Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Théophile BONNET (1926-1961)

Add this

    C’est pour moi un devoir d’adresser ces lignes aux frères et sœurs ainsi qu’aux proches parents du missionnaire que nous venons de perdre en la personne du Père Théophile BONNET. (Lettre de Mgr SEITZ, à la famille du P. BONNET, de 1962.)

     

    En vous disant combien ma peine et celle de tous ses confrères missionnaires de Kontum est profonde et unie à la vôtre, je me propose de vous donner quelques souvenirs sur ce qu’était ce missionnaire pour son évêque et ses confrères, ainsi que les détails authentiques sur ses derniers jours.

     

    Je n’ai pu m’acquitter plus tôt de ce devoir car notre région demeurant troublée, nous n’avons pu que peu à peu, en interrogeant plusieurs témoins et en procédant à des recoupements, connaître exactement les derniers moments de Théo.

     

    ———————


    Un homme d’action

     

    Je le nomme ainsi, comme vous le faisiez sans doute entre frères et sœurs, et comme avaient coutume de l’appeler ses confrères, parce qu’il était pour moi, son évêque, comme pour tous... Théo !

     

    C’est-à-dire le garçon immédiatement sympathique, qui cherche le contact et l’établit effectivement, veut donner son amitié et gagner les cœurs, se fait aimer partout.

     

    Caractère direct et franc, il était sans détour et on ne pouvait avoir de doute sur le fond de sa pensée.

     

    Homme de cœur. Théo était un sensible. Mais il l’était virilement sans sensiblerie.

     

    L’isolement lui pesait. Il lui fallait la « vie en équipe ». Il le disait, il la recherchait. Il lui fallait le contact humain de l’amitié pour la prière comme pour le travail. Alors il s’épanouissait à plein.

     

    À vrai dire, il n’eut jamais pleine satisfaction et, à part de brèves circonstances, il a dû vivre seul, comme vivent presque tous les broussards de Kontum.

     

    Alors il portait bravement cette non-satisfaction de ce besoin profond de sa nature et de son cœur. Il en faisait une ascèse, gardant l’espoir qu’un jour son désir se réaliserait.

     

    En attendant, visiblement je voyais son âme s’élever et s’affirmer dans l’acceptation généreuse du sacrifice. Il m’en parlait souvent et volontiers, j’étudiais alors avec lui les possibilités de constituer une équipe missionnaire. Chaque fois nous devions convenir qu’il fallait encore attendre un temps.

     

    Etant donné son tempérament, il était inévitable que Théo rencontrât ou même suscitât parfois des contradictions, votre des contradicteurs.

     

    Jamais cependant ces difficultés ne prirent chez lui un tour maussade et prolongé. Cela demeurait dans le cadre des heurts fraternels de cette vie.

     

    C’est qu’en effet Théo était incapable de rancune. S’il était l’offensé, sa nature généreuse le poussait bien vite à pardonner ; s’il se trouvait être l’offenseur, — jamais d’ailleurs avec une intention méchante, — il savait dire le mot ou faire le geste qui réconcilie. Cette sympathie qu’il rayonnait et suscitait autour de lui a débordé le milieu de ses confrères. Sur les Hauts-Plateaux, comme à Saigon, dans les milieux européens ou vietnamiens, le Père Théo avait de nombreuses relations et, ce qui est mieux, des amitiés solides.

     

    Théo, à 35 ans et après dix années de présence dans la Mission de Kontum où il avait occupé plusieurs postes difficiles, était débordant de santé physique et morale : vif, entreprenant, il était doué pour l’action sans être mordu par l’activisme.

     

    À cet égard, il avait un sens aigu de la hiérarchie des valeurs qui lui faisait préférer l’activité pastorale aux inévitables soucis du broussard-constructeur. Mûri par des épreuves de toutes sortes, riche déjà d’une solide expérience apostolique et d’une bonne connaissance des dialectes, il promettait une magnifique et fructueuse carrière missionnaire.

     

    Théo n’était pas l’homme des demi-mesures ; les circonstances de sa fin sont très éclairantes à cet égard ; et son comportement devant l’éventualité du pire s’explique par ces quelques traits de son caractère que je viens d’évoquer rapidement.

     

    La richesse de sa sensibilité dirigée par la foi, le besoin du don généreux de sol, donnent les raisons profondes de sa mort, mieux encore, me semble-t-il, que les circonstances particulières de temps et de lieux que les missionnaires vivent présentement au Vietnam.

     

    Certes, ils vivent une vie dangereuse : celle des témoins de Dieu face au marxisme athée, qui, implacablement par tous les moyens, veut s’imposer.

     

    En ces temps, chacun peut et doit s’attendre au pire. Je parle selon le langage humain, car selon la foi, la mort n’est-elle pas l’entrée dans la Vie et le martyre n’est-il plus la grâce des grâces [...]

     

    Pour tous donc les jeux sont faits : nous n’avons rien à espérer du monde et des hommes et notre espoir est en Dieu seul. Le sacrifice des missionnaires est consenti : ils travaillent à prêcher la Parole tant qu’il fait jour et savent qu’à tout moment le Maître peut les appeler.

     

    Ils aiment à dire : « Pour nous, plus de problèmes ; tout est clair ». C’est à ce prix qu’ils demeurent dans le calme et la joie même.

     

    Est-ce à dire que ce pays est déjà — ou passera inéluctablement — sous le joug communiste ? Non. Mais il connaît la guerre subversive, le terrorisme, et le moins qu’on puisse dire est que c’est dangereux.

     

    Théo aurait-il pu, tout en étant fidèle, « prendre des précautions » ? Il était de ces natures qui vont droit au but ; je pense qu’il a obéi à un appel intérieur qui place la sagesse divine au-dessus de la prudence humaine. Ici doit s’arrêter notre jugement...

     

     

    Le tournant qui mène au sacrifice : Kon Kola

     

    Au mois de décembre 1960, Théo était encore en France où il s’était rendu d’urgence quelques mois plus tôt pour assister son père mourant. Il n’eut d’ailleurs pas la consolation d’arriver à temps.

     

    Je lui fis savoir alors que je le remplaçais au poste de directeur de l’école des catéchistes pour l’affecter dans un district. Je savais que cette décision le surprendrait et lui serait pénible : il aimait son école et ses enfants.

     

    Le 25 janvier 1961, il m’écrivait : « J’accepte sans discuter votre décision et j’espère que vous retrouverez en moi un prêtre assez généreux et disposé à faire abstraction de toute animosité et jalousie envers quiconque pour accepter le poste que vous lui indiquerez, si humble ou difficile qu’il soit. Dans les circonstances actuelles, moins que jamais sans doute, il ne convient pas de nous embarrasser dans de petits détails alors que l’essentiel urge tant. »

     

    Le 14 février suivant, je lui écrivais à nouveau : « Je ne te dis pas encore à quel poste je te nommerai. Mais ce sera à un poste de brousse, démuni de tout, difficile, peut-être dangereux. Un poste que tout vrai missionnaire ambitionnerait. »

     

    Ce poste que je lui réservais, c’était Kon-Kola.

     

    Cinq mois auparavant, le 28 septembre 1960, le curé de Kon-Kola, le Père Minh, prêtre vietnamien, avait été assassiné par les communistes, laissant une vaste chrétienté en plein désarroi.

     

    Deux mois plus tard, ils étaient revenus et avaient incendié le village détruisant la moitié des maisons, l’église et tout son mobilier, le presbytère.

     

    Pour reprendre en main la situation, il fallait un missionnaire de choc.

     

    Quand le Père Théo fut rentré à Kontum, fin février 1961, je lui donnai sa nouvelle destination.

     

    Il prit tout juste quelques bagages indispensables et, sans un regard en arrière, — il ne voulut même pas recevoir les adieux de ses anciens élèves, ceci par discrétion pour son successeur et, je pense, aussi par méfiance pour sa propre sensibilité — il regagna sa brousse à environ 65 km vers le nord de Kontum.

     

    Il n’y avait strictement rien, pas même une hutte pour loger.

     

    Dans les dix mois qui suivirent, de mars à décembre 1961, il retourna littéralement la situation : la vie au lieu de l’abandon, l’espoir au lieu de l’accablement. Une coquette chapelle de brousse en bois, bambous et paillote, s’éleva bientôt et Jésus dans le saint Sacrement fut de nouveau parmi ses enfants. Un presbytère aussi, simple mais du moins habitable et convenable pour un broussard habitué à la dure, s’élevait à côté.

     

    Mais bien vite, il se débarrassa de ces soucis matériels, car... « l’essentiel urge tant ! »

     

    L’essentiel, c’était pour lui d’instruire les fidèles, de les préparer à la persécution communiste qui est une terrible réalité, d’étendre encore le Royaume de Dieu en convertissant les païens, si nombreux tout à l’entour ; enfin, de rendre témoignage, face au communisme, que les chrétiens, les prêtres, croient à ce qu’ils disent et à ce qu’ils font.

     

    Il réorganisa donc les tournées apostoliques, visitant régulièrement ses quatorze chrétientés, malgré la saison des pluies torrentielles et les pistes impossibles, raides et glissantes. Il reprit en main les catéchistes, exigeant d’eux beaucoup et l’obtenant, parce que lui-même payait de sa personne.

     

    Et ce travail de l’apôtre, ce geste du semeur, s’accomplissait dans le même temps où les militants communistes étaient à l’œuvre, eux aussi. Il ne les rencontra pas tout d’abord, car ils évitaient de se montrer. Mais bientôt ils se firent plus audacieux, puis menaçants.

     

    Une nuit, courant septembre, ils vinrent soudainement à Kon-Kola, une quarantaine d’hommes en armes, et convoquèrent tous les habitants. Les chefs de la bande entrèrent chez le Père Théo et l’obligèrent à assister à leur séance d’endoctrinement du peuple.

     

    Par la suite, ou bien il les rencontra sur les pistes, ou bien ils revinrent le voir à Kon-Kola.

     

    Avec les communistes, comme avec tout autre, le Père Théo se montra dès les premiers contacts très à l’aise, droit et direct, dans sa conversation, cherchant à gagner les sympathies... « Pourquoi pas, disait-il, ce sont des âmes à sauver ! »

     

    À vrai dire, il devait les surclasser aisément par son calme et son aisance ; sa « dialectique » aussi, qui était bien supérieur à celle de ces pauvres gens !

     

    Mais je pense qu’il dut plus encore les étonner, leur poser un problème peut-être, en leur découvrant son cœur sans haine, amical. Parfois, souriant au beau milieu de leurs efforts de  « lavage de cerveau », il leur offrait une cigarette, les invitait à boire un verre.  Il demeurait le maître de maison qui reçoit ; il entendait ne pas subir...

     

    Un jour même, il entraîna un chef communiste à jouer au volley-ball avec lui et ses jeunes du village, et après la partie, il lui dit cordialement : « Si tous les gars du monde jouaient comme nous au volley au lieu de porter des fusils, ne trouvez-vous pas que tout irait un peu mieux ? » En pleine brousse indochinoise, ce jeune Français, prêtre missionnaire, ce chef de guérilleros communiste, qui demain froidement assassinera son partenaire, ce groupe de jeunes « sauvages », néophytes d’hier ; ces hommes, en qui vit intensément l’amour ou la haine, qui s’affrontent... La scène ne manque ni de sel, ni de grandeur !

     

    *

    * *

     

    C’est à cette époque, vers la mi-septembre, que le Père réalisa, avec mon accord, son cher désir : vivre et travailler en équipe avec un confrère.

     

    Le missionnaire résidant à Dak-Potrang, district sedang avancé, à quatre heures de marche plus au nord, le Père Marcel Lantrade, était alors l’obligation de se replier, au moins pour un temps. En effet, un poste militaire important de cette région et très voisin de la résidence du Père Lantrade, avait été attaqué et pris par les réguliers communistes dans la nuit du 31 août au 1er septembre. Ce confrère descendit donc sur Kon-Kola et les deux missionnaires organisèrent leur apostolat en commun.

     

    Le 27 octobre, il y eut liesse et grandes cérémonies à Kon-Kola : je m’y étais rendu, avec le Père Jacques Dournes, pour faire la visite pastorale, présider au baptême de 140 catéchumènes et donner le sacrement de confirmation à plus de 300 chrétiens. Tout se passa bien: les guérilleros ne se montrèrent pas.

     

    Ce soir-là, à l’heure de la veillée fraternelle, nous éprouvions tous quatre une joie puissante. L’un d’entre nous disait : « A la barbe des communistes… aller de l’avant, quand même, c’est quelque chose ! Et s’il nous font un jour la peau, ils ne se doutent pas que ce sera encore une victoire pour nous ! »

     

    Le Père Marcel Lantrade n’était plus un jeune missionnaire. A 55 ans alors, il tenait encore cependant un des postes les plus rudes de la région, qu’il avait fondé lui-même deux ans plus tôt.

     

    Mais il arrivait aux dix ans de séjour en mission et, au printemps 1962, il était question qu’il prenne un congé bien mérité en France. Sur une suggestion même du Père Théo, il fut décidé que le Père Lantrade partirait, non au printemps mais à l’automne 1961, afin d’être de retour au moment de la saison la plus difficile, celle des pluies. C’est ainsi que peu après cette visite pastorale, à Kon-Kola, en novembre le Père Lantrade dit au revoir à son socius de la veille pour préparer son départ en congé. Ce ne devait être d’ailleurs qu’une absence de quelques mois.

     

    Durant ce temps cependant, ne voulant pas laisser seul le Père Théo, par ailleurs prévoyant une extension certaine de l’apostolat dans cette zone, le 4 décembre, je nommais le Père Christian Léoni, jeune missionnaire arrivé en 1959 à Kontum, vicaire à Kon-Kola. Le 8 décembre, le Père Théo étant venu à Kontum, je lui annonçais la nouvelle, sachant que ce serait pour lui une joie. Il fut alors convenu que le 15 décembre, le Père Léoni rejoindrait son poste.

     

    Il ne l’a pas rejoint et je lui ai donné une autre destination : le 13 décembre 1961, le Père Théo, son curé, tombait..

     

    Nous allons maintenant suivre Théo jour après jour :

     

    8 décembre 1961

     

    Le Père est donc venu à Kontum pour assister à la cérémonie du renouvellement des vœux  et de la prise d’habit des Sœurs de la Médaille Miraculeuse, congrégation diocésaine plus particulièrement destinée aux jeunes filles montagnardes, dans laquelle le Père Théo compte quelques-unes de ses filles.

     

    Avant de regagner son district, Théo vient me saluer et je lui dis de se montrer prudent. Les guérilleros lui ont dit, il y a quelque temps, de ne plus circuler en auto sur les vingt kilomètres de piste qui séparent la route principale de Kon-Kola, sinon, il pourrait y avoir « erreur »...

     

    En octobre, lors de la visite pastorale, j’ai dû faire moi-même cette route à pied. Or, j’apprends que mon Théo, après un temps d’abstention s’est remis à circuler en voiture...  « Monseigneur, me dit-il, mais s’ils veulent ma peau, que je sois à pied ou en voiture, ils sauront bien me trouver… ce sont des hypocrites ! Et puis, je suis bien décidé à continuer mon travail, comme si les « vietminh » n’existaient pas et à visiter tous mes villages coûte que coûte. »

     

    Dans l’après-midi, il rentre à Kon-Kola.

     

     

    9, 10, 11 décembre 1961

     

    Je transcris ici in-extenso un papier retrouvé dans les affaires du Père après sa mort. Il me le destinait sans doute. Ce sont ses dernières lignes, datées du 11 décembre, de Kon-Kola.

     

    « Deo gratias ! Je suis encore en vie et en liberté… mais non sans émotion ; je crois d’ailleurs que mes gens craignaient plus que moi. C’est que le bruit avait couru depuis deux jours — une personne du village qui marche avec eux étant venu moucharder — qu’ils en voulaient à ma vie : j’étais le plus gros obstacle pour eux et, quand ils m’auraient tué, leur action deviendrait plus facile dans le coin.

     

    « Ça avait commencé à sentir mauvais hier ; après avoir confessé à Kon-Turia (je vous en reparlerai), j’étais descendu à Kon-Du vers 17 heures. Une délégation de Kon-Kola m’y attendait et on me conseillait de me réfugier à Kon-Horing, car on annonçait une vingtaine de « Viet » à Dak-Horing en marche sur Kon-Kola.

     

    J’ai dit la messe et vite, avant la nuit, je suis rentré chez moi en voiture. J’étais assez fatigué... sans doute pour me donner du courage, j’avais voulu mettre les bouchés doubles ce jour-là : trois messes, trois instructions, 130 confessions, visite de Dak-Rouang et Kon-Turia, puis Kon-Du... salut !

     

    « Hier soir, l’effectif habituel des jeunes gens chargés de coucher chez moi était sensiblement renforcé, mais nous n’avons pas mieux dormi pour autant : vite après minuit, les chiens ont commencé à aboyer dur et longtemps… nous étions fixés ! pas d’alerte cependant dans la nuit.

     

    « À six heures du matin, au lever, les chiens aboyant toujours, nous avons entendu marcher, puis des voix autour de la maison : j’avais compris. Par acquit de conscience, j’ai demandé : « Qui c’est ? » — « Ce sont eux. » — Ils étaient en train de placer leur dispositif ; puis ils ont commencé à appeler les gens.

     

    « Père, ne sortez pas », me disaient mes garçons. Je me suis habillé le plus chaudement possible au cas où... puis, ayant attendu un moment, j’ai ouvert la porte, sauté de la balustrade et rentré à la chapelle. Pendant ce temps, les gens se rassemblaient et quand j’ai entendu le  « can-bô » (l’instructeur) commencer son cours, je suis sorti et me suis dirigé vers le can-bô. Je les ai salués: pas de réponse ; puis j’ai demandé poliment s’ils pouvaient permettre au moins aux enfants et aux femmes de venir assister à la messe que j’allais célébrer. « Non ! m’a répondu méchamment le can-bô ; il faut qu’ils assistent à mon instruction maintenant. »

     

    « Comme j’insistais, leur rappelant qu’une fois précédente, ils avaient proclamé vouloir respecter la liberté de religion : « Fichez le camp », m’a-t-il dit, sur un ton haineux, « vous direz la messe ce soir. D’ailleurs après avoir enseigné les gens, nous venons vous enseigner aussi et nous allons vous garder pendant deux heures. »

     

    « Autant il était énervé, autant j’étais détendu à ce moment-là... « Ça va, ça va... ne vous fâchez pas » ! — Je me suis éloigné tranquillement. J’ai été prendre mon bréviaire, puis, tout en faisant les cent pas, non loin d’eux, j’ai récité Matines, Laudes et une partie des petites heures.

     

    « Voyant qu’il continuait à pérorer et que ses sentiments à mon égard avaient perdu de leur complaisance habituelle, j’ai voulu, quoi qu’il arrive, assurer ma messe et je suis allé la dire tout seul.

     

    « À ma sortie de la chapelle, ils cassaient la croûte...

     

    « J’ai bu mon café également et je n’ai pas eu longtemps à attendre. »

     

    Ce qui suit maintenant nous a été rapporté par les témoins :

     

    Effectivement Théo n’eut pas à attendre longtemps. Presqu’aussitôt les chefs communistes, qui étaient au nombre de trois, entrèrent dans le presbytère.

     

    Or, ces hommes venaient de dire aux villageois que leur curé n’était pas un prêtre, mais un capitaine... un espion... un « My-Diem » c’est-à-dire un agent de l’armée « américano-diêmiste ».

     

    Grave accusation, lourde de menace dans leur bouche, car le My-Diêm, c’est l’ennemi...

     

    Ils avaient dit encore qu’ils ne pouvaient plus permettre au Père de circuler librement.

     

    Ainsi, ce que le « mouchard » dont il est question dans le papier du Père, avait dit était bien fondé : les communistes étaient résolus à neutraliser le Père ou à le supprimer. Ce mouchard, me semble-t-il, est un villageois de [...] entraîné par les communistes, mais qui, devant la gravité de la menace pesant sur un Père tant estimé de toute la population, avait réagi en sa faveur. Il avait donc « mouchardé » ceux-là mêmes qui en voulaient au Père. J’interprète ainsi un point qui demeure encore obscur; mais nous pourrons l’élucider un jour.

     

    Les chrétiens étaient donc très inquiets de voir les trois « can-bô » entrer chez le Père et demeurer seuls avec lui. Ils pensaient qu’ils allaient mettre de suite leur dessein à exécution. Ils se massèrent donc en foule autour de la maison, prêts à intervenir. Mais il ne se passa rien. Et les chrétiens sont convaincus que c’est leur attitude qui a intimidé alors les can-bô... C’est possible. Ceux-ci enfin sortirent et toute la troupe s’en alla. Le Père toujours calme, rapporta alors à ses chrétiens le dialogue suivant  : « Ils m’ont dit : « N’allez plus visiter les villages ».

     

    —         Qu’est-ce que je ferai ici ? — Reposez-vous. — Je ne peux pas : je dois enseigner la religion. — Qui a bâti cette église ? — Ce sont les chrétiens du village. — Qui leur en a donné l’ordre ? — Dieu. Parce que les gens sont chrétiens. — Dieu ? ça n’existe pas ! — Qui a fait le ciel et la terre ? — Personne. Ils se sont faits d’eux-mêmes. — Alors, l’église de Kon-Kola aussi s’est faite toute seule !

     

    Ils ne savaient plus que répondre. Ils ont ri... Le Père dit aussi aux chrétiens : « Finalement,

    ils m’ont permis de circuler ».

     

    Théo a-t-il alors compris que cette autorisation, c’était en réalité son acte de condamnation à mort ? Les communistes ne tolèrent pas les fortes personnalités, celles qui rayonnent et contrecarrent leur action ; celles qui s’avèrent imperméables à leurs « leçons » et leurs intimidations. Et Théo, lui, ne pouvait tolérer de subir passivement : il lui fallait l’action au grand jour, le pur témoignage. Il aurait cru déchoir en agissant autrement. Il était « doué » pour le martyre.

     

     

    Lundi 11 décembre.

    Le Père reste au village de Kon-Kola. Il rédige le mot transcrit plus haut.

     

     

    Mardi 12 décembre

     

    Le Père Théo annonce que, suivant son programme établi, il doit se rendre dans trois villages. Les fidèles cherchent à l’en dissuader. Le Père les écoute un moment, puis finalement leur dit : « Comme Dieu voudra... J’irai donc seul. »

     

    Alors quinze montagnards chrétiens décident de partir avec lui. Evidemment personne n’est armé.

     

    Durant cette journée le Père célèbre la messe à midi au village de Wang-Kleng. A 15 h, il repart, puis à 17 h, célèbre une seconde fois à Kon Ho-Dro. A la nuit presque tombante, il arrive en vue de Ngô-Re-Ngê. Des fidèles l’attendent sur la piste : « Père n’entrez pas, les communistes sont là ! »

     

    Mais le Père entre quand même. Autour du village sont postés une vingtaine d’hommes en armes. Les trois chefs sont en train de haranguer les villageois. Aucun ne lui adresse la parole.

     

    Le Père entre dans la paillette-chapelle. Il va se coucher.

     

     

    Mercredi 13 décembre

     

    Au petit jour, les chrétiens se rassemblent à la chapelle. Le Père entend les confessions, puis célèbre la messe. Ensuite il se hâte. Ayant rapidement rangé ses affaires, il dit : « Vite, partons, les vietminh veulent me tuer ».

     

    Quelques instants auparavant, en effet, le chef chrétien du village, bien au courant des intentions des guérilleros, est venu le trouver secrètement et lui a dit : « Père, c’est grave. Il ne faut pas repartir par la piste. Nous allons vous conduire par des chemins détournés à travers la forêt. » Mais, une fois de plus, le Père a refusé...

     

    Il a mangé à peine un demi-bol de riz et puis rapidement s’en est allé sur la piste, à grands pas.

     

    Ses fidèles accompagnateurs se hâtent aussi. Deux jeunes gens le rattrapent, puis marchent d’autorité devant lui, à quelques pas. Les autres suivent à quelque distance.

     

    Cinq cents mètres plus loin, il y a un petit ruisseau : le Père saute puis, dans la remontée qui suit, reprend sa marche rapide presque en courant.

     

    On entend tirer une rafale de mitraillette. Le Père tombe, la main crispée sur son chapelet.

     

    Il a été tiré presque à bout portant, du côté gauche, un peu en arrière. Il porte trois blessures, dont l’une est mortelle : une balle a dû toucher le cœur. Il respire encore une ou deux minutes, puis expire.

     

    Les chrétiens se sont précipités, entourent leur Père, espérant encore pouvoir le protéger, mais ils voient que c’est la fin : « O Père, O Père...! » Puis, se tournant vers la forêt, ils crient : « Tirez aussi sur nous ! » Mais nul ne répond et ils ne voient personne. Deux chrétiens courent

    alors au village de Ngô-Re-Ngê pour porter la nouvelle. Mais les guérilleros y sont en train de parler du Père, en se moquant. Peu après, ils partiront l’air joyeux, en tirant des coups de fusils en l’air.

     

    En hâte, les autres accompagnateurs ont étendu le corps du Père sur une couverture et ils le transportent à Kon-Kola. Ils déposent le Père dans la chapelle et tout le jour les fidèles viennent prier et se lamenter.

     

    Dans la journée, une dizaine de communistes arrivent de Kon-Du. Les villageois ont très peur, mais les can-bô leur disent : « Le My-Diêm est mort, n’ayez pas peur. A vous, on ne veut pas de mal... » Les chrétiens ont envoyé de suite des messagers annoncer ces événements au Père Brice, curé de Kon-Horing.

     

    Le corps ne peut être transporté à Kontum que dans la soirée du jeudi 14. L’inhumation a lieu dans la matinée du vendredi 15 décembre. Une foule considérable de chrétiens et de païens, vietnamiens et montagnards, recueillie, visiblement émue, est venue saluer une dernière fois celui que dans son cœur chacun considère comme un martyr. Un de plus sur cette terre du Vietnam qui en vit tant déjà...

     

     

    Rester à son poste

     

    Dans le petit cimetière de la Mission où sont couchés les pionniers qui fondèrent « la mission des sauvages bahnars », notre Père Théophile Bonnet repose maintenant, sa journée de travail achevée. Et ce petit cimetière, nous l’aimons, il n’est pas triste... Il est familial ; il évoque la paix, l’espérance, la joie même et tant d’héroïsme !

     

    À quinze mois d’intervalle dans le même district, c’est le second missionnaire qui se donne jusqu’au témoignage du sang. Jésus, par la parole d’abord, par l’exemple ensuite, nous avait donné la norme du vrai et bon Pasteur : « Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis... Le mercenaire voit le loup... il s’enfuit. »

     

    Le Père Théo, comme son prédécesseur, a bien entendu la leçon. Tous deux sont dans la tradition déjà séculaire de l’Eglise au Vietnam qui a fécondé et fait lever ces étonnantes chrétientés, du sang fraternellement mêlé de ses prêtres missionnaires français et vietnamiens... par-delà les nationalismes de l’heure qui dressent tant d’hommes les uns contre les autres, alors que le Christ leur dit : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ! »

     

    « Le simple témoignage de la présence du pasteur, même privé de liberté, est à lui seul un précieux réconfort pour les fidèles, et la souffrance est une source de grâce pour le Corps mystique... Il est faux de dire que sous un régime quelconque la présence du prêtre soit inutile : la prière, la souffrance, la mort ne sont pas inutiles pour les chrétiens. »

     

    C’étaient les directives que S. Ex. Mgr Dooley, délégué apostolique en Indochine, donnait au clergé le 25 août 1954, au jour de l’entrée des communistes dans Hanoi, au Nord-Vietnam.

     

    C’est la même consigne que je rappelais à mes prêtres, le 15 décembre 1960, en prévision de l’aggravation de la situation au Sud-Vietnam.

     

    « C’est un principe général que tous les prêtres qui ont charge d’âmes : curés, vicaires, directeurs d’établissements ou d’œuvres, DOIVENT DEMEURER À LEUR POSTE. »

     

    Notre Théo, à l’heure choisie par Dieu, seul Maître de la vie et de la mort, a porté magnifiquement le témoignage de fidélité au devoir missionnaire, en même temps que le plus grand témoignage d’amour qui se puisse exprimer : donner sa vie pour le prochain […].

     


    • Numéro : 3922
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1951