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Marc BONNECAZE (1893-1991)

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    Le P. Marc Bonnecaze confia, un jour où il était en verve, à l’un de ses compagnons des Missions Étrangères :  Je demande à qui se risquerait à rédiger ma notice nécrologique, de ne pas en écrire plus de trois lignes.  À ce compte, la limite fixée serait atteinte. Mais quiconque éprouverait du remords avant la lettre, en entreprenant d’aller plus loin, aurait certainement grand tort, car d’une part on peut penser avec raison qu’il n’exprimait pas là de volonté formelle, et d’autre part sa longue vie peut être une source de riches enseignements, pour celui qui n’aurait pas l’occasion de la connaître, fut-ce par personnes interposées.

     

    Donc, il naquit à Boeïl-Bezing, un coin perdu des Basses-Pyrénées , écrira-t-il. Tel était, à l’époque de sa naissance, le 27 février 1893, le nom officiel de ce que nous appelons maintenant les Pyrénées-Atlantiques, au diocèse de Bayonne. Son père, Laurent, et sa mère, Marie Puyau-Conderette, étaient des paysans agriculteurs qui élevèrent dix enfants, quatre garçons et six filles. Il était le plus jeune de tous. Son école primaire s’effectua sans histoires, semble-t-il, au village même. Jusqu’au jour, qu’il n’attendait pas, où son destin, et sa vocation, furent fixes. Voici en quelles circonstances.

     

    En suite aux  lois de malheur  qui avaient frappé la France, sous le petit père Combes, les différentes congrégations religieuses avaient émigré, et s’étaient repliées dans les pays limitrophes, à proximité des frontières. Là, ouvrant des établissements de formation religieuse à l’intention des jeunes Français, désormais privés de telles institutions sur le territoire de la République, ils y accueillaient la fleur de la jeunesse catholique française qui se destinait aux ordres. Au nord de l’Espagne s’était développé ainsi un réseau de pensionnats de frères, de sœurs, de séminaristes, dont les élèves se préparaient à un avenir qui n’avait de certain que l’incertitude réelle qui les attendait en fin de séjour. Ainsi les pères augustins de l’Assomption disposaient de juvénats français en Biscaye et, pour les meubler en vocations, envoyaient des recruteurs prospecter outre-Pyrénées. Mais laissons le P. Bonnecaze lui-même raconter comment s’orienta la sienne.

     

    Un beau jour, un père assomptionniste, recruteur de vocations, vint visiter notre famille, où il y avait plusieurs garçons susceptibles d’entrer au petit séminaire des assomptionnistes en Espagne. J’étais le plus jeune, et je m’amusais à l’extérieur. On présenta au père assomptionniste les aînés ; l’un après l’autre, ils refusèrent tous : la vocation assomptionniste ne leur disait rien. Le père désappointé :  Vous n’avez plus de garçons ?  Le papa répond : Il y a bien encore le plus jeune, mais il manque de maturité; je doute fort qu’il accepte de partir avec vous, mon père !  —  Ne pourriez-vous pas le faire venir pour savoir ce qu’il pense ?  — Attendez un peu, on va le chercher. Ainsi, je me présentai devant le père, qui, à brûle-pourpoint, m’interroge:  Tu ne voudrais pas aller avec moi en Espagne pour étudier et devenir prêtre ?  La réponse ne se fit pas attendre :  Oh ! oui, je veux bien! Je pars avec vous ! Et je partis en Espagne pour mes études secondaires.  Quand il rapportait cela, il prenait plaisir à ajouter : Cette histoire rappelle celle du jeune David, qui fut choisi en dernier recours, tout jeunet, pour devenir roi du peuple de Dieu.

     

    Et le confrère qui, anonymement, relate ces faits, commente quant à lui :  Marc, lui aussi, allait devenir le roi des missionnaires, les surpassant tous, non seulement en âge, mais aussi en sagesse, en équilibre, en philosophie et en persévérance au milieu des difficultés de toutes sortes.  Mais c’est là largement anticiper sur les événements.

     

    Voilà donc notre Éliacin lancé dans l’aventure ibérique, il a douze ans alors, et l’une des premières choses dont on se préoccupe, c’est de le préparer à la confirmation, sous la tutelle du supérieur des alumnats de Notre-Dame de Lourdes, le P. Eugène Monsterlet, qui le suivra durant ses cinq années espagnoles, que ce soit à Calahorra ou ensuite à Elorrio. Celui-ci, appuyant la démarche que Marc introduit en mai 1910 auprès des Missions Étrangères, décrit ainsi l’institution dont il s’occupe : Vous savez que le but de nos alumnats est de laisser libres nos enfants, ils se dirigent soit dans leurs séminaires respectifs, ou dans les noviciats religieux, ou aux missions. Bon nombre de nos anciens ont été vos enfants à la rue du Bac. Et il présente son candidat qui, dit-il, a fait chez nous toutes ses études classiques, régulièrement, et terminera sa rhétorique en juillet . Le portrait qu’il en fait est flatteur:  Marc Bonnecaze a toujours été — et il souligne les deux derniers mots — un excellent enfant, appliqué au travail, très pieux, et d’une soumission parfaite. Sa santé est bonne, et son esprit est très docile.  Avec un pareil certificat, Marc n’aura pas de peine à être admis. Lui-même donne à Paris des précisions sur ce qui le pousse : Par différentes voies, j’ai eu quelque connaissance de l’œuvre des missions étrangères ; cette œuvre a attiré mon attention, et depuis quelque temps déjà j’avais pensé m’y consacrer ; je suis décidé maintenant et je crois sincèrement que c’est dans cette voie que Dieu m’appelle.

     

    Sans problèmes, Marc entre donc aux Missions Étrangères le 13 septembre 1910. Il ne se signale sans doute pas d’une façon particulière, puisque tout se passe normalement à Bièvres, pour sa philosophie, au cours de laquelle il reçoit successivement la tonsure le 23 septembre 1911, et les ordres mineurs le 29 septembre 1912. Il semble que sa santé n’ait pas toujours été aussi bonne que le disait le supérieur du collège espagnol, car à entendre le père lui-même dans ses vieux jours, il eut à cette époque pas mal de difficultés. Écoutons-le raconter : Depuis mon séminaire, j’ai toujours pensé que je mourrais jeune, et je l’ai toujours désiré. J’ai été poitrinaire jusqu’à cracher le sang. J’ai été ajourné sept fois au service militaire... Le supérieur de la rue du Bac me disait : Faites votre possible pour être réformé ! On a besoin de vous en mission !  La guerre de 14 est arrivée. Je l’ai faite. Je n’ai jamais été aussi bien portant que sur les champs de bataille.  Faisant la part de l’humour dont il était coutumier, notons que la vie, au cours de cette période agitée, dut lui réserver quelques surprises, auxquelles la 6e compagnie du 161e régiment d’infanterie ne fut pas totalement étrangère. En attendant que la situation se stabilise, il fait d’abord un stage, d’août 1916 à mars 1917, quelque part dans le diocèse de Bordeaux, avant de terminer sa théologie à Paris, où il suit des cours à l’Institut catholique. La période des grands bouleversements prend fin, et c’est avec soulagement qu’il passe coup sur coup par le sous-diaconat le 20 décembre 1919, le diaconat le 28 février 1920, et la prêtrise le 20 mars suivant. Tout à présent se précipite, il reçoit sa destination pour Nagasaki, où il part le 27 juin.

     

    C’est dans une mission fort affectée par les événements des années précédentes qu’il arrive pour prendre la relève. Depuis le décès de Mgr Jules Cousin, en 1911, quatorze missionnaires Ont été enlevés par la mort, et il n’y a eu aucun renouvellement. Sans compter ceux qui ont dû répondre à l’appel de la patrie, et que Mgr Jean-Claude Combaz est tout heureux de retrouver après six ans d’absence, en même temps qu’il accueille, à l’occasion de la retraite annuelle, le jeune et bienvenu M. Bonnecaze ! Pour l’heure, celui-ci s’est mis à l’étude de la langue, chez le P. Eugène Joly, à Miyasaki, où il a comme professeur un officier de marine chrétien en congé de convalescence. Ses leçons ont été profitables, puisqu’en 1922, au départ du P. Joly pour Fukuoka, il est laissé en charge de la paroisse. Dans ce chef-lieu de préfecture, tout en continuant à se perfectionner, il se met au travail avec un zèle juvénile ; à le croire, ses chrétiens sont indolents et ses catéchumènes manquent de persévérance. Durant ce séjour, qui durera sept ans, en cette chrétienté, il enregistre cependant un certain nombre d’abjurations de protestants et de baptêmes d’adultes. C’est que le père ne lésine pas sur les distances qu’il franchit à pied, à bicyclette et même en chemin de fer, pour aller retrouver au loin une quarantaine de vieux chrétiens. S’il se sent parfois isolé dans sa belle résidence, c’est qu’il n’y a pas grand monde pour célébrer le jour du Seigneur en son joli sanctuaire dédié à saint Joseph. Il s’en fait facilement une raison, car si les Japonais en général mettent peu d’empressement à répondre aux avances qui leur sont faites, il se rencontre pourtant parmi eux des gens soucieux de leur salut et de celui de leurs proches. Et voici qu’en 1925 se produit un changement appréciable, puisque des salésiens viennent lui tenir compagnie pour se mettre au courant du travail, et prendre ensuite la relève. Ils sont six prêtres et trois frères, qu’il instruit dans la langue autant que dans les mœurs de ce coin qu’ils auront à évangéliser par la suite.

     

    Au bout de quelque temps, il les laisse se débrouiller seuls, et c’est un autre genre de vie qui commence, puisqu’il est envoyé au petit séminaire de Nagasaki. Mais Mgr Combaz vient à mourir en 1926, et Mgr Fernand Thiry lui succède ; il est sacré en 1927, à Urakami, et le P. Bonnecaze assiste à la cérémonie. Le diocèse de Fukuoka est créé, et le père reste à Nagasaki jusqu’en 1930, époque où il doit remplacer à Hibosashi le P. Justin Vion, nommé à Shindenbaru. Sur ces entrefaites, Mgr Thiry meurt, et c’est Mgr Albert Breton qui prend la suite en 1931. Le P. Bonnecaze, toujours disponible, s’installe à Hitoyoshi, où les sœurs  franciscaines ont une école maternelle prospère. Dans la paroisse, il travaille de toute son âme d’apôtre, s’appuyant sur les jeunes pour diffuser la presse catholique dans tous les milieux, imprimant force tracts, et semant le bon grain qui viendra à maturité quand l’heure de la Providence aura sonné. Il voit l’avenir plein d’espérance, et réalise la construction d’une salle de conférences, où chaque dimanche trois ou quatre cents personnes, pas seulement des enfants, viennent assister à ses séances de cinéma.

     

    Mais bientôt sa santé flanche, et il doit penser à prendre quelque repos : en cette fin d’année 1932, il quitte donc son poste où le P. Léon Gracy prend sa place, et passe à Canton en se rendant à Hongkong pour y passer l’hiver. Là, il réside à Béthanie, mais assistera à Nazareth aux exercices de la retraite qu’y prêche le P. Ramalho, un jésuite du Kwantung. Son séjour s’y prolonge pendant quatre mois, et à son retour, il retrouve une place d’assistant au petit séminaire de Guébriant, où il seconde doctement, avec le P. Émie Benoît, le vicaire général Frédéric Bois qui en a la charge. Il y a trois ans que ce séminaire a été ouvert, et déjà il abrite plus de 75 séminaristes. Au programme des études, fixé par le ministère de l’Instruction publique, s’ajoutent des cours de latin, de chant, de religion, pour les lévites du diocèse, auxquels s’adjoignent ceux provenant des diocèses voisins, et même de Formose. Comme ses cours le laissent libre le dimanche, le P. Bonnecaze s’en va dire la messe pour le petit groupe de chrétiens d’Omuta. Et comme il est libre durant les vacances, il en profite pour aller visiter Tôkyô pour la première fois. Après un bail de douze ans révolus au Japon, il a bien droit à cette petite fantaisie, et il en revient fortement impressionné par tout ce qu’il y a vu. Ainsi encore, pendant l’été de l’année suivante, il ira à Sakitsu, tenir la place du P. Augustin Halbout, qui a besoin de quelque repos.

     

    Mais Omuta l’intéresse davantage : c’est une ville minière de près de 100 000 habitants, où un poste fut établi en 1895 par le P. Michel Sauret, pour une petite communauté chrétienne venue alors d’îles lointaines s’installer là ; elle était formée de baptisés non instruits, végétant de médiocre agriculture et de petit commerce, trop souvent dans la misère et l’ignorance. Ce fut par la suite le fief du P. Gustave Raoult, qui, vers les années 30, se plaignait d’une trop maigrichonne assistance à l’office. Omuta fut laissée un temps sans prêtre résident, c’est ce qui permit au P. Bonnecaze de s’y insérer, tout d’abord comme vicaire dominical, puis, à partir de mars 1935, abandonnant le professorat, comme curé à plein temps. Il se consacre entièrement à sa paroisse, et grâce notamment à une souscription qu’il lance, et au travail gratuit ou presque que veulent bien lui consentir certains corps de métier, la dote tour à tour d’une belle petite église dédiée à saint Joseph et d’un presbytère relativement confortable, qui seront bénits le 18 novembre 1936. Quelques mois plus tard, il cédait ce nid tout neuf aux sulpiciens, et s’en console en prenant part, avec trois confrères, à une retraite prêchée en juillet, à Tôkyô, par le P. Valensin, s.j., avant d’aller à Fukuoka faire — une fois de plus — un remplacement dans une nouvelle paroisse en formation, tandis que reprennent au séminaire ses cours de religion, de philosophie et de latin.

     

    Pas pour longtemps cependant, car 1938 le trouve en route vers d’autres lieux. Cela devient chez lui une habitude : à peine a-t-il pris le temps de se faire à un endroit qu’il est appelé à se rendre ailleurs ; toujours d’humeur égale, il obtempère chaque fois sans broncher, car l’obéissance est pour lui quelque chose de sacré. Plus tard, retiré à la maison commune, on le trouvera toujours prêt à se dévouer à l’occasion pour tenir le poste d’un confrère pendant une absence. Il dira en riant que toute sa vie il a servi de bouche-trou, et que grâce à cela il a papillonné partout.

     

    Mais ce ne sera pas le cas à Kumamoto où, prenant la suite du P. Jean-Marie Martin, il restera, en raison des événements, plus longtemps qu’il ne pouvait le prévoir. C’est un centre où les sœurs de Chauffailles ont depuis une cinquantaine d’années fait croître nombre d’institutions telles qu’école de commerce, orphelinat, asile pour vieillards, dispensaire. Depuis le début de la guerre chinoise, elles s’occupent aussi d’œuvres de bienfaisance, en lien avec la mairie et la préfecture, ce qui fait voir les catholiques d’un bon œil . Effectivement, l’opinion publique leur est favorable, le P. Bonnecaze s’en rend particulièrement compte lors des obsèques d’un militaire catholique tombé au champ d’honneur. Il est même impressionné par la présence du maire, du préfet, du général commandant la place ; la façon dont il mène la cérémonie est d’autre part bien appréciée des autorités, et la foule des non-chrétiens se montre satisfaite. On est content les uns des autres : l’Église en sort grandie, et le père comme les religieuses ont toutes raisons de faire confiance à l’avenir, malgré l’ombre que projettent jusque-là les hostilités qui se déclarent en Europe.

     

    Nous voici cependant au début de l’année 1941; toute la hiérarchie se nipponise d’un coup. Le 27 janvier en effet, Mgr Breton annonce, en ce qui concerne son diocèse, la nomination d’un administrateur apostolique, et le dimanche 16 mars, Mgr Dominique Senyemon Fukahori entrait en charge. Pendant un moment, on peut croire à Kumamoto à un essor prodigieux du christianisme, car les catéchumènes affluent ; mais ce n’est qu’un feu de paille, et il faut vite déchanter, encore heureux de pouvoir baptiser juste un petit reste de candidats. C’est que la fin de l’année voit le Japon entrer dans la mondiale danse guerrière ; avec tout ce qu’elle entraîne de complications pour les étrangers qui vivent dans le pays, prêtres compris, et surtout de restrictions préjudiciables au développement normal de leur pastorale. Les missionnaires sont pratiquement assignés à résidence, sans possibilité de se réunir ni même de communiquer entre eux ; Mgr Breton, tout au début, est embastillé pendant quatre mois. Les journaux mènent une campagne de calomnies. Bref, les dirigeants de l’Église sont mis dans une situation telle que tout ministère leur est rendu quasi-impossible. Ils vivent dans une atmosphère de suspicion qu’une surveillance policière tatillonne suscite et entretient ; il va de soi que, dans ces conditions, tout mouvement de conversion s’arrête quasi instantanément. À mesure que les événements se précipitaient, ou même selon les sautes d’humeur d’un quelconque potentat local, certains bientôt furent interdits de visite chez eux, ou de prêche dans leur église ; d’autres parfois furent, dans les derniers temps, emprisonnés pour deux ou trois mois ; tous enfin, quinze jours avant l’armistice, furent rassemblés dans un camp de concentration, dont heureusement ils purent sortir libres le 10 sep­tembre 1945, pour regagner leurs paroisses respectives.

     

    Durant toute cette période, la région de Kumamoto fut plus ou moins privilégiée, en ce sens qu’on n’eut pas à y déplorer d’arrestations ni de mesquineries comme il s’en produisit en d’autres lieux. Le P. Bonnecaze par exemple, pour sortir de chez lui, avait besoin comme ses confrères d’une permission spéciale de la police départementale, mais elle était plus facilement octroyée à Kumamoto qu’à Fukuoka, ce qui lui rendait malgré tout, en ces circonstances pénibles pour tous, la vie moins sévère qu’à d’autres. Comme eux cependant, il fut très affecté par ces épisodes d’incertitude où tous indistinctement offraient leurs souffrances et leurs prières pour que, de l’issue du conflit, se dégage un bien spirituel pour l’ensemble du pays. Au point de vue matériel également, par rapport au reste du diocèse, la ville fut en quelque sorte l’objet d’une protection spéciale, et aux œuvres catholiques furent épargnées les destructions que connurent tant d’autres missions. Pour ne citer que la chrétienté d’Omuta, tout équipée par les soins du père à la veille du bouleversement général, rien ne restait qu’un tas de ruines de tout ce qu’il y avait minutieusement construit. Mais la page est tournée, le temps désormais  s’ouvre à de nouvelles perspectives.

     

    À regret, laissant à d’autres le soin de moissonner en chantant ce qu’il a lui-même semé dans les larmes, le P. Bonnecaze quitte son champ d’apostolat et le climat sécurisant que les sœurs créent dans leur entourage, pour aller rejoindre la partie du diocèse désormais confiée aux Missions Étrangères, dans le Nord-Kyushu. Il s’y trouve chargé, avec les PP. Joseph Doller et André Beignet, de tout le bassin houiller, comprenant au total 180 000 habitants répartis en trois agglomérations, où sont perdus 450 chrétiens. Il prend en main celle d’Iizuka, qui n’avait pas de prêtre en résidence, et où les familles de mineurs chrétiens habitent si loin de l’église qu’elles n’y peuvent guère venir le dimanche. Si l’on veut avoir contact avec elles, il faut se rendre sur place et il y va, avec son inusable valise-chapelle, en réunir quelques-unes dans une baraque délabrée qui rivaliserait facilement avec l’étable de Bethléem. Entre temps, il revoit ses tracts philosophiques et religieux, mais tout comme ses confrères du pays noir, à Nogata et Tagawa, il est sensible à la souffrance de ses paroissiens. La plupart d’entre eux sont venus de la région de Nagasaki, et font dans les mines des essais plus ou moins heureux ; beaucoup ne tiennent pas le coup et sont forcés, au bout de peu de temps, de retourner dans leur contrée d’origine. Par contre, peu nombreux sont les nouveaux chrétiens dans ces localités ouvrières, où l’Église manque de communautés assez étoffées et assez ferventes pour attirer les regards. Malgré tout, lentement, le travail de pionnier auquel s’adonne le pasteur finit par porter ses fruits, au point qu’il doive chercher du renfort ; grâce en partie à ses immigrés de Nagasaki, il enregistre à la longue un certain nombre de baptêmes, et il écrit, aux environs de 1950, à quelques bienfaiteurs : Les résultats sont modestes, très modestes. Le Bon Dieu se sert des causes secondes pour obtenir des résultats surnaturels. Aussi envoyez-nous du personnel et des ressources, car le royaume de Dieu ne demande qu’à s’implanter et à s’étendre dans tout le district. En tout cas, il se dépense sans compter au service de ses  gueules noires  , les évangélisant à domicile, car éloignés comme ils le sont du centre, on ne les a pas sous la main quand on veut, et leur éducation religieuse s’en ressent ; il faudrait un catéchiste pour les visiter et les instruire. Sans doute y a-t-il des demandeurs, même assez régulièrement, mais ils n’ont pas de persévérance, et lui se désespère. Voici néanmoins ce qui permet de fonder de vastes espérances : le 26 février 1950, il reçoit dans son église, pour leur toute première récollection, le groupe des 24 premiers jocistes du Japon sous la conduite du P. Jean Murgue, et est émerveillé de leur tenue et de leur ferveur. Après la venue des juvéniles visiteurs, il se dira que chez lui aussi, il faudrait une adaptation et une organisation de l’apostolat suivant les méthodes de l’action catholique spécialisée. Si l’on s’en donne la peine, Iizuka, qui n’est maintenant qu’une toute petite chose dans le flot des païens, se développera et deviendra, avec la grâce de Dieu, le grand arbre d’Iizuka ! Se voyait-il déjà, tel Abraham, sous le chêne de Mambré ?

     

    Cependant, il lui faut encore déménager, en février 1953, cette fois pour le secteur rural de Shindenbaru, plus à l’est, où un village chrétien est en train de se former autour de la Trappe de la Sainte-Famille, fondée quelques années plus tôt. Il y a là une quarantaine de familles pauvres et à demi-nomades qui, tant bien que mal, se sédentarisent et essaient de mettre en valeur la campagne environnante et leur foi encore hésitante. Pour affermir celle-ci, le P. Bonnecaze, dans ses nouvelles fonctions, compte beaucoup sur les sœurs de la Visitation —une congrégation religieuse autochtone — qui tiennent dans les environs un hôpital et exercent en fait, grâce aux soins dont elles entourent les malades — tant pour le corps que pour l’esprit — une influence stabilisante.

     

    Mais lui-même ne s’attarde guère en ces parages bucoliques, qu’en juillet 1954 il laisse au P. Léon Grosjean ; quittant les orangers, le voilà qui retourne au charbon. Non plus à Iizuka. mais à Tagawa, la plus importante des trois cités minières, à elle seule groupant 90 000 habitants, la moitié de la population du secteur, et tout au plus 145 chrétiens. Il reçoit ce cadeau princier des mains du P. Beignet, qui le lui lègue au moment de se retirer à l’ombre même de cet arbrisseau, naguère surgi de l’évangélique graine de moutarde plantée par son prédécesseur. À peine a-t-il le temps de s’y habituer qu’il est appelé, dès le mois de décembre, à animer, à Fukuoka, la retraite des pères japonais. Ceux-ci sont tout heureux de revoir leur ancien maître de philosophie, et, abandonnant pour quelques jours les sentiers folâtrants de la théorie, de cheminer avec lui sur les routes ardues de la pratique. Trêve cependant pour le P. Bonnecaze qui, à leur contact, s’est senti tout ragaillardi, et qui repart, plus que jamais porteur d’étincelles, vers les antres obscurs qui seront désormais son domaine. Déjà les éclaire une lumière que l’on espère durable, puisque, toujours en décembre, le père reçoit chez lui les autorités religieuses et civiles, pour la bénédiction solennelle des nouveaux bâtiments de l’église et du presbytère. Le clou de la journée fut la découverte que le maire, non chrétien lui-même, avait trois filles catholiques qui avaient quitté la région, l’une d’elles étant même entrée en religion chez les sœurs du Sacré-Cœur ! Ce qui laisse augurer des relations faciles entre leur père et le curé.

     

    Encore un jour faste que celui du 2 mai 1955 quand, pour le sacre du nouvel évêque de Kagoshima, il représente à Nagasaki, avec le P. François Drouet, supérieur local, les Missions Étrangères que Mgr Satowaki entend spécialement honorer. Tous deux, qui avaient été ses professeurs lorsqu’il était potache sur les bancs du petit séminaire — celui-ci pour le latin d’Église, celui-là pour la philosophie scolastique — furent même invités par leur ancien élève à venir l’aider dans son diocèse, encore bien pauvre en ouvriers apostoliques. Un vœu qui, certes, traduisait une intention reconnaissante, mais n’entrait pas dans les limites du possible, le devoir d’état des deux sollicités ne s’harmonisant pas avec la proposition, tout épiscopale qu’elle fût. On en revient à la réalité quotidienne, qui n’est nullement propice à diffuser une joie ineffable au pays des mineurs, car la crise charbonnière l’affecte profondément, entraînant la fermeture de nombreuses petites mines, et le chômage pour leurs ouvriers. Beaucoup s’en vont sans espoir de retour, parmi eux pas mal de chrétiens ; pour ceux qui restent, la lueur d’espérance n’est pas moins précaire.

     

    Mais le père garde toujours la flamme au cœur et la truelle à la main ; en 1956 en effet, il réalise l’un de ses rêves : il ouvre en sa paroisse une salle pour l’école du dimanche, et comme un bonheur ne vient jamais seul, sa pensée onirique le berce de l’utopie d’une école enfantine, qui prendra près de deux ans pour solidement se concrétiser. Encore deux années, et c’est alors le malheur qui frappe à la porte à coups redoublés, sous forme d’accidents de la mine, une première fois où une centaine de mineurs sont noyés dans les galeries, et l’année suivante quand un terrible incendie y fait 72 victimes. Au cours de ces événements, le prêtre vit en intense communion avec les familles en deuil, les réconfortant dans l’épreuve et se dévouant pour tempérer leur douleur. Tout néanmoins n’est pas que misère ; ainsi le jardin d’enfants, dont les débuts avaient été marqués par une série de difficultés, connaît maintenant un succès mérité ; et ce qui met par-dessus tout du baume sur les plaies récentes, c’est de pouvoir accueillir quelques catéchumènes au sein de la communauté. Pour garder par ailleurs toute son efficacité à un âge — 66 ans — où il se sent moins ingambe que jadis, le père se paie le luxe d’une mobylette.  Elle m’accompagnera peut-être dans la mort ! , disait-il en plaisantant. Et comme un jour, rentrant d’une chevauchée plus harassante, il ne pouvait quasi plus se mouvoir, et se moquait de lui-même en se disant devenu paralytique à tout jamais, quelqu’un lui fit observer : Et vous pouvez rire encore ? Sa réplique fusa, pleine de malice :  Oh ! Pour ça oui ! Je mourrai en riant !  Le fait est qu’il avait un caractère heureux, toujours prêt à chercher le beau côté des choses plutôt que de n’en voir que les inconvénients. Et jamais aucune difficulté ne lui paraissait insurmontable quand il s’agissait du bien-être des autres, spécialement de ses chrétiens, et de la gloire de Dieu.

     

    À 73 ans, on le convainc qu’un congé en France lui ferait le plus grand bien ; il se décide donc, après avoir pesé le pour et le contre, et s’être assuré qu’on ne l’y retiendra pas. Il craint sans doute ne pas pouvoir rentrer au Japon, où il a passé le plus clair de son existence, et où il désire reposer en paix quand l’heure sera venue. C’est que, disait-il,  de mon temps, on partait sans espoir de retour !  Et il ne prétendait pas être frustré des fruits de ce don total, qui pour lui s’était exprimé autrefois sous cette forme, à laquelle il restait fidèle indéfectiblement. Son voyage en Europe fut exactement calibré à neuf mois : du 14 août 1966 au 15 avril 1967. Au témoignage de ses proches — chose que ses confrères savaient déjà, mais qu’il est bon de se remémorer — sa foi était profonde, et en même temps rayonnante. L’office n’était pas pour lui une rapide lecture, mais il goûtait vraiment la Parole de Dieu. Quant à la célébration eucharistique, il la préparait longuement pendant l’heure qui la précédait, puis, appuyé sur l’autel, il prononçait posément, comme pour les mieux savourer, les lectures du jour.

     

    Avant qu’il ne quitte le Japon, il avait été heureux de voir sa paroisse confiée aux soins d’un  pays , le P. Manuel Labarta, un jeune  arrivé en 1951, qui en devenait le curé. Aussi, de retour au Japon, se retira-t-il sagement à la maison commune, inaugurée le 1er janvier 1950, où le reçoit son aîné de dix ans, le P. François Veillon. Il décrit cette résidence comme  une belle maison, du meilleur style japonais, à flanc de coteau, à l’entrée d’une grosse ville de 170 000 habitants, appelée Yahata . Se retirer ne peut signifier pour lui inactivité. Le contraire eût été étonnant. Le hasard faisant bien les choses, le P. Pierre Dunoyer, curé de Yahata, a justement besoin, en raison des multiples déplacements auxquels il est astreint, de quelqu’un qui puisse le seconder pour le service interne de la paroisse. La bonne aubaine ! Le P. Bonnecaze ne manque pas de lui prêter main-forte. De mauvaises langues vont même jusqu’à prétendre qu’il brigue un poste officiel de vicaire.

     

    Pour les faire mentir, il se portera vaillamment volontaire pour tenir haut le flambeau et les cœurs pendant l’absence en congé régulier du P. Jean-Pierre Aïnciart, titulaire de la paroisse de Yukuhashi, ville célèbre pour ses coquillages. Pour un temps il se retrouve ainsi en zone rurale, au nord de Shindenbaru , lieu champêtre qui avait connu sa présence fugace trente ans auparavant. En 1972, il assurera de même le remplacement du P. Jean Pascarel, cette fois dans un tout autre secteur, celui de Honjo, presque à l’extrême opposé, non loin de Mizumaki, où il avait déjà exercé à sa place durant un ou deux mois avant de rentrer en France. Quand il n’a pas de fonction au dehors, pour rendre service aux confrères, il se rend utile auprès du P. Drouet qui a pris charge de la paroisse, ou bien va de sa démarche souple donner un coup de main aux prêtres voisins. Jamais il ne reste à rien faire, et quand on ne le trouve pas dans le parc en train de tailler des arbres, c’est qu’il rédige un ou l’autre opuscule d’apologie de la foi chrétienne, ainsi qu’il l’avait fait toute sa vie, et corrige inlassablement ses articles, écrits sur de vieilles feuilles jaunies qu’il empile aux quatre coins de sa petite chambre. Il avait l’habitude de dire, quand il était lancé sur le sujet :  Je veux laisser aux Japonais non chrétiens, avant de mourir, ce que je considère comme le meilleur cadeau en vue de leur salut. Il voulait rester missionnaire jusque dans la mort.

     

    Au début de 1973, son compagnon, le P. Veillon, qui l’avait accueilli à la maison commune, le quitta presque sans coup férir. À la fin de la même année, le P. Émile Mauget vient soulager le P. Drouet qui prend sa retraite sur place. Du coup, le P. Bonnecaze peut s’adonner de plus belle aux joies de l’étude et de l’écriture, qui illuminèrent toute son existence. Il a la chance d’avoir gardé la tête claire et le pied ferme ; il ne se plaint d’aucune infirmité, et on lui fait fête lorsqu’on lui dit qu’il enterrera tout son entourage. Il rétorquait d’ailleurs :  Je n’ai jamais cessé de nie livrer à un travail intellectuel ; c’est cela qui m’empêche de devenir gâteux ! Même l’été, saison qui lui était plus pénible, il ne se lassait pas d’écrire, et pourtant alors, il ne mangeait que très peu et ne parlait qu’à voix basse. À l’arrivée de la fraîcheur automnale, ses forces lui revenaient, et avec elles une ardeur nouvelle pour manier la plume et se remettre aux lectures.

     

    Le P. Jules Bertrand, en janvier 1979, est venu se joindre au groupe, qui forme une communauté joyeuse et débordante de vie spirituelle, que laissera dans la peine le décès du P. Drouet en février 1983. C’est le moment où sonnent les quatre-vingt-dix ans du P. Bonnecaze, toujours alerte, et toujours occupé à réviser son catéchisme pour non-croyants ; il le peaufine sans arrêt, mais ne l’estime jamais digne d’un tirage définitif, tant la perfection l’obsède. Peu à peu, sa vue se mit insensiblement à baisser, ce qui le gênait dans son œuvre, et il en souffrait moralement beaucoup ; ses jambes elles aussi refusaient de plus en plus de le porter, mais il ne prétendit pas changer de chambre pour prendre logement au rez-de-chaussée, sous prétexte qu’il affectionnait les escaliers. Il y roula d’ailleurs à plusieurs reprises, heureusement sans rien se casser, tant il avait les os solides. On avait beau lui recommander de se tenir à la rampe, soit à droite, soit à gauche, mais il s’obstinait à circuler en plein milieu des marches, disant pour s’excuser : Plutôt que sur une rampe, je préfère m’appuyer sur Dieu seul. Comme on voit, sa bonne humeur ne se trouvait jamais en défaut, mais il y avait dans cette réplique plus que de l’humour ; on y devine un point de la spiritualité de sa jeunesse. N’affirmait-il pas un jour, au cours d’une conversation sérieuse :  Il faut s’habituer à la souffrance !  À la rue du Bac, la salle des martyrs, qu’on visitait chaque matin, entretenait les aspirants dans l’amour du sacrifice.

     

    Viennent encore agrémenter ses loisirs à la maison commune le P. François Toquebœuf, spécialisé dans le ministère de la prédication, et le P. André Bertrand, qui a pris la succession du P. Mauget comme responsable du centre paroissial. Les jours se passent identiques à eux-mêmes, et les personnes se suivent les unes après les autres ; après Mgr Fukahori, l’évêché verra se succéder NN. SS. Hirata et Hisajiro ; seul le P. Bonnecaze semble rester immuable au milieu du monde qui change. Il verra encore disparaître le P. Jules Bertrand en 1987, tandis que d’anciens confrères du Japon, tous plus jeunes que lui, décèdent en France où ils se sont retirés.

     

    Dans la maison de soins où il avait dû, dans les derniers temps, être transporté, son heure n’arrivera que le 4 août 1991; il l’accueillera avec la sérénité qui avait présidé à tous les changements dont son existence fut marquée. Pour tous, par son union profonde au Christ sauveur, et par le total don de soi désintéressé, il reste un exemple lumineux de fidélité à la grâce du sacerdoce.

     

     

    • Numéro : 3209
    • Pays : Japon
    • Année : 1920