matériels ont absorbé la meilleure sève de cette activité débordante. Ce serait faire une injure aussi grave qu’injuste à la mémoire de ce vaillant missionnaire. M. Bonnetraine était prêtre et apôtre dans toute la force de ces termes. Ceux qui l’ont connu dans l’intimité et dans le cœur  à cœur des épanchements amis, témoigneront de la profondeur et de la vivacité de la foi de cet homme si gai et si spirituel. Je ne parle pas ici de sa fidélité à ses exercices ; un séminariste fervent le dépassera difficilement en régularité. Mais il ne se contentait pas d’une fidélité purement extérieure, formaliste, il approfondissait et goûtait les choses de Dieu. Il vivait du surnaturel, et dans tout ce qu’il entreprenait, il visait la gloire de Dieu et le salut des âmes. Son, amour profond pour Notre-Seigneur se trahissait dans le recueillement de ses longues visites au pied du Saint autel, dans son respect profond pendant la célébration des saints mystères, dans ses conversations intimes, et dans les retraites qu’il a prêchées. Car il trouvait le temps, lui si occupé, de prêcher nombre de retraites aux religieuses ; retraites et direction étonnaient par la profondeur de sa science mystique. Que de fois j’ai eu l’occasion d’admirer sa connaissance de l’Imitation, et je me disais tout bas qu’il devait savoir tout Thomas à Kempis par cœur.

    C’était donc une vie bien remplie que celle de M. Bonnetraine, et ceux qui, le 31 mars 1917, le virent s’éteindre doucement après une courte maladie, à l’hôpital Sainte-Marthe, remportèrent la ferme conviction qu’il était entré dans la joie du Divin Maître qu’il avait servi si fidèlement pendant sa longue carrière apostolique.

     

    • Numéro : 932
    • Pays : Inde
    • Année : 1867