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Xavier BONGAIN (1870-1917)

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    Le 30 décembre 1870, à Rahon, diocèse de Saint-Claude, deux jumeaux naquirent dans la très chrétienne famille des Bongain. L’un d’eux était Jean-François-Xavier, le futur missionnaire. Couchés dans un même berceau, les deux enfants étaient parfois bercés par les soldats allemands. En grandissant, Xavier se fit remarquer par son caractère joyeux et ouvert. Comme ses frères, il reçut une éducation fortement chrétienne. Comme eux aussi il entendit de bonne heure l’appel de Dieu, et au sortir de l’école paroissiale il entra au petit séminaire.

    Ses parents et ses deux frères déjà prêtres comptaient bien le garder dans le diocèse, mais Dieu en avait décidé autrement. Il partit pour le séminaire des Missions-Etrangères en 1890, et y fut un aspirant studieux, toujours content et tout à son devoir. La loi militaire vint l’arra­cher à cette existence paisible. Pour la plupart des séminaristes, cette année de caserne est un vrai cauchemar. Xavier Bongain n’en éprouva aucun trouble ; il en garda même un bon souvenir. « C’est une des meilleures années de ma vie », disait-il ; et il aimait à en raconter les petits incidents : « Aux grandes manœuvres, notre plaisir, les jours de repos, était d’aller chanter les vêpres dans les villages voisins. Après les vêpres, invitation chez le curé et un verre de bon vin était la récompense de nos efforts pour rendre la cérémonie plus belle. » Il avait d’ailleurs la joie d’être dans le même régiment que son frère jumeau. Tous les deux faisaient ensemble leurs exercices de piété ; bravement, sans forfanterie, ils récitaient ensemble au pied de leur lit la prière du soir ; jamais dans la chambrée, on n’entendit le moindre mot déplaisant à leur adresse ; par leur droiture et leur franche amabilité ils s’étaient attiré l’estime et l’affection de leurs camarades. Au moral, cette année de caserne n’eut donc aucune influence fâcheuse sur Xavier Bongain, tant la foi et la vertu étaient ancrées dans son âme.

    Arrivé à Saïgon le 27 avril 1894, le jeune missionnaire fut envoyé à Datdo chez M. Combalbert, pour apprendre la langue. Au commencement il eut des difficultés à se mettre à la prononciation de l’annamite, mais ardent à l’étude, il les surmonta rapidement et il arriva à parler cette langue à la perfection. Il en continua l’étude toute sa vie. Le soir, quand il était seul, il prenait plaisir à lire les livres annamites, et il trouva moyen de revoir à fond, jusqu’à quatre fois, le grand dictionnaire de Paulus Cua. Sa conversation était émaillée de sentences anciennes qui étonnaient ses auditeurs. Nos prêtres indigènes n’ont point oublié la retraite qu’il leur prêcha, il y a quelques années ; ses sermons, un peu courts, mais d’un style impeccable, faisaient plaisir à entendre ; malheureusement il n’était pas né orateur : lui, si hardi en conversation, même en présence de ses supérieurs, était d’une timidité excessive, quand il fallait parler en public.

    Au commencement de 1895, il fut nommé professeur au séminaire de Saïgon, il n’y resta qu’une année cette vie ne convenait pas très bien à son tempérament, il s’y étiolait. Au mois de janvier 1896, Mgr Colombert le plaça à Bomua, chrétienté dépendant du district de Thudaumot, située à près de 50 kilomètres de ce centre en pleine forêt et à proximité des tribus sauvages.

    Arrivé dans ce poste, il fut immédiatement frappé par l’extrême indigence de ses chrétiens. La plupart d’entre eux vivaient du produit des échanges qu’ils faisaient avec les sauvages, ou demandaient à la forêt le nécessaire à leur existence. Comprenant que cette vie nomade était incompatible avec la régularité des pratiques religieuses, M. Bongain résolut de venir en aide à ses ouailles. Dans ce but, il acheta quelques paires de buffles et de bœufs, et se mit à la tête de ses gens pour défricher la forêt et ouvrir de nouvelles rizières ; il encourageait les travail­leurs de son exemple et de ses conseils. Au bout de trois ans, la récolte avait triplé, l’aisance récompensait ses efforts. Une épidémie ayant décimé son troupeau, le produit d’une quête faite à son insu parmi les confrères, joint à un don de l’Administration de la province, lui permit de reconstituer son cheptel.

    Il créa ensuite un marché au centre même de sa chrétienté. Ce marché, qui fut longtemps prospère, permit à de nombreux catholiques de gagner aisément leur vie, sans être obligés à de longs voyages. Lui n’y fit guère fortune, mais c’était le dernier de ses soucis ; tout ce qu’il possédait était employé en bonnes œuvres ou donné à sa chré­tienté.

    Grâce à l’aisance dont jouissaient la plupart des familles, leur vie devint plus stable, l’école se remplit d’élèves, et les sacrements furent fréquentés plus régulièrement : le missionnaire n’avait pas désiré autre chose. Il aurait voulu essayer l’évangélisation des sauvages, il n’eut pas le temps de mettre ce projet à exécution. En janvier 1903, il fut nommé à Chaupha, vaste concession où M. Favier aurait voulu déverser le trop plein de la chrétienté de Baria, pour mettre les fidèles à l’abri des dangers de la ville et leur permettre de gagner honnêtement leur vie.

    À Chaupha tout était à créer. M. Bongain se mit de grand cœur à l’ouvrage : « Mon premier soin, dit-il dans une notice sur la fondation de sa nouvelle chrétienté, fut de bâtir une grande maison qui, pour éviter les dépenses, pût servir de chapelle et de presbytère. Puis, avec les secours que fournissait M. Favier, je louai des coolies pour défricher la forêt qui m’entourait. Aux premières pluies, les buffles, que j’avais amenés de mon ancien poste, labouraient et nous semions. Ces terres vierges, engraissées par les cendres des bambous et des arbres brûlés, étaient très fertiles et donnaient de bonnes récoltes. Mon exemple stimulait les chrétiens à travailler avec plus d’ardeur. » Au bout de quatre ans un assez fort noyau de catholiques était venu se grouper autour de lui et sans la fièvre qui atteignait une partie des nouveaux arrivants leur nombre aurait augmenté rapidement.

    M. Bongain gardait quand même l’espoir d’un plein succès, et continuait de travailler avec ardeur, quand en janvier 1908, Mgr Mossard le nomma à Rachlop, chrétienté dépendant du district de Macbac, située au milieu d’une immense plaine de rizières, et, quoique de fondation récente, déjà peuplée d’environ 500 âmes. En 1910, M. Bongain écrivait au sujet de son nouveau poste : « On devrait avoir ici une chrétienté de 1.500 âmes, on y aurait déjà réussi, si un missionnaire ami de la rizière y avait été placé dès le début. Il aurait fait son possible pour empêcher les chrétiens de vendre leurs terres à des païens, comme cela a eu lieu. » Ces paroles indiquent que le missionnaire s’était rendu compte du travail à faire. Pour le matériel, améliorer les rizières existantes, assécher et défricher les marais, racheter aux païens les terres aliénées ; pour le côté religieux, habituer ses chrétiens au travail, afin de supprimer les jeux, l’alcool et le dévergondage. Afin d’atteindre ce double but, il n’épargna aucune peine : à la saison des labours il partait chaque matin à travers champs pour surveiller les travailleurs ; vers 10 heures, il rentrait pour faire le catéchisme aux enfants. Voyant qu’il se donnait à eux tout entier, ses chrétiens avaient pour lui une vive affection, sa maison était devenue la leur, les enfants surtout s’y trouvaient absolument chez eux. Le vicaire apostolique étant venu donner la confirmation à Rachlop, remarqua ces habitudes des chrétiens et des enfants dans la maison du missionnaire : « Tout le monde est chez soi ici, dit-il, — Mais oui, Monseigneur, répondit M. Bongain en souriant, tout le monde. » Autant il était bon envers les braves gens, autant il usait de fermeté pour corriger les vices… « Dans les moments de disette, écrit-il, mes gens ont recours au grenier public, c’est-à-dire au grenier de la paroisse, mais ils savent très bien que le riz de ce grenier n’est pas réservé à nourrir les paresseux, les joueurs et les ivrognes, ni ceux qui ne viennent point à la messe le dimanche. » Quand il arriva à Rachlop, le presbytère seul était construit, mais non achevé ; il le termina, bâtit l’école et la maison des religieuses. Il eût été heureux de travailler à construire une vaste église capable de contenir 1.500 chrétiens ; il n’en eut pas le temps.

    Vers la fin de 1911, il fut appelé à remplacer M. Favier à Baria. Il lui en coûta de quitter Rachlop, mais il fit gaîment le sacrifice de ses affections pour obéir à son supérieur. En réponse à la lettre qui le nommait chef de district, il écrivit : « Monseigneur, mon année de caserne terminée, lors des adieux, mon sergent, en apprenant que j’allais aux Missions-Etrangères, me dit : « Adieu et beaucoup d’avancement là-bas !… » Que de temps le souhait du sergent a mis à se réaliser !…  Dix-huit ans pour avoir mes galons.»

    À Baria, sa nomination fut accueillie avec joie par tous les chrétiens qui l’avaient connu et apprécié pendant son séjour à Chaupha. Sa vie fut ce qu’elle avait été dans les autres paroisses : il se donna tout entier aux âmes qui lui étaient confiées. Sa grande préoccupation était l’amélioration de sa paroisse : « Depuis mon arrivée ici, écrivait-il en mars 1912, je me suis souvent demandé comment faire pour renouveler l’esprit de ma chrétienté et remuer l’âme des pécheurs et des indifférents. » Ces quelques mots indiquent le programme qu’il s’était tracé. Il s’efforça de le réaliser.

    Au commencement de cette année, il se sentit fatigué. Tout d’abord, comme d’habitude, il n’y prit pas garde. « Un peu de fièvre, disait-il, ce ne sera rien. » Au bout de trois semaines la sœur supérieure de la maison de Baria, l’engagea à aller à Saïgon. Il s’y rendit le 17 mars. Hospitalisé de suite à la clinique du docteur Angier, il parut, après trois jours de traitement aller beaucoup mieux : il comptait même repartir sous peu pour Baria. Mais le 24 mars au matin, il fut pris d’un terrible accès pernicieux ; il eut le temps de recevoir les derniers sacrements des mains de M. Masseron, malade lui aussi, de faire à Dieu le sacrifice de sa vie et il expira.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2093
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1894