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Clovis BOLARD (1824-1894)

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    M. Clovis Bolard naquit, le 6 octobre 182, à Vernierfontaine (Doubs).

    Le grand séminaire de Besançon était alors comme un parterre, où des soins diligents cultivaient de belles âmes, qui devaient aller répan­dre le parfum de leurs vertus dans les pays infidèles, et cueillir des palmes sanglantes dans l’arène des témoins de Jésus-Christ.

    Quand on apprit en France que les vénérables Gagelin, Marchand, et d’autres avaient versé leur sang pour la foi et ceint la couronne du martyre, le jeune Bolard se trouvait parmi les élèves du sanctuaire. Les fêtes qu’on célébra pour exalter les glorieux athlètes du Christ, firent vibrer son cœur et y excitèrent ces inspirations généreuses qui devaient le conduire au Séminaire des Missions-Étrangères, cette maison bénie par laquelle avaient passé les martyrs de la Cochin­chine et du Tonkin.

    Ce fut donc au milieu de ces bruits de triomphe que grandit la vocation du jeune séminariste, et, quand sonna l’heure de la Sépara­tion, la grâce de Dieu lui donna la force d’abandonner parents, amis, patrie, pour aller dépenser sa vie à la conversion des peuples assis à l’ombre de la mort.

    Son désir du martyre ne devait pas se réaliser ; ses Supérieurs lui assignèrent les Indes pour théâtre de son apostolat. Adieu, prisons, chaînes, cangues, haches ! Adieu, martyre depuis si longtemps objet de ses vœux les plus ardents ! Dans les Indes, rien de toutes ces splendeurs. Mais, à leur place, un ciel de feu, une vie de privations, de fatigues, et au cœur une douleur continuelle à la vue de millions d’infidèles suspendus sur l’éternel abîme et demeurant sourds à cette voix, venue de si loin, qui les conjure de ne pas y tomber, avec des accents remplis de larmes, de tendresse et d’amour.

    M. Bolard partit en 1852 pour la Mission de Pondichéry. Alors les ouvriers apostoliques étaient peu nombreux, et chaque missionnaire avait de vastes contrées sous sa juridiction. Il ne pouvait rester long­temps dans chaque village, et il était en course à peu près toute l’année.

    Cette vie errante, hérissée de difficultés et de fatigues, fut loin d’effrayer M. Bolard. Suivons-le dans ses pérégrinations apostaliques.

    C’étaient de beaux moments, les quelques jours qu’il passait dans chaque chrétienté. Avertis d’avance, les néophytes appelaient de leurs vœux l’heure si désirée, répétaient les prières, et dressaient un pandel de verdure. Au jour désigné, les tambours remis à neuf et chauffés à la flamme de feuilles sèches de palmier, résonnaient joyeusement ; les chrétiens, fiers de leurs habits blancs et de leurs turbans de cou­leur, se réunissaient devant la chapelle ; puis la foule partait à la ren­contre du missionnaire. Quand on l’avait salué dans une immense acclamation, on le conduisait processionnellement à la maison de prière.

    Aussitôt commençaient les exercices d’une retraite. Tout le monde se mettait à rapprendre les prières et le catéchisme avec ardeur, car on savait que M. Bolard ne pardonnait aucune faute.

    La journée du missionnaire était remplie. Il y avait des heures pour arranger les procès, pour expliquer le catéchisme, pour préparer les jeunes gens au mariage et les enfants à la première communion. Le soir, avait lieu l’examen de conscience pour ceux qui devaient se confesser et communier le lendemain.

    Au jour de la clôture des exercices, quand l’heure du départ avait sonné, les néophytes se réunissaient tous à la chapelle. Le Père répandait son cœur dans celui de ses enfants qui recevaient à genoux une dernière bénédiction. La charrette était prête, le missionnaire y montait ; les bœufs se mettaient en marche, et l’on accompagnait encore bien loin, au son des tambours, l’envoyé de Dieu.

    Pour arriver à un autre village chrétien, il fallait à M. Bolard un jour, deux jours de marche. Pendant ce trajet, sa maison, c’était sa charrette couverte d’une grande natte de bambous tressés. On mar­chait de préférence la nuit, à cause de la chaleur. Mais, comme dans ce temps-là les chemins étaient affreux, les cahotements mettaient en fuite le sommeil. Aussi voyait-on souvent le Père suivre sa charrette à pied. Que de travail il donnait alors aux anges pour recueillir ses prières dans leurs encensoirs d’or et les faire fumer devant le trône de l’Éternel !

    Le lendemain, quand la chaleur devenait trop intense, on s’arrê­tait près d’un étang, à l’ombre d’un bosquet. Le voiturier, devenu cuisinier, faisait un trépied avec des pierres, plaçait dessus le pot à riz ; la flamme ne tardait pas à pétiller, et ainsi se préparait le frugal repas du voyageur.

    Pendant ce temps, M. Bolard se promenait gravement, récitait son bréviaire, faisait sa lecture spirituelle et nourrissait son âme de quel­ques passages de la Sainte Écriture. La vue d’un homme si mortifié, si recueilli, ne manquait pas d’attirer les païens, à qui il s’empressait de parler du vrai Dieu et de la nécessité de l’adorer.

    Après plusieurs années d’un ministère si fructueux, Mgr Bonnand lui confia le soin de construire des églises et des presbytères dans la mission. Rude besogne ! Rester toute la journée avec les ouvriers, pour les diriger et au besoin les stimuler, était un travail auquel de moins robustes que lui auraient succombé. Il avait pour ce genre d’ou­vrage deux grandes qualités : celle de faire travailler les chrétiens gra­tuitement, chacun selon ses moyens, et celle d’élever des constructions solides. Il n’a jamais joui de ses travaux : quand il avait fini dans un endroit, on l’envoyait recommencer dans un autre.

    En 1875, le Père fut heureux d’être placé de nouveau à la tête d’une chrétienté et de pouvoir se livrer à toute l’ardeur de son zèle pour la conversion des païens. Mais ici nous passons volontiers la plume à M. Baulez.

    Quand j’arrivai à Vellore, au mois de septembre 1875, M. Bolard était chargé, depuis quatre mois, du district de Tripatore. Avant cette époque, nous ne nous étions guère « rencontrés que deux ou trois fois, mais je savais déjà que M. Bolard était un missionnaire fort zélé, un ami sage et sûr. Vellore n’étant qu’à deux heures de chemin de fer de Tripatore, j’étais son plus proche voisin.

    Cette proximité relative me valut la joie de voir assez souvent ce confrère si pieux et si bon. Quel cœur aimant et dévoué je découvris sous ces dehors raides, si différents de la « rondeur méridionale ! M. Bolard était né ainsi ; ce corps de bronze avait reçu une âme d’acier et un cœur d’une tendresse infinie. À la vue de cette armure pesante, on disait : c’est un chevalier ; le heaume enlevé, on disait : c’est un frère. Pour moi, M. Bolard fut un ami « incomparable ; jamais peut-être le Nord et le Midi ne s’aimèrent si chaudement ; son beau calme me ravissait, et ma jeune ardeur le faisait sourire.

    Quelles bonnes heures nous passions ensemble ! Pendant quinze ans nous fûmes voisins, séparés par la distance, unis en Dieu comme deux frères. Ah ! que ce prêtre aimait les âmes ! Il eût voulu convertir l’Inde entière, et son impuissance lui brisait le cœur. Il me  disait :  Père, que faisons-nous ? Voyez ces pauvres païens qui se perdent ; venez, parlons-leur du bon Dieu… que d’âmes entre mon district et le vôtre ! Si nous pouvions chasser le démon de ces beaux villages, planter la croix partout, faire connaître et aimer Jésus-Christ,  nous rencontrer, triomphants, sur le champ de bataille !

    Ces effusions soulageaient son âme, et, un jour, il voulut attaquer le démon en face. Se trouvant dans une petite ville de son district, il se rendit au milieu du marché et se mit à prêcher. Hélas ! l’Inde est trop corrompue pour se rendre à la voix d’un prêtre. Les  protestants ont fait de la prédication en plein air une chose odieuse et ridicule ; ces hommes qui montent sur une borne pour insulter la Mère de Dieu, pour salir de leur bave immonde l’Église de Jésus-Christ, ces hommes sont trop méprisés pour qu’il soit encore possible de  parler aux païens comme le faisaient nos pères. M. Bolard fut entouré, écouté un instant, puis la foule s’éloigna et le pauvre missionnaire se trouva seul. Quand il racontait cette scène, ses yeux se remplissaient de larmes.

    Je n’ai pas connu de missionnaire plus mortifié que M. Bolard. Il recevait chaque année une somme considérable venant de son patrimoine. Jamais il ne s’en servit pour ses propres besoins ; il bâtit des églises et des presbytères, vint en aide à un grand nombre de confrères, se fit toujours un devoir d’employer son argent d’une manière utile ; mais il vécut jusqu’au bout pauvre comme ses chré­tiens.

    Tel était l’homme que Dieu m’avait donné pour frère et pour ami ; que son saint nom soit béni mille et mille fois pour ce don si pré­cieux !

    Vers la fin de sa carrière, les forces du cher Père s’étaient bien affaiblies, son esprit avait perdu de son activité ; Mgr Gandy lui donna un remplaçant et le rappela à Pondichéry. C’est là qu’il est décédé, après 42 ans d’apostolat, le 16 octobre dernier. Son mar­tyre n’a pas été un léger coup de sabre, mais une longue suite de sacrifices. Dieu les a tous comptés, et maintenant ils scintillent sur sa couronne éternelle.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 631
    • Pays : Inde
    • Année : 1852