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Paul BONNET (1850-1927)

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    Paul-Marius Bonnet naquit le 1er octobre 1850 à Sorgues, près d’Avignon. Sa famille tenait dans le pays un rang honorable, mais elle fut frappée inopinément de grands revers de fortune. L’enfant grandit parmi des épreuves douloureuses dont il garda toute la vie un amer souvenir. Il fit ses études dans son diocèse, et sans doute d’une brillante manière, car il était remarquablement bien doué.

    Entré diacre au séminaire des Missions-Etrangères en 1873, il y resta un an et ne se fit remarquer que par sa régularité. Ordonné prêtre le 30 mai 1874, il reçut sa destination pour le Setchoan Oriental. Le départ eut lieu le 29 juillet suivant ; il ne comprenait que les « chinois », treize en tout.

    Ils laissèrent à Hongkong MM. Sorin ― qui devait plus tard être provicaire de Canton ― et Codis, de la Mission du Kouangsi. Les autres onze continuèrent sur Tchongking.

    En ces temps relativement lointains, les vapeurs ne remontaient le Fleuve-Bleu que jusqu’à Hankeou ; là s’arrêtaient la civilisation et le confortable européens. Dès Shanghai déjà, les nouveaux missionnaires étaient obligés pour entrer dans l’Empire du Milieu de se transformer en chinois. Entrés en soutane à la procure des Missions-Etrangères, ils en sortaient habillés en « Célestes », la tête rasée et portant, attachée à la calotte, une tresse postiche, en attendant d’en avoir une véritable. Cette transformation ne manquait pas de pittoresque.

    À Hankeou, nos pseudo-chinois trouvèrent leur conducteur, « le grand Lo », qui n’avait pu être ordonné prêtre à cause de crises d’épilepsie auxquelles il était sujet. Le « grand Lo » donc leur avait loué une grande jonque qui était loin d’être neuve et ne ressemblait nullement à un transatlantique. On la surnomma « la Racleuse », voici à quelle occasion : le pilote, pour échapper à l’impétuosité du courant, ne craignait pas de la conduire sur des bas-fonds, parmi les cailloux. Et un jour elle « racla » si bien qu’elle s’éventra. Les voyageurs campèrent sur la rive deux ou trois jours, tant que durèrent les réparations…Quand ils arrivèrent à Tchonking, le 3 décembre 1874, ils constatèrent que le contenu de leurs caisses était tout avarié.

    Mgr Desflèches, alors évêque du Setchoan Oriental, dut être heureux en voyant ses quatre nouveaux missionnaires, tous de haute taille, de bonne mine, et promettant de travailler avec ardeur et longtemps.

    C’est la coutume au Setchoan d’envoyer les jeunes missionnaires dans de vieilles familles chrétientés pour s’initier plus sûrement et plus vite au langage et aux usages du pays. M. Bonnet fut envoyé à Kiangtsin. Grâce à une pénétration d’intelligence peu ordinaire, les difficultés de la prononciation, des tons et aspirations ne furent qu’un jeu pour lui. Quelques mois après, vers le milieu de 1875, il fut nomme curé de Longchouitchen, dans la sous-préfecture de Tatsiou.

    Il succédait à M. Artif qui venait de reconstruire l’oratoire dans de vastes proportions. Le district est un des plus importants de la Mission, et date pour le moins du XVIIe siècle. C’est donc là que notre confrère fit ses premières armes. Tout le monde sait que le district du début est celui qui demeure le plus cher au missionnaire, celui dont il parle avec le plus de plaisir. Quarante ans plus tard, en 1919, M. Bonnet alla passer huit jours à Ma-paothang. Quelle fête lui firent tous les vieux, qu’il appelait par leur nom, se souvenant d’eux comme s’il les eût quittés de la veille ! Cependant il ne resta là que trois ans.

    En 1877, il passa à Tongleang ; son séjour y fut de courte durée. L’année suivante, 1878, il cédait ce district à son vicaire, M. Faure, qu’il avait lui-même dirigé dans l’étude de la langue à Tatsiou, et partait pour Yeouyang.

    Cette préfecture, située à l’extrême sud de la Mission était primitivement habitée par des peuplades aborigènes. La Chine y établit sa domination vers 1765. Malgré la colonisation chinoise, ces tribus ont gardé de leurs ancêtres un caractère batailleur, rude et sauvage. Le poignard ne les quitte jamais et c’est avec cet instrument qu’ils se font justice sur le champ lorsqu’ils se croient offensés. La difficulté des chemins et l’éloignement empêchèrent longtemps l’évangélisation de ce pays. On sait que jusqu’en 1860, durant plus d’un siècle, pour se rendre, de Macao, et plus tard de Hongkong, au Setchoan, les missionnaires passaient généralement par Yeouyang, après avoir traversé le Kouangtong et le Foukouang. Et pourtant, à cette époque, le pays ne comptait pas un seul chrétien. Enfin, en 1863, Mgr Desflèches résolut d’y établir l’évangile. Il y réussit, mais au prix de durs sacrifices : de violentes persécutions s’élevèrent contre les missionnaires ; M. Mabileau, provicaire, fut massacré en 1865 ; M. Rigaud tombait en 1869, sous les coups des païens ameutés ; en 1873, c’était le tour de M. Hue et du prêtre chinois Tai, à Kienkiang. Avec les prêtres furent immolés deux séminaristes et quatre catéchistes ; plus de deux cent néophytes tombèrent sous le fer des païens ou moururent de faim et de misère ; les autres apostasièrent.

    À son arrivée à Yeouyang, en 1878, M. Bonnet trouva la résidence détruite, mais les esprits étaient pacifiés et il put se livrer en toute sécurité à ses travaux apostoliques. Cependant la tourmente avait ralenti, sinon complètement paralysé, le mouvement de conversions et, une fois la visite des chrétiens terminée, il restait au missionnaire beaucoup de loisirs. M. Bonnet les employa à s’instruire dans la littérature chinoise. Grâce à un lettré qu’il invita et aussi à une facilité d’étude peu commune, il arriva bientôt à posséder à fond les nuances de la langue chinoise, et non seulement il parlait comme un lettré, mais il lisait couramment et comprenait tous les livres. Il s’initia en même temps aux mille détails de la politesse chinoise, la plus cérémonieuse et la plus raffinée de toute la terre. Ces deux avantages lui furent d’une grande utilité dans les rapports avec les mandarins qui ne pouvaient assez admirer comment un étranger se comportait absolument comme l’un des leurs.

    En 1884, il quitta les montagnes de Yeouyang et prit la direction du district de Kiangpé. Là les chrétiens étant peu nombreux et son zèle se trouvant à l’étroit, Mgr Coupat lui donna à visiter, de l’autre côté du Fleuve Bleu, les stations de Touankiaouan et Tongkouani.

    Tout à coup, le 1er juillet 1886, éclata la persécution de Tchongking. Les protestants, établis depuis quelques années seulement au Setchoan, avaient acheté un terrain sur une montagne aux environs de la ville et commencé à y construire des maisons de plaisance pour leurs familles. Malheureusement, l’emplacement qu’ils avaient choisi, le « Col de l’oie », se trouvait être l’endroit tutélaire auquel les païens attribuaient la vertu de protéger la ville. Le peuple, exaspéré de voir des étrangers profaner son « Fong Chui », s’y porta en masse et démolit les constructions. De là alla piller les maisons des Anglais et des Américains qui étaient en ville. Le consul anglais se réfugia à l’évêché ; les émeutiers l’y suivirent. En quelques heures tout fut pillé, brisé avec  sauvagerie ; la chapelle, qui venait d’être construite et était une merveille d’architecture chinoise, l’évêché ne furent bientôt qu’un amas de ruines fumantes. Dès le lendemain, tous les établissements de la Mission en ville eurent le même sort. Les chrétiens furent pillés et traqués. Puis ce fut la ruine du petit séminaire de Chenkentse et des plus belles stations de Pahien. Le 25 juillet, le grand séminaire de Pekochou était brûlé ; MM. Gourdon, Creste et Ouvrard s’échappaient à grand’peine ; M. Ouvrard déjà malade succombait à deux ou trois kilomètres du séminaire, tué par l’émotion.

    Kiangpe n’est séparé de la ville de Tchongking que par le petit fleuve Kialin. De son oratoire situé non loin des remparts, M. Bonnet put contempler l’incendie de l’évêché et des églises de la ville. Se rendant compte de la gravité de la situation, il s’empressa de se réfugier au prétoire du « Taotai » ou se trouvaient déjà Mgr Coupat et ses missionnaires. Le sous-préfet et le mandarin militaire étaient en excellents termes avec M. Bonnet qu’ils voyaient souvent ; ils firent en sorte qu’il n’y eût aucun trouble, soit en ville de Kiangpe, soit dans la sous-préfecture. La bourrasque fit malheureusement apostasier de nombreux nouveaux chrétiens.

    M. Bonnet resta trois mois au prétoire du taotai ; quand l’effervescence populaire fut calmée, il repassa le petit fleuve et reprit les travaux de son ministère.

    Au commencement de 1892, Mgr Chouvellon, consacré évêque le 26 décembre de l’année précédente, nomma M. Bonnet, provicaire et curé de l’église cathédrale. Comme partout, son zèle éclairé et son ardente charité lui gagnent l’affection de tous. Ces dernières années encore, ses anciens chrétiens étaient heureux d’aller le visiter et lui demander des conseils. Aux soucis du ministère, il joignait la direction de nombreuses œuvres ; il fonda l’école Saint-Louis pour les catéchistes.

    En même  temps il entretenait des relations cordiales avec les autorités, montrant une rare prudence dans les affaires qu’il eut occasion de traiter avec eux. Il ne put tenir à tant de fatigues et, en 1897, il demandait à être transféré à un poste plus tranquille. Mgr Chouvellon l’envoya  à Sutin, à deux étapes au nord de Tchongking.

    Sutin porte bien son nom de « ville de la paix » Les gens y sont paisibles ; chrétiens et païens y vivent dans la concorde. Mgr Desflèches y avait fait bâtir une belle résidence qui devait dans sa pensée servir plus tard d’évêché. Ce rêve sera-t-il bientôt réalisé pour un premier évêché indigène ? …L’église, de style chinois, avait été  construite récemment et ne manquait pas d’originalité ; elle plaisait beaucoup aux indigènes.

    En 1898, de nouveau les esprits entrèrent en effervescence contre les étrangers. Un vulgaire aventurier nommé Yumantse, s’institua chef  de bande, captura notre contrère, M. Fleury, et mit à feu et à sang les belles chrétientés de Uintchang, Uintchoan, Tatsiou, Tongleang et Hotcheou. Heureusement le mouvement s’arrêta là. A Sutin, les chrétiens en furent quitte pour quelques alertes. M. Bonnet poursuivit ses travaux apostoliques, il eut la joie de baptiser quelques nouveaux chrétiens et petit à petit son troupeau s’augmentait.

    En 1900, la fatigue et la maladie vinrent interrompre son élan et le forcèrent  de retourner en France. Avec quel saignement de cœur il quitta son poste de combat, juste à la force de l’âge, au moment où son zèle rayonnait dans toute son ampleur ! Son séjour en France se porlongea douze longues années qu’il passa dans sa famille. Pour vaincre la tenace fatigue cérébrale dont il était atteint, et qui résistait à toute médication, il s’adonna aux travaux des champs. De ses propres mains il mit en valeur un terrain qu’il possédait et y planta une vigne. Les fatigues physiques occasionnées par ces divers travaux le guérirent complètement. Il offrit alors ses services au curé de sa paroisse qu’il avait autrefois connu professeur au petit séminaire, et fit les fonctions de vicaire.

    En octobre 1913, malgré ses soixante-quatre ans, il s’embarqua de nouveau pour sa chère Mission, et au début de 1914, il arriva à Tchongking, avec un renouveau de santé et de vaillance. Après une absence de treize ans, il trouvait la Chine bien changée : la dynastie tartare était tombée et avec elle avaient sombré les vieilles coutumes millénaires et l’apparât mandarinal si pittoresque de l’ancien régime, et tant d’autres choses !

    Dès son arrivée, M. Bonnet fut nommé aumônier du collège Saint-Paul où ses connaissances variées le firent apprécier des élèves. En 1914, dès le déclanchement de la grande guerre il se mit au service de M. Gourdon à l’imprimerie et le remplaça même pendant une grande maladie que celui-ci fit en 1915-1916. A cette époque, il fut nommé curé de Hotcheou. Sur ce nouveau théâtre, il déploya un zèle que l’âge n’avait pas ralenti. Sous son administration, le district prit un regain de vitalité et de piété. Malheureusement, les temps n’étaient plus des grandes moissons d’âmes et des conversions en masse. Depuis 1911, la province se débattait dans les horreurs de l’anarchie ; la guerre civile ne discontinuait pas, et pendant les entr’actes, les bandits achevaient l’œuvre de désolation. Autrefois, c’étaient les chrétiens seuls qui souffraient, maintenant on ne faisait plus de différence, chrétiens et païens couraient les même dangers.

    En 1920, le vicaire de M. Bonnet, le P. Barnabé Ouan, fut pris et emmené comme otage par les bandits ; sa réclusion ne dura que douze jours grâce aux démarches de notre confrère. A cette époque, Hotcheou fut le théâtre de batailles entre les troupes du Kouytcheou et celles du Setchoan. Après la défaite de celles-ci, le mandarin quitta la ville après avoir confié le sceau de la préfecture à M. Bonnet. Les blessés, les malades ─ le choléra faisait rage ─ encombraient les rues. En l’absence de toute autorité, M. Bonnet résolut de porter remède à tant de misères ; il convoqua les chefs du pays et, d’accord avec les officiers de l’armée du Kouytcheou, il organisa la Croix Rouge et s’occupa de faire enterrer les morts. Sa maison se transforma en hôpital. On peut dire qu’il se dévoua jusqu’aux extrêmes limites de ses forces. Il força l’admiration des officiers et des païens.

     

    Dieu le récompensa comme il récompense ses amis, en lui envoyant l’épreuve. Notre confrère se préparait à descendre à la retraite qui cette année devait s’ouvrir le 28 novembre, lorsqu’il ressentit les premières atteintes du typhus. Il put arriver à temps à notre hôpital de Tchong-king pour recevoir les soins qui lui auraient manqué à Hotcheou. Il resta longtemps entre la vie et la mort et reçut les derniers sacrements. Il finit par guérir cependant, grâce à la science et aux soins dévoués du docteur Viéron, mais pas complètement car il sortit de là avec une maladie de cœur qui fit de ses dernières années un long martyre.

    Il dut, quoique avec regret, renoncer au ministère actif et fut nommé aumônier des Religieuses indigènes du Sacré-Cœur. C’est là qu’il passa dans la souffrance et la prière le reste de sa vie. Sa pauvre chambrette était souvent assiégée par les malheureux qui venaient recourir à sa bonté. Il ne rebutait personne. Sa charité compatissante était quelquefois excessive et plusieurs de ses clients l’exploitaient. Sur la fin de sa vie, il dit un jour à son évêque en réponse au reproche d’avoir été bon jusqu’à la faiblesse : « La condescendance attire les âmes, la sévérité les repousse et les brise. » Cette parole vaut un panégyrique. Consciemment il préféra être faible pour être sûr d’être toujours bon .

    En 1924, il eut le suprême bonheur de célébrer ses noces d’or sacerdotales. Ce jour-là, il chanta le messe à la cathédrale au milieu d’une grande affluence de ses anciens chrétiens. Les prêtres chinois et les missionnaires de la ville lui firent fête. Ce fut là pour lui comme le prélude des joies du ciel.

    Dès le mois d’octobre 1926, il sentit tout à coup ses forces décliner ; plusieurs fois dès lors il fut en danger de mort, mais chaque fois, grâce à sa robuste constitution, il surmonta le mal. Vers le milieu du mois de mai, son état s’aggrava : les jambes étaient sans vie, et les reins fonctionnaient mal ; l’empoisonnement du sang commençait. M. le Dr Viéron déclara qu’il n’y avait plus d’espoir et que le malade pouvait être emporté d’un moment à l’autre. Notre confrère qui se préparait depuis longtemps à la mort ne fut pas surpris et c’est avec joie qu’il reçut les derniers sacrements. Mgr Jantzen lui faisant une visite la veille de sa mort le trouvait privé de parole mais conservant toute sa connaissance, heureux d’offrir sa vie pour la Mission et répondant à tout par signes de tête et par sourires.

    Le dimanche matin, vers trois heures et demie, le P. Thomas, aumônier de l’hôpital était appelé en toute hâte, et pendant qu’il récitait les prières des agonisants, le malade s’éteignait doucement et sans souffrance.

     

    • Numéro : 1217
    • Pays : Chine
    • Année : 1874