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Alexis BOIVIN (1870-1923)

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    Né au hameau de Châteauneuf, commune de Saint-Sauves (Puy-de-Dôme), le 13  février 1870, Alexis Boivin entra en cinquième au petit séminaire de Cellules, tenu à cette époque par les Pères du Saint-Esprit, et y passa cinq ans. En octobre 1889, il fut admis aux Missions-Étrangères où il reçut l’ordination sacerdotale, le 2 juillet 1893. Parti de Marseille le 24 décembre de la même année, il arriva à Quinhon (Cochinchine Orientale), le 24 janvier 1894, apprit la langue à Kimchau et devint professeur au petit séminaire, à Noël 1894. En janvier 1896, il fut vicaire à Phanthiet, avec résidence habituelle à Cumy, région peu salubre où il contracta les fièvres qui ne l’ont plus quitté et ont hâté sa fin. En 1899, après un court séjour à Honkong, il fut nommé curé de Dongqua, puis, en janvier 1904, curé de Phanrang. En novembre 1907, il revint à Dongqua. Parti pour la France en janvier 1912, il rentra en avril 1914 pour devenir curé de Cuva, poste qu’il a conservé jusqu’à sa mort.

     

    Ce curiculum vitaæ, rapidement esquissé, ne nous fait pas connaître les qualités intimes de cette âme sacerdotale. Ce qui caractérisa notre confrère, ce fut une grande humilité, qui lui faisait fuir les distinctions, et une charité sans bornes. Il n’aimait pas à paraître, craignant même à l’excès, les grandes responsabilités ; il finit par faire rapporter sa nomination de Supérieur du grand séminaire, et ce ne fut pas sans difficulté qu’il prit place au Conseil de la  Mission.

     

    Apprenait-il qu’un confrère se trouvait dans le besoin ? vite sa bourse largement s’ouvrait et Dieu seul savait l’aumône qui s’en échappait. Un jour, un confrère reçut un mandat anonyme de trois cents piastres pour l’aider à relever l’église qu’un typhon avait rasée ; comme on cherchait à convaincre M. Boivin que l’anonyme c’était lui : « Voyons, dit-il, vous ne voudriez pas faire perdre au donateur, en cherchant à le découvrir, le mérite qu’il a eu, Dieu le connaît, cela suffit. » A une retraite de cinq jours qu’il prêcha aux prêtres indigènes, la charité sacerdotale fut le thème de toutes ses instructions.

     

    Sa bourse ne s’ouvrait pas seul au soulagement des infortunes ; son cœur s’ouvrait aussi. A combien d’entre nous placés dans des situations plus ou moins décourageantes, n’écrivit-il pas des lettres pleines de charme ? et l’espoir renaissait. Pour combien ne s’offrit-il pas de s’entremettre pour calmer un désaccord ou dissiper un malentendu ?  Il avait souffert lui-même et savait que la souffrance peut aigrir ; et il venait de lui-même, sans aucun appel, consoler, encourager. Il avait rêvé de conversions nombreuses,etDieu ne l’avait souvent placé que dans des postes assez ingrats sous ce rapport, aussi, se penchait-il avec amour vers ceux qui souffraient de leurs espoirs déçus. Il était parmi nous un de ceux qui étaient le plus au courant des us et coutumes annamites ; cela lui permit souvent de prévenir ou de calmer bien des litiges, à la satisfaction des deux parties.

     

    Il aimait aussi, de loin en loin, d’enfourcher Pégase ; mais, de ses poésies, seuls quelques rares privilégiés ont eu connaissance ; c’est dommage, si nous en jugeons par quelques-unes que nous avons pu lire. Il avait l’âme d’un poète, il n’en avait point la vanité.

     

    Le 19 juin I923, MM. Poyet et Laborier étant allés voir M. Boivin, furent tout surpris de le trouver gravement malade. Lui-même, habitué depuis longtemps à de fréquents et gros accès de migraine et de sciatique, ne s’inquiétait de rien. Cependant, les deux visiteurs, en passant à  la Résidence, demandèrent au docteur français de vouloir bien aller examiner le malade. Le docteur jugea prudent de le transporter à son ambulance indigène de Quangngai, afin de pouvoir lui donner des soins plus attentifs. C’était le jeudi 21 juin. Depuis le dimanche précédent, sans se plaindre, le Père était resté sans sommeil et sans nourriture, avec trois ou quatre accès de fièvre par jour.

     

    Le 22, voyant clairement son état, M. Boivin télégraphia à Monseigneur qui se trouvait à Saïgon : « Si je pars sans vous revoir, vous demande pardon ici de toutes mes fautes ; traverse une crise de forte fièvre qui affecte tous les organes. Hospitalisé depuis plusieurs jours. Docteur enraye pas maladie. Priez pour moi. Adieu. »

     

    Malgré la science et le dévouement du docteur, l’état de notre confrère ne s’améliorait point ; l’évacuation sur l’hôpital de Quinhon, où il y a un pavillon pour les européens, fut décidée. Le dimanche 24, le Père se confessa ; le lundi matin, il reçut la sainte communion en viatique, et le 26, à l’aurore, installé dans une camionnette automobile aimablement prêtée par la Résidence, il fut conduit à Quinhon, accompagné par un de nos confrères.

     

    La première partie du voyage se fit dans d’assez bonnes conditions ; mais, par suite du mauvais état de la route, la seconde partie fut très pénible et la fièvre alla en augmentant. Dès avant l’arrivée à Quinhon, commença le délire qui ne le quitta plus. Dans sa première visite, le docteur diagnostiqua une typho-malaria et ne cacha aucunement son inquiétude. Les confrères présents se relayèrent pour veiller le malade.

     

    Le 27, vers trois heures du matin, l’infirmier remarqua que le pouls du malade baissait fort et jugea bon de lui faire une injection d’huile camphrée. La piqûre faite, M. Boivin respira deux ou trois fois, puis sa vie s’arrêta au moment où le confrère qui le veillait lui donnait une dernière absolution.

     

    Après l’absoute donnée à l’église de Quinhon, en présence de M. le Président et de toute la population européenne, le cercueil fut transporté à Langsong où le lendemain matin eut lieu l’inhumation, en présence des élèves du séminaire, des religieuses, de nombreux chrétiens et de 26 missionnaires ou prêtres indigènes.

     

    Un de nos confrères qui assista M. Boivin durant sa dernière maladie nous disait : « Il avait le pressentiment de sa fin prochaine. Aussi, n’est-ce pas à l’improviste que son âme aura paru devant Dieu ; ses dernières souffrances, ajoutées aux précédentes qui ne furent pas petites, auront contribué beaucoup à effacer les petites taches qu’elle avait pu contracter au contact de ce monde. »

     

    En témoignage de l’estime et l’affection que le cher défunt avait su conquérir, les païens de son district de Cuva, apprenant sa mort, vinrent demander un service pour le repos de son âme, comme ils avaient fait quelques mois auparavant pour M. Sudre. Ce touchant et double hommage prouve combien est fausse l’opinion de certains européens qui se figurent que païens et chrétiens sont toujours en lutte, et que les païens ne peuvent supporter les missionnaires.

     

    De cette vie trop courte, il nous reste une double leçon de charité et d’humilité que nous n’aurons garde d’oublier. Du haut du Ciel, M. Boivin, protégera plus efficacement encore ceux qu’il aimait tant à encourager ici-bas.

     

     

    • Numéro : 2086
    • Pays : Vietnam France
    • Année : 1893