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Henri BON (1844-1894)

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    Nous recevons de Mgr Gendreau la notice suivante :

    La mission du Tonkin occidental vient de perdre un de ses mis­sionnaires les plus distingués. Notre cher confrère M. Henri-Fran­çois Bon, a succombé à un accès pernicieux, le 10 décembre 1894.

    Il était né à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) le 4 septembre 1844, d’une famille très estimée dans le pays. Son père et sa mère, dont il était le fils aîné, vivent encore tous les deux, et je ne puis songer, sans une profonde émotion, au coup qui va frapper ces dignes vieil­lards lorsqu’ils vont apprendre la douloureuse nouvelle.

    Après avoir fait d’excellentes études primaires, notre confrère entra très jeune encore au collège de Combrée qui a fourni tant de mis­sionnaires à notre Société. Jusqu’en rhétorique, ses pensées ne se por­taient pas vers le sacerdoce. Il se destinait à la médecine, aussi l’é­tude des sciences naturelles avait-elle ses préférences ; c’est pour cette raison qu’il n’obtint pas dans ses classes tous les succès que l’on pouvait attendre de sa vive intelligence et de son étonnante facilité.

    Pendant le cours de la rhétorique, ses idées se modifièrent, ou plutôt l’appel de Dieu se fit entendre plus distinctement à son cœur. François y répondit avec joie sans balancer, et depuis cette époque, il n’eut qu’un désir : être missionnaire. Grâce à la sage direction d’un prêtre vénérable dont le nom est resté en bénédiction à Combrée, le jeune homme ne négligea rien pour se rendre digne d’une si belle vocation, et d’élève simplement régulier on le vit rapidement devenir un des plus pieux et des plus assidus au travail.

    Sa philosophie terminée, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères, le 5 septembre 1863. Ses qualités d’esprit et de cœur furent vite appréciées. Remarquable entre tous par sa charité et son dé­vouement, il fut nommé réglementaire.

    Parmi les aspirants avec lesquels il se lia plus intimement, il aimait à citer MM. de Bretenières et Dorie, deux futurs martyrs. C’est à lui, encore simple tonsuré, que, dans une promenade à travers le bois de Meudon, M. de Bretenières, déjà prêtre, voulut baiser les pieds. M. Bon s’y prêta avec simplicité ; mais ce souvenir lui était resté gravé dans le cœur, et il n’en parlait jamais sans émotion. Qui con­nait les desseins de Dieu ? C’est peut-être ce jour-là que notre con­frère reçut la vocation spéciale qui devait faire de lui, pendant toute sa vie, le chargé d’affaires des Martyrs.

    Il aurait dû partir pour les missions en 1867, mais on le garda au séminaire un peu plus longtemps, afin de l’employer aux deux procès Sanoniques, qui furent instruits à cette époque, à Reims et à Versailles, en vue de constater des guérisons opérées par le groupe des 93 Vénérables Serviteurs de Dieu.

    M. Bon montra pour ce genre de travail des aptitudes vraiment supé­rieures. Avec sa sagacité et sa prodigieuse mémoire, il arriva très vite à comprendre les rouages et à se mettre au courant des formalités si multiples d’un procès apostolique. Aussi fut-il, bien que simple notaire, la cheville ouvrière de tout le travail.

    Frappés de si remarquables dispositions, Messieurs les Directeurs du Séminaire résolurent de les utiliser pour l’avancement de la Cause de nos Martyrs ; c’est pourquoi, tout en donnant à M. Bon sa destination pour le Su-tchuen occidental, ils décidèrent qu’il passerait d’abord dans les différentes missions de la Cochinchine et du Tonkin, afin d’y commencer les procès apostoliques dont les lettres rémissioriales venaient d’être envoyées par la Sacrée Congrégation.

    Parti de France en février 1868, M. Bon se rendit donc en Cochin­chine où l’organisation des procès le retint plus de deux ans. Il passa ensuite au Tonkin méridional, et enfin arriva au Tonkin occidental, dans les derniers mois de 1871. L’instruction de la Cause des Mar­tyrs avait été déjà commencée par M. Cosserat, mais elle devait absorber un temps considérable, attendu que l’on menait de front le procès des Vénérables et celui des 450 martyrs de la grande persécu­tion de Tu-Duc. En outre, M. Lesserteur était à cette même époque rappelé comme directeur à Paris, et son départ laissait un grand vide dans la mission. Mgr Puginier fit valoir ces graves raisons au Conseil des Directeurs qui consentirent à modifier la destination primitive de M. Bon ; c’est ainsi que notre confrère devint missionnaire du Tonkin occidental. Toutefois il dut, en 1874, faire un voyage au Su-tchuen où sa présence était réclamée pour les procès à instruire. Il rentra parmi nous, à la fin de 1875.

    Toute la vie apostolique de M. Bon a été consacrée au service des Martyrs. Recueillir et enregistrer leurs actes glorieux, traduire les dé­positions, les annoter, les faire transcrire : telle a été son occupation constante. C’était lui qui devait, sinon tout faire, du moins tout diriger et tout surveiller.

    Malgré la monotonie d’un pareil travail, il ne s’en est jamais lassé et n’a jamais demandé à en être déchargé. Au contraire, il aimait sa besogne et ne craignait pas de l’augmenter en recueillant tous les détails qui semblaient intéressants pourla Cause des Serviteurs de Dieu : Le Père savait à merveille tirer d’un témoin tout ce que celui-ci con­naissait sur les Martyrs ; il excellait à lui faire expliquer, sans qu’il s’en doutât, les contradictions qui semblaient parfois exister entre sa déposition et les précédentes.

    Il traduisait avec une extrême facilité, soit en français, soit en latin, dans un style toujours clair, correct et parfaitement exact. Ses notes et explications sont un chef-d’œuvre de lucidité et de justesse.

    Grâce à lui, nos deux procès apostoliques ont été menés à bonne fin et expédiés à Rome : le premier en 1877, et le second en 1884. Malheureusement il laisse inachevé le procès ordinaire qui est de beaucoup le plus considérable ; il renferme en effet la déposition de plus d’un millier de témoins.

    Pour se reposer de son labeur, M. Bon aimait à cultiver les scien­ces naturelles, en particulier la botanique, qu’il avait étudiée autre­fois pendant son séjour au collège de Combrée, et bientôt on le cita comme un des plus distingués naturalistes de l’Indo-Chine. Il a en­richi la Flore de plusieurs variétés de plantes et de fleurs dont quel­ques-unes portent son nom, Il était en relation avec les sociétés savantes de France et membre correspondant du Muséum de Paris, auquel il adressait de fréquents envois qui étaient très appréciés.

    En reconnaissance de ces services, le Gouvernement du Protectorat lui avait fait décerner la décoration du Mérite agricole et celle du Dragon de l’Annam.

    M. Bon avait des connaissances très étendues, et il pouvait parler pertinemment sur presque tous les sujets ; aussi sa conversation était-elle recherchée par nos compatriotes.

    Mais ce qui vaut mieux, ce sont les belles qualités de cœur que l’on remarquait chez notre confrère, principalement sa bonté et son infatigable dévouement. Il ne reculait jamais devant la peine pour rendre service aux nombreux solliciteurs qui s’adressaient à lui : Caritas non cogitat malum, telle était la pratique du cher Père. Son âme loyale croyait volontiers à la sincérité d’autrui ; peut-être même ne se défiait-il pas toujours assez de ceux qui cherchaient à l’apitoyer sur leur sort.

    Comme il était d’un tempérament nerveux et très impressionnable, il avait plus de peine que d’autres à se maîtriser ; il avouait lui-même, avec une charmante bonhomie, qu’il n’était pas un modèle de pa­tience ; mais s’il lui échappait quelque vivacité, on connaissait si bien son bon cœur que personne ne songeait à s’en froisser ; loin de là, tout le monde louait ses efforts pour se vaincre et rendait hommage à  sa vertu.

    Depuis longtemps, il résidait habituellement dans notre collège de Ké-so, lorsque, au mois de mars 1892, la pénurie de missionnaires obligea Mgr Puginier à le mettre provisoirement à la tête du district de Thanh-hoa. Ce district étant l’un des plus éloignés de la résidence du Vicaire apostolique, il en résulte que le missionnaire s’y voit sur­chargé de besogne ; car les prêtres indigènes et les chrétiens s’adres­sent à lui dans toutes leurs difficultés.

    En outre l’agitation à laquelle fut en proie la province de Thanh-hoa, au commencement de cette année, occasionna à M. Bon un surcroît de fatigues et de sollicitudes qui ébranlèrent sa santé. Dans ces con­ditions, il ne lui était pas possible de travailler aux procès des Ser­viteurs de Dieu ; c’est pourquoi, au mois de septembre dernier, je nommai M. Rigouin chef du district. Quant à M. Bon, il voulut aller s’installer à Ké-ben, paroisse de l’intérieur, afin de pouvoir plus facilement s’occuper de ses traductions.

    Lorsqu’il s’y rendit après la Toussaint, il se portait comme à l’or­dinaire. Vers la fin de novembre, dans une lettre qu’il m’écrivait pour me remercier de lui avoir envoyé la Vie de Mgr Puginier, il ajoutait aimablement : « Pour vous, Monseigneur, je ne souhaite pas de lire « votre vie ; au contraire, je souhaite de vivre cent ans et que ce soit vous qui rédigiez ma « notice. »

    Hélas ! cette seconde partie de son souhait devait se réaliser bien plus tôt que nous ne le pensions lui et moi.

    Le 10 décembre, en effet, m’arrivait comme un vrai coup de fou­dre une dépêche qui m’annonçait que le Père était gravement malade. Cette nouvelle que rien n’avait fait prévoir, nous jeta tous dans une vive inquiétude. Je télégraphiai de suite pour avoir des détails ; mais le lendemain, je recevais une dépêche ainsi conçue : « Père Bon dé­cédé hier soir. »

    D’après les renseignements arrivés depuis, notre cher confrère se sentait un peu fatigué depuis quelques jours. Le samedi, fête de l’Immaculée Conception, il avait eu un violent accès de fièvre ; mais le lendemain matin, il se trouvait beaucoup mieux, quoique toujours très faible. Dans la soirée, il fut pris de frissons, suivis d’une transpiration très abondante ; bientôt parurent les vomissements et la diarrhée, symptômes trop certains d’un accès pernicieux. A partir de ce moment, le cher malade perdit connaissance et c’est dans cet état qu’il reçut les sacrements. Il s’était confessé quatre jours aupa­ravant.

    Averti par le curé de Ké-ben, M. Rigouin, qui se trouvait à quatre heures de là, accourut, dès le lundi matin, à son chevet et l’assista avec toute la charité fraternelle possible. Un moment le malade sembla le reconnaître ; mais ce ne fut qu’une lueur. Son corps était brû­lant comme un charbon. Peu à peu on le vit s’affaiblir, la respiration devint plus pénible ; enfin, à dix heures du soir, il rendait le dernier soupir. C’était le 10 décembre, jour de l’octave de saint François­-Xavier, l’un de ses patrons.

    Le corps, revêtu des ornements sacerdotaux, fut transporté à l’église où les fidèles vinrent prier en foule pendant toute la journée et la nuit du mardi. Le mercredi matin, M. Rigouin célébra les funérailles, entouré de M. Barbier et de quatre prêtres indigènes, au milieu d’une affluence considérable de chrétiens accourus de quatre paroisses. Plu­sieurs Européens de Thanh-hoa, malgré une distance de cinq heures de marche, tinrent à venir à la cérémonie funèbre, en témoignage de leur respectueuse estime pour le cher défunt.

    Cette mort si rapide et si imprévue a produit partout une vive impression non seulement parmi les missionnaires et les chrétiens ; mais aussi parmi les Européens dont M. Bon était bien connu, comme l’atteste l’article suivant publié dans un journal de Hanoï.

    « Nous avons le grand regret d’apprendre la mort de M.Bon, décédé le 10 à Ke-ben, dans la province de Thanh-hoa. M. Bon était un savant distingué, un botaniste remarquable, et le correspondant de nombreuses sociétés scientifiques qui avaient tenu à s’honorer de sa collaboration. Parmi les ouvrages qu’il laisse, nous citerons entre autres le Manuel annamite, l’ouvrage le plus simple et le plus complet qui ait été fait jusqu’à ce jour.

    « La mort de M. Bon est une grande perte pour la mission française du Tonkin et pour les nombreux colons qui avaient su apprécier les hautes qualités de son cœur et de son esprit.

    « Nous envoyons à sa famille et à la Mission nos bien sincères compliments de condoléances. »

    Notre bien-aimé confrère est mort à son poste, victime de son devoir ; c’est en allant aux malades chez les Muongs des montagnes qu’il a dû contracter les germes de la fièvre des bois. Mourir de la sorte est une des plus belles morts que puisse désirer un missionnaire.

    Maintenant son corps repose dans le cimetière de Ké-ben au pied de la croix ; quant à son âme, j’ai la ferme confiance que les Martyrs pour lesquels il a tant travaillé, lui auront obtenu le lieu de rafraî­chissement, de lumière et de paix promis à ceux qui meurent dans le Seigneur.

     

     

     

    Te ergo, quœsumus, tuis famulis subveni quos pretioso sanguine redemisti ;

    Æterna fac cum sanctis tuis in gloria numerari !

     

     

     

     

     

    • Numéro : 965
    • Pays : Chine Vietnam
    • Année : 1868