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François BONNE (1855-1912)

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    La vie apostolique de Mgr Bonne est facile à résumer : deux années de ministère actif dans l’île d’Amakusa, suivies d’un apostolat, humble mais fécond en résultats, à la tête du séminaire de Nagasaki, durant près de trente ans ; et pour terminer cette carrière si calme, quelques mois d’épiscopat à Tokio. Hélas ! l’archevêque ne fait que paraître, potius monstratus quam datus. Six mois à peine après son sacre, Dieu le rappelle à Lui pour lui donner dans le ciel la couronne réservée aux Pontifes.

    François Bonne naquit à Saint-Christophe-la-Grotte (Chambéry-Savoie), le 25 mars 1855. Le foyer domestique fut le premier sanctuaire, où son âme s’imprégna d’une forte et tendre piété. Toutefois personne ne songeait au sacerdoce pour François, parmi ceux qui l’entouraient. Son père voulait faire de lui un notaire.

    Dieu avait sur l’enfant de tout autres vues. Pour les réaliser, il se servit d’un prêtre éminent, M. le chanoine Thiévenaz. Le diocèse de Chambéry garde encore le souvenir de cet homme de bien, auquel rien ne manqua des dons du Ciel, pas même celui de l’épreuve. En effet, après avoir été le brillant supérieur de Sainte-Croix à Orléans, de par le choix heureux de Mgr Dupanloup, le chanoine Thiévenaz était redevenu simple curé de campagne ; Dieu devait le récompenser, dans sa modeste retraite, par l’estime universelle de ses frères dans le sacerdoce et par l’éclosion de vocations d’élite.

    Le regard clairvoyant d’un tel prêtre ne tarda pas à se fixer sur le petit François. Fort intelligent et profondément bon, le pasteur sut conquérir entièrement la confiance de son jeune élève. Mgr Bonne n’oublia jamais ce maître de talent, auquel il était redevable de sa première et décisive formation.

    Après deux années de latin au presbytère, M. Bonne entrait en quatrième au petit séminaire de Pont-de-Beauvoisin, le 18 octobre 1869. Là, il allait trouver le milieu le plus favorable pour faire naître en lui la vocation de missionnaire. Cette maison, en effet, a toujours considéré comme une de ses plus pures et plus glorieuses traditions, l’honneur d’alimenter largement en ouvriers apostoliques la moisson lointaine du Père de famille. Un irrésistible courant, une véritable conspiration d’héroïsme semblait, à cette époque plus que jamais, entraîner vers le Séminaire de la rue du Bac les modèles de l’établissement. C’est ainsi qu’en cette année 1869, se rencontrèrent, sur les bancs de la classe de quatrième, le futur Mgr Bonne et le futur Mgr Choulet, vicaire apostolique de la Mandchourie Méridionale. En outre, Mgr Berlioz, évêque de Hakodaté, et Mgr Guillon, massacré dans sa cathédrale de Moukden le 2 juillet 1900, s’y trouvaient leurs aînés d’un ou de deux ans. Enfin, Mgr Combaz, évêque de Nagasaki, devait les y suivre à deux années de distance. En vérité, peu de petits séminaires peuvent revendiquer une telle gloire.

    Mgr Bonne passa ensuite au grand séminaire de Chambéry, où il resta trois ans (1873-1876) pour y faire son cours de philosophie et une première année de théologie. Il y eut pour professeurs des hommes éminents, dont la Savoie et l’Eglise de France s’enorgueillissent à juste titre : J’ai eu le bonheur, écrira-t-il plus tard, de recevoir les inoubliables leçons des Turinaz, des Rosset, des Vallet, des Arminjon... oh ! l’heureux temps passé dans cette maison ; que de pèlerinages j’y fais en esprit ! que de choses j’y revois !

    Au grand séminaire, l’appel du divin Maître se fit entendre de nouveau, mais plus impérieusement que jamais. À la fin de sa première année de théologie, sa résolution fut prise, et il se fit admettre au Séminaire des Missions-Étrangères. Au moment de son départ pour Paris, sa mère, entourée de parents et d’amis, avait tenu à l’accompagner jusqu’à la diligence qui devait le mener à Chambéry. Elle avait trop présumé de ses forces ; elle eut une syncope. Le cocher, cédant au mouvement très naturel d’un cœur tout à fait simple, qui ne voit qu’un côté des choses, s’indigna contre l’ingratitude d’un fils qui abandonnait ainsi sa mère, et refusa ce jour-là de lui donner une place. Le divin Maître voulait ainsi, dès le premier pas, conduire son disciple par le chemin de la Croix.

     

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    Entré au Séminaire des Missions-Étrangères, le nouvel aspirant n’oublie pas le sacrifice qu’il a imposé aux siens, et, dans ses lettres, il s’efforce de les consoler, en leur communiquant cet esprit surnaturel dont il est rempli. À l’issue de la première cérémonie de départ à laquelle il assistait, encore tout ému de cette scène touchante, il répond aux plaintes et aux tendres reproches de ses parents de la façon suivante : Les jours de départ sont des jours de bonheur pour nous tous. Si vous saviez avec quelle allégresse on se donne l’accolade fraternelle, vous voudriez être tous missionnaires et prendre part à notre joie. N’allez donc pas croire que la vie nous est pénible. Vous savez d’ailleurs que les enfants du bon Dieu possèdent seuls la paix, la vraie paix du cœur. Une seule chose peut nous faire « souffrir et nous contrister, c’est de savoir que ceux que nous aimons tant, c’est-à-dire nos parents et nos familles, ne savent pas remercier le bon Dieu de la grâce qu’il leur fait en se choisissant parmi eux quelqu’un pour l’aimer particulièrement et faire ainsi le bonheur de tous les autres. S’il a demandé un sacrifice à votre cœur, soyez généreux comme il veut qu’on le soit.

    Les trois années que M. Bonne passa au Séminaire des Missions-Étrangères furent en effet, pour lui, tout imprégnées de ce sentiment de paix, de calme profond qui succède aux sacrifices violents. Cette impression de bonheur caché et calme se retrouve dans sa correspondance d’alors ; il écrit en effet : Peut-être vous l’a-t-on déjà dit, la charmante retraite de la rue du Bac n’a rien de saillant, sinon l’air de paix et de gaieté qu’on y respire. « Aussi rien de plus facile que de s’imprégner de cette atmosphère, toujours si favorable à la santé de l’âme et du corps... Pour moi, j’ai bu avec délices à cette source, et maintenant plus que jamais, j’y puise avec une nouvelle ardeur ; c’est là tout le secret du calme qui préside à la conduite de ma pauvre barque. Cependant le temps de mon noviciat s’abrège, et je ne me considère plus ici que comme un oiseau de passage, dont le chant annonce un départ prochain.

    M. Bonne ayant été ordonné prêtre le 20 septembre 1879, quittait Paris le 26 novembre, et s’embarquait à Marseille, le 30 du même mois, à destination du Japon Méridional. En ce temps-là, c’était le champ envié par les aspirants des Missions-Étrangères. L’Église du Japon, après le premier et sanglant baptême reçu deux siècles auparavant, et la longue persécution qui semblait devoir pour toujours sceller son tombeau, venait d’offrir au monde étonné le spectacle d’une de ces résurrections inespérées, qui nous prouvent, une fois de plus, que le sang des chrétiens est une semence, et que, sur la terre qui en est arrosée, la foi du Christ ne saurait mourir ! Aussi le chant dont M. Bonne parlait plus haut, est-il un chant d’allégresse. La dernière lettre qui nous reste de lui, écrite de la terre de France, est à l’adresse de M. Ramaz, son ancien directeur spirituel au petit séminaire (24 novembre 1879) : Je quitte Paris dans deux jours, écrit-il, pour commencer un voyage dont le terme est mon cher Japon. Quand je passerai pour la dernière fois dans le voisinage de notre chère Savoie, il fera nuit, la nature entière sera dans le sommeil, mais mon cœur veillera. Mon bon ange sera là, il recevra mes adieux et vous les portera aussitôt. Quel bonheur de se trouver enfin à la veille de la réalisation pleine et entière de ce que l’on a désiré toute sa vie !

    M. Bonne arriva au Japon le 23 janvier 1880, et, après quelques mois d’étude de la langue, il fut envoyé à l’île d’Amakusa. Il écrit le 3 février 1881 : Depuis deux mois j’ai pour district une île magnifique contenant 200.000 habitants, et située tout près de la côte où saint François Xavier aborda quand il vint au japon. Cette île a pour nom Amakusa, ce qui signifie plante du ciel  ou  herbe céleste . La plupart des habitants descendent d’anciens chrétiens, car autrefois elle était entièrement au Christ... Je ne possède encore que 340 à 350 néophytes : les uns ont reçu le saint baptême depuis un an, les autres s’apprêtent à le recevoir ; et, dans le nombre, j’en compte de 70 à 80 depuis mon arrivée... Cette petite chrétienté est répartie entre trois villages principaux, que je visite pour l’administration des sacrements et le soin des malades.

    Son grand regret est de n’avoir pas la plus petite maison pour abriter Notre-Seigneur. Aussi mène-t-il une vie pauvre, afin de pouvoir édifier une modeste église :  ... L’installation du missionnaire, ajoute-t-il, est aussi au futur, ce qui est tout naturel ; car le disciple ne doit venir qu’après le Maître.  De suite il se met à l’œuvre, et il pousse les travaux avec tant d’activité qu’au moment de son départ, l’église était en voie d’achèvement, et que le missionnaire qui le remplaçait, pouvait la terminer sans aucune difficulté : Elle est gentille, écrit-il, et le village chrétien, qui la possède, en est fier.

    À cette époque, les bateaux à vapeur ne connaissaient pas encore le chemin d’Amakusa, et les voyages du missionnaire, d’île en île, se faisaient sur une méchante barque découverte. M. Bonne, qui aimait tant à escalader les montagnes de sa nouvelle Savoie, n’avait guère le pied marin. À peine dans la barque, il s’y couchait sans fausse honte pour ne se relever qu’au point d’arrivée. C’est au cours de ces voyages qu’il contracta sans doute les germes d’une pleurésie, dont les attaques répétées, brisant sa forte constitution, devaient l’entraîner prématurément dans la tombe.

    Au commencement de septembre 1882, Mgr Petitjean l’appelait à la direction du séminaire de Nagasaki. Du coup, son premier idéal d’apostolat direct s’évanouissait, mais il en fit le sacrifice avec son esprit de foi habituel.

     

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    Les vingt-neuf années de vie obscure que mena M. Bonne au séminaire de Nagasaki, furent pour son âme les échelons d’une ascension continue vers Dieu. Livré à lui-même, son caractère eût été vif jusqu’à la violence : il le transforma sous l’action de la grâce, jusqu’à devenir un modèle de douceur. Il avait du savoyard le vouloir tenace, mais sans entêtement, car il savait volontiers interroger et écouter. Du reste, le physique, chez lui, s’harmonisait parfaitement avec le moral. Taille élevée, front large, œil clair et pénétrant, tout trahissait en lui une âme forte, bien faite pour commander. Son abord, toujours prévenant, tempérait l’impression de crainte, que d’aucuns eussent éprouvée en le rencontrant pour la première fois. On ne saurait trop le répéter, ce fut un cœur pétri de bonté.

    Lorsqu’il en prit la direction, le séminaire de Nagasaki en était à ses débuts. M. Bonne arrivait à point pour l’organiser et en faire ce foyer de science et de formation religieuse qu’il est resté depuis. Avant même d’avoir pu agir, il goûta une consolation précieuse, que Dieu lui ménageait pour lui montrer la grandeur et la fécondité de la mission nouvelle à laquelle il l’appelait, et aussi pour réduire ses scrupules et atténuer ses regrets. Le 31 décembre de la même année, trois mois après sa nomination, il imposait les mains avec l’évêque aux trois premiers prêtres japonais ordonnés depuis la persécution. Son âme exulte, à l’unisson de celle de toute cette chrétienté régénérée ; il dit, dans une lettre, tout son bonheur de cet événement : Ainsi a recommencé, pour notre mission du Japon, la succession de ces prêtres indigènes qui ont illustré l’Eglise par leurs combats et par l’effusion de leur sang, pour la cause de la vérité.

    C’est à renouer de plus en plus cette sublime tradition, dont il comprenait de si noble façon la grandeur, que M. Bonne devait se dévouer pendant vingt-neuf ans. Il se mit à la tâche tout de suite, en commençant par assurer dans son séminaire des habitudes d’ordre, de discipline et d’esprit de foi, communiquant peu à peu à ses élèves son amour pour Jésus-Eucharistie et pour la sainte Vierge, ces deux dévotions si éminemment sacerdotales.

    M. Bonne se donna tout entier à cette besogne si délicate, et nous trouvons, dans une lettre à son frère, une preuve de son amour croissant pour le clergé indigène ; il écrit en effet, à la date du 17 avril 1890, au sujet du clergé indigène : Cette plante, qui me tient tant au cœur, et « que je voudrais voir grandir et fleurir dans tout le Japon, avant de quitter ce monde...  Aussi, avec quel amour il cultivait le parterre de ces fleurs choisies, l’areola aromatum ! Nul plus que lui n’a suivi à la lettre ce conseil que donnait M. Lecomte à Mgr Pie : Soyez, à l’égard de vos séminaristes, le Jésus de Jean; ils vous seront les Jean de Jésus.

    M. Bonne ressentait vivement la lourde responsabilité qui lui incombait, et ce sentiment ne disparaîtra jamais totalement au cours de sa carrière ; mais du moins, il saura le surmonter et vivifier son courage aux plus pures sources de l’esprit de foi, c’est-à-dire dans l’abandon complet à la volonté de Dieu. Plus d’une fois, il se rappelle son premier ministère à Amakusa avec une pointe de regret, mais il se ressaisit de suite : L’obéissance, écrit-il, ne m’a pas permis de satisfaire ce désir, et au fond je m’en applaudis. Les œuvres de Dieu se font ainsi à l’aide d’instruments, qui souvent n’ont d’autre valeur que celle qui leur vient du sacrifice « sans cesse renouvelé et de l’obéissance aveugle et continue.

    Au moment où M. Bonne traçait ces lignes si belles, il y avait longtemps que ses supérieurs et ses confrères avaient auguré déjà pour le zélé missionnaire un autre avenir ! En 1890, lorsque Mgr Midon, premier évêque d’Osaka, rentré en France pour rétablir sa santé délabrée, y mourut, ce fut le nom de M. Bonne qui fut mis en avant pour le remplacer. Toutefois sa présence au séminaire de Nagasaki était encore trop nécessaire. Précisément à cette époque, il projetait de reconstruire l’établissement devenu insalubre et tout à fait insuffisant, eu égard au nombre croissant des élèves. Le cher supérieur resta donc à son poste de dévouement. C’est à peine si le vertueux missionnaire fait une allusion, dans sa correspondance, aux pourparlers qui se poursuivaient alors autour de sa personne ; encore le fait-il d’une façon si négligée que, pour la comprendre, il faut en posséder la clef. Il écrit, en effet, à son frère ces simples lignes, qui, sous leur ravissante désinvolture, trahissent cette exquise préoccupation qu’ont toujours eue les saints, de mortifier même l’expression de leur humilité, jusqu’à ce qu’elle parût enfantine : Si tu rencontres notre ami commun, M. X..., tu lui demanderas l’explication de la phrase qui a fait réfléchir maman. Il n’y a plus rien maintenant, et je continue à m’occuper de ma jeunesse joyeuse, sans avoir rien à redouter.

    Quelque temps après, on le demande cette fois à Paris pour être Directeur au Séminaire de la rue du Bac ; mais son évêque, Mgr Cousin, n’a pas le courage de se priver d’un auxiliaire si précieux.

     

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    Ce serait une erreur de croire que l’activité du cher supérieur ne dépassât point les limites du séminaire. Elle rayonnait, au contraire, de par les exigences de sa fonction. Placé à la tête de l’unique séminaire du Japon, il voyait ses relations s’étendre chaque année, sans cesse accrues par la confiance respectueuse et fraternelle des nouveaux arrivants d’Europe, et plus encore, par la piété filiale des prêtres nés de sa formation, qu’il se plaisait à suivre, à aider en toutes circonstances, avec cet oubli de soi-même, qui est le propre des hommes faits pour les responsabilités surnaturelles.

    Dans le diocèse même de Nagasaki, M. Bonne fut, pendant vingt-cinq ans, le conseiller fidèle de Mgr Cousin. La Providence semblait avoir rapproché ces deux hommes pour les compléter l’un par l’autre. Esprit brillant et vraiment supérieur, Mgr Cousin sut apprécier à leur réelle et grande valeur le jugement toujours impeccable et le cœur toujours ouvert de M. Bonne. Que de fois ne l’a-t-on pas entendu répéter l’Ite ad Joseph : Allez trouver M. Bonne . Aussi le départ de ce dernier pour Tokio devait-il imposer le plus douloureux des sacrifices au vieil évêque :  J’ai perdu mes deux yeux !  disait-il avec tristesse.

    Cœur dévoué, fidèle, M. Bonne eut, à son tour, la joie de connaître ce que peut une amitié éprouvée. Une affection touchante avait uni, dès leur vie de collège, M. Bonne et M. Combaz, aujourd’hui évêque de Nagasaki. La Providence semblait les avoir rivés l’un à l’autre, pour employer l’image expressive de M. Bonne. Dans chacune de ses lettres, il se félicite de posséder près de lui ce modeste mais prodigieux ouvrier, qui cumulait à plaisir de multiples charges, et par-dessus tout, savait jeter sur les soucis, qui parfois rembrunissaient le front du bon supérieur, la note réconfortante, enjouée, chaleureuse, de son indéfectible amitié.

     

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    M. Bonne était tout entier à son paisible labeur, dans lequel il comptait bien finir ses jours, lorsque le 25 septembre 1910, une dépêche de Paris arrivait à Tokio, annonçant sa nomination comme archevêque. La nouvelle était communiquée dès le lendemain à l’élu. Celui-ci, qui, depuis quelque temps, connaissait le vote des missionnaires de Tokio l’appelant à leur tête, espérait encore, une fois de plus, que le calice s’éloignerait de lui. Toutefois, quelques jours avant l’événement, une lettre écrite à son frère trahit ses appréhensions : Depuis un mois, je suis sur des épines, dans la situation de quelqu’un qui redoute un grand malheur... Prie beaucoup pour moi. Avertantur retrorsum...

    À ce moment même, dans son cœur, sa résolution était prise. Aussi, quand la notification officielle de son élévation à l’épiscopat lui fut faite par M. Evrard, vicaire général de Tokio, M. Bonne répondit par une lettre de refus, respectueuse mais formelle. Bientôt après, il fait part de son irrévocable décision, tout d’abord à son frère, puis à M. Compagnon, Directeur du Séminaire de Paris. À son frère il écrit : Je n’ai pas le temps de te dire pourquoi ma conscience me fait un devoir de refuser. Devant Dieu, ces raisons me paraissent très graves. Je n’ai ni les vertus, ni les talents, ni probablement la santé suffisante pour remplir les devoirs de la charge qui m’est offerte. La lettre à M. Compagnon est on ne peut plus pressante : Cette nomination, écrit-il, est pour moi comme un rêve, comme un cauchemar, je ne puis y croire. Quand j’y pense, je suis complètement anéanti. Je vous en supplie, il n’est pas encore trop tard, aidez-moi à me libérer, faites-moi ôter ce fardeau que je ne puis porter...

    Ce n’étaient point, du reste, de vaines paroles. Pour qu’on ne se méprit point sur ses intentions, il avait renvoyé au Séminaire de Paris, qui le lui avait transmis, son Bref de nomination ; et il écrivait encore à ce sujet le 14 décembre, avec une modestie impressionnante : Dans toute cette affaire, je ne veux ni mettre obstacle à la volonté de Dieu par une obstination coupable, ni laisser a commettre une erreur irréparable.

    Rome, avec raison, en jugea autrement. Le 15 janvier 1911, le Bref de nomination faisait retour, accompagné d’une lettre du Cardinal Préfet de la Propagande, intimant à l’élu l’ordre d’accepter : C’est fait, écrit-il de nouveau le 1er février, je m’incline devant la volonté du Pape, et j’irai à Tokio. De tout mon cœur, je fais un acte de foi et d’obéissance, mettant en Dieu, qui peut tout, toute ma confiance. Je ne regarde plus en arrière. J’obéis.

    Le sacre de Mgr Bonne eut lieu, le 1er mai suivant, en l’église de Notre-Dame-des-Martyrs à Nagasaki, au pied de cette montagne rougie du sang des premiers martyrs japonais, en 1597. Mgr Cousin couronnait son année jubilaire en sacrifiant à Dieu l’appui de sa vieillesse. Au prélat consécrateur s’étaient joints 4 évêques, 70 missionnaires et 4.000 chrétiens. Les deux assistants du nouvel élu étaient deux de ses anciens condisciples, Mgr Berlioz et Mgr Choulet. Sur cette splendide cérémonie, laissons parler celui qui fut le héros confus de cette démonstration, sans égale dans les annales de la Mission. Par la simple description qu’il en fait, il nous livre, sans le vouloir, le témoignage le plus profond de l’estime et de la sympathie universelle dont il jouissait.

    Voici le matin du 1er mai ; une belle journée s’annonce. Dès a les premières heures du jour, une foule considérable de chrétiens occupe les abords de l’église de Notre-Dame-des-Martyrs, la plus grande de la ville et même de tout le Japon. Les chapelles, coins et recoins de l’église, étaient littéralement bondés de monde. Parmi ces braves gens, beaucoup venaient de loin, des îles Goto, situées à une distance de vingt-cinq à trente lieues ; et cela, « avec leurs propres barques où ils ont logé durant leur séjour à Nagasaki.

    À 8 heures ½ , les évêques font leur entrée. Une fanfare, composée de jeunes chrétiens, salue l’arrivée des prélats. Je renonce à te décrire la cérémonie qui a été imposante, « grandiose à tous les points de vue. Mgr Cousin, le prélat consécrateur, malgré son âge et sa santé qui laisse beaucoup à désirer, a pu résister à la fatigue et accomplir majestueusement tous les rites.

    Pour moi, je n’ose dire les pensées, les émotions qui occupaient mon cœur Jamais je n’ai mieux éprouvé le sentiment de mon indignité, de mon impuissance complète à faire l’œuvre « de Dieu. Enfin, par obéissance à la volonté du Souverain Pontife, je me suis remis entièrement entre les mains de Notre-Seigneur et de son auguste Mère, Notre-Dame du Bon-Conseil. Fiat voluntas tua... Monstra te esse matrem.

    Mgr Bonne avait, en effet, placé dans ses armoiries l’image de Notre-Dame du Bon-Conseil, et avait pris pour devise cette dernière invocation. Sa tendre dévotion envers la très sainte Vierge lui fit encore exprimer le désir qu’après son départ, une lampe fût entretenue en son nom à l’autel de Marie, devant la statue témoin de la découverte des anciens chrétiens. Ce geste de piété filiale rappelle la généreuse inspiration qu’une dévotion identique suggéra à Mgr Pie, au moment où il quittait Notre-Dame de Chartres.

    Parti de Nagasaki le 8 mai, le nouvel archevêque prenait possession de son siège le 11. Sans plus tarder, il se mit à visiter son diocèse. Il était à peine arrivé, que tous ses dimanches, pendant trois mois, étaient promis et engagés pour les tournées de confirmation et autres cérémonies. La première de celles-ci, qui était bien faite pour réjouir son cœur, fut la bénédiction, à Tokio, d’une grande et belle grotte avec statue de Notre-Dame de Lourdes. En août, il avait déjà terminé la visite des différentes paroisses et communautés de Tokio et de Yokohama ; il se préparait, malgré les chaleurs, à visiter les autres postes de la province, lorsqu’un événement, inattendu autant que douloureux, le ramena à Nagasaki : la mort de Mgr Cousin, le vénérable évêque que son départ avait tant affecté et dont il présida les funérailles. À son retour après ce fatigant voyage, il se trouvait en face de nombreux et absorbants travaux ; entre autres, le compte rendu de la Mission pour l’année écoulée, et trois autres rapports à la Propagande, à la Sainte-Enfance et aux Œuvres apostoliques.

    Cependant, au milieu de toutes ces occupations, de cette vie à la vapeur  comme il la caractérise, sa santé semblait jusqu’alors s’être maintenue : Chose curieuse, écrivait-il, ma santé se trouve plutôt bien de cette espèce de surmenage imprévu.

    Tout à coup, en novembre, Mgr Bonne fut atteint d’une nouvelle pleurésie : c’était la quatrième. Après diverses alternatives de hauts et de bas, le mal semblait enrayé, et le malade paraissait s’acheminer vers la convalescence, lorsque, dans la nuit du 10 au 11 janvier, son état s’aggrava subitement : Le 11 au matin, écrit Mgr Berlioz, quand M. Evrard vint dans la chambre de Monseigneur pour lui porter, comme à l’ordinaire, la sainte communion, il le trouva endormi. Il fut un peu surpris que Sa Grandeur ne se réveillât pas. Toutefois la garde-malade ayant fait observer que la nuit n’avait pas été aussi tranquille que les précédentes, il fut décidé qu’on le laisserait se reposer. Un peu plus tard, M. Evrard s’étant présenté de nouveau, remarqua pour la première fois que les traits du Prélat s’étaient un peu altérés. Le docteur fut appelé, et, malgré ses efforts pour réveiller le malade, il n’obtint pas le résultat désiré. A 9 heures ½  du matin, sans secousse, sans douleur apparente, le cher archevêque rendait le dernier soupir.

    Les funérailles de Mgr Bonne eurent lieu le 15 janvier, présidées par Mgr Berlioz, évêque de Hakodaté, et Mgr Chatron, évêque d’Osaka. La foule des chrétiens en deuil suivait le triste convoi, qui succédait si prématurément aux fêtes du sacre.

    Ainsi prenaient fin toutes les espérances entrevues, par un de ces coups déconcertants, qui ne laissent à l’homme que la ressource de s’incliner devant les insondables desseins de Dieu .

    Mgr Bonne repose dans un des cimetières de Tokio, auprès de son prédécesseur, Mgr Osouf. Le monument que lui a élevé la piété des prêtres et des fidèles, porte gravée cette inscription, aussi simple que le fut son existence : Virtute vixit, memoria vivit, gloria vivet.

     

     

     

     

    • Numéro : 1440
    • Pays : Japon
    • Année : 1879