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Lucien BOITEUX (1902-1944)

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    M. Lucien Boiteux, né à Surmont, en Franche-Comté, le 8 février 1902, appartenait à une famille de bonne souche paysanne. Son père et sa mère étaient très pieux, racontait-il lui-même ; revenant des champs ou du marché, ils faisaient route ensemble en récitant le rosaire avec recueillement et dévotion. Dieu ne pouvait que bénir une si belle famille en s’y réservant sa part parmi les enfants : une religieuse et un missionnaire.

     

    Lucien grandit au milieu de ses frères, et de bonne heure partagea leurs travaux, leurs jeux et leurs sports. La chasse était une passion pour ces vaillants garçons. Il leur arrivait en plein hiver, de se lever la nuit, une fois la maisonnée endormie, pour aller poursuivre le gibier dans la neige. On rentrait avant le jour, fatigué, transi de froid, mais la musette bien garnie ; et à l’aurore, en allant à la messe ou au travail, on avait les yeux lourds d’insomnie, mais on ne l’avouait pas, car il ne fallait pas que la maman connût ces expéditions nocturnes. Elle les eût désavouées et avec raison.

     

    Le père était mort de bonne heure et c’est sur la mère que retombait la lourde tâche d’élever ces turbulents enfants. Elle y réussit parfaitement, et elle en fit des hommes. Son petit Lucien, de tous le plus pieux, deviendrait-il prêtre un jour ?. C’était le rêve de son cœur maternel. Mais quand plus tard, il parla des missions lointaines, elle comprit que le Bon Dieu allait lui demander un très grand sacrifice. Néanmoins elle l’accepta courageusement et chrétiennement. N’avait-elle pas déjà un missionnaire dans sa propre famille, puisque son frère le P. Favre évangélisait depuis des années les îles de la lointaine Océanie. C’est sur les conseils de cet oncle que Lucien entra aux Missions-Étrangères de Paris, où il se fit remarquer par sa piété et sa parfaite docilité à observer scrupuleusement le règlement de la maison. Une tendre dévotion à la Sainte-Vierge l’aida grandement à se révéler l’excellent missionnaire qu’il resta toute sa vie,

     

    Ordonné prêtre en 1926, il reçut sa destination pour la Mission de Ningyuanfu. On fut heureux au Kientchang de voir arriver ce Franc-Comtois de belle allure, de santé robuste, de tempérament entreprenant et vif. Doué d’une excellente mémoire, affranchi d’une certaine timidité commune aux débutants, il apprit vite le chinois et fut bientôt apte au ministère apostolique. Après quelques mois d’apprentissage à Hosi, tout près de Ningyuanfu, son évêque l’envoya plus au loin à Tchang-pinn-tze. Ce poste, l’un des plus pénibles du Kientchang, est situé en pleine montagne, sur les bords du Yalong, qui s’écoule au fond d’une étroite vallée. Il fut fondé jadis par Mgr de Guébriant qu’enchanta l’âpre poésie du site et la bonne simplicité des montagnards. Après lui, Mgr Baudry, alors jeune missionnaire, y construisit à flanc de montagne une maison d’habitation et une magnifique église dédiée à St François-XaVier. Il fallait que le saint Patron des Missions présidât lui-même aux destinées chrétiennes de cette région, plus que toute autre déshéritée et digne de compassion.

     

    C’était un poste bien difficile pour un nouveau confrère. Mais on pouvait faire confiance à M. Boiteux. Son tempérament de chef le désignait comme étant l’homme de la situation : il fallait un apôtre de sa trempe, plein de zèle et de courage, de hardiesse et d’initiative. Aussi les montagnards de Tchang-pinn-tze eurent-ils vite fait d’aimer et d’apprécier leur nouveau pasteur ; en peu de temps, il avait gagné le cœur de mes braves gens, et pris sur eux un ascendant extraordinaire. Il était comme le roi du pays, et c’est devant lui que chrétiens ou païens venaient discuter les litiges et plaider les procès. Il lui fallait alors s’improviser avocat, juge de paix ; et la sentence était toujours acceptée de bonne grâce, car on le savait équitable et impartial. Sa générosité était légendaire Une année de disette, il fit de longues journées de voyage et dépensa de fortes sommes pour assurer le ravitaillement et secourir les affamés. Que de travaux et de fatigues il s’imposait pour venir en aide à ces miséreux, tout en s’occupant des âmes dont il avait la charge devant Dieux ! Plusieurs fois par an, il parcourait les montagnes par des chemins impossibles et dangereux, afin de visiter ses chrétiens, famille par famille, suivant la tradition du Kientchang, pour s’assurer de leur persévérance et leur administrer les sacrements. Il visitait de même les païens. Beaucoup se firent chrétiens, tous devinrent ses amis. C’était en somme une magnifique vie de missionnaire, la vie dont il avait rêvé, étant aspirant à la rue du Bac. Certaines randonnées apostoliques lui rappelaient aussi sans doute les nuits buissonnières de son enfance, à Surmont, les chasses passionnantes, les courses épuisantes à la poursuite du gibier. Maintenant il courait après les âmes pour les arracher au démon et les amener à Dieu.

     

    Les pirates, malheureusement, pullulent dans les montagnes du Kientchang. Ce sont, pour la plupart, des sauvages Lolos, qui de leurs inaccessibles repaires, se précipitent sur les pacifiques Chinois, pillent leurs maisons et les emmènent en captivité. La présence de M. Boiteux devint pour le pays une garantie de sécurité ; son prestige en avait imposé aux Lolos eux-mêmes qui, d’un commun accord, respectèrent Tchang-pinn-tze. Un jour, il arracha de l’esclavage une famille chrétienne qu’un puissant seigneur Lolo détenait captive depuis des années. Il savait à quoi il s’exposait ; mais il avait fait taire la prudence humaine pour n’écouter que sa charité. Comme le bon Pasteur, il eût donné sa vie pour ses brebis. Depuis lors, ce fut de la part de ce seigneur Lolo une rancune farouche, une haine à mort, une lutte sans trêve ni merci. La tête du missionnaire fut mise à prix et chaque sortie risquait d’être tragique. De fait, il tomba dans des embuscades ; ses biens furent pillés ; il y eut des rencontres sanglantes, un de ses bons serviteurs fut tué à ses côtés. C’était la vie dangereuse. D’autres confrères se fussent découragés. M. Boiteux était brave : « Le devoir avant tout », dût-on mourir.

     

    C’est alors que le démon, jaloux des échecs que lui infligeait ce bon missionnaire, imagina d’entrer en guerre ouverte. Il s’agissait d’effrayer les gens, pour reprendre sur eux l’emprise perdue. Il manifesta son mécontentement par une pluie de cailloux qui tombèrent violemment un peu partout sur sa résidence, les écoles, les chambres de ses domestiques, sur les gens mêmes, mais sans blesser personne ni rien casser. Ces jongleries n’étaient pas pour alarmer M. Boiteux. Il fit d’abord une sérieuse enquête, et quand il eut la preuve évidente de l’intervention diabolique, ce ne fut pas compliqué : un peu d’eau bénite par-ci, quelques médailles de St Benoît par là, et le malin dut s’avouer vaincu. Les six années que M. Boiteux passa à Tchang-pinn-tze furent en somme « l’âge d’or » du village. Quand il fut transféré au poste plus important de Té-tchang, d’unanimes regrets l’accompagnèrent.

     

    Son expérience toute fraîche, ce zèle audacieux et ardent, cette vie débordante qui était la sienne, M. Boiteux en ferait profiter les nombreux et fervents chrétiens de Té-tchang. Heure sainte, premier vendredi du mois, missions des RR. Pères Rédemptoristes, cercle d’études, jeunesse catholique, tout fut mis en œuvre pour le bien des âmes. Il prêchait avec éloquence et catéchisait chaque jour. Le soir, après dîner, malgré les fatigues de la journée, il réunissait encore autour de lui les jeunes chrétiens du voisinage. Là, dans l’épanchement d’une familière conversation sur tous les sujets d’actualité, il tâchait de leur inculquer une mentalité plus moderne, plus chrétienne. Ne pouvant pas s’occuper personnellement de l’école des filles et de l’orphelinat, il fit appel aux Oblates Franciscaines Missionnaires de Marie, et leur céda sa propre maison. Lui-même logea comme il put en attendant de bâtir le vaste presbytère actuel.

     

    À Té-tchang, comme ailleurs, sa bonté et sa charité furent inépuisables : il était l’homme dont tout le monde profitait. Il avait surtout en France, son oncle missionnaire, revenu d’Océanie, et devenu, à Lyon, Procureur de sa Congrégation. Cet oncle si dévoué, fut le pourvoyeur de sa générosité : il recueillait pour son neveu les aumônes que de charitables âmes destinaient aux « petits Chinois ». Ainsi, tous deux collaboraient pour le bien des âmes et la conversion des païens.

     

    En 1935, « la vague rouge » déferla sur le Kientchang. Les communistes, en armes, ennemis de l’Eglise, traversèrent du nord au sud, toute la Mission de Ning-yuan-fu, et la consigne, pour les missionnaires, était de ne pas tomber entre leurs mains. Té-tchang se trouvait sur leur route. A leur approche, ce fut l’exode pour M. Boiteux, ses religieuses, ses orphelins et tout son personnel. Lui-même partit le dernier et leur échappa de justesse. On se cacha dans les montagnes, affrontant mille dangers, de nombreuses privations et l’angoisse d’un avenir incertain. Grâce à Dieu, ce ne fut pas long, car les rouges ne firent que passer. Mais, rentré à Té-tchang, on trouva la maison pillée et saccagée.

     

    Tant de fatigues et d’émotions avaient eu raison de la robuste santé de M. Boiteux. Un repos prolongé devenait nécessaire. Il alla le prendre en France en 1938, auprès de sa mère et de ses frères. Quelques mois plus tard, il regagnait son poste de Té-tchang, muni de nouvelles forces et d’un grand courage. Son retour coïncida avec ­la retraite annuelle des missionnaires à Ning-yuan-fu. Tous lui firent fête et se réjouirent de le revoir parmi eux, car M. Boiteux était aimé et estimé de ses confrères. Bon et loyal comme avec ses chrétiens, il avait pour tout le monde d’inépuisables trésors de charité et de bienveillance. On admirait sans réserve son zèle, son intrépidité, sa confiance en soi : on savait que son cran extraordinaire avait, en maintes circonstances, émerveillé les Chinois et remporté d’éclatants succès, là où arguments et diplomatie eussent été inefficaces. Son talent, il le mettait volontiers au service des autres. Dans des conjonctures difficiles, on faisait appel à lui ; sa seule présence ranimait les courages et semblait un gage de réussite. Dans la maladie, on s’adressait encore à lui. Il savait diagnostiquer, soigner et guérir comme un praticien, parce que, ayant toujours pratiqué envers les malheureux de son entourage la fraternelle charité du bon Samaritain, il avait de ce chef acquis peu à peu une expérience médicale remarquable.

     

    En 1943, M. Boiteux quitta Té-tchang pour devenir curé de la cathédrale et du district de Ning-yuan-fu. La vie dangereuse semblait donc passée pour lui : il travaillerait désormais dans une pai­sible tranquillité bien méritée. On l’e,pérait ‘u moins ; hélas, il en fut autrement. Au début de juin 1944, son Vicaire apostolique lui demanda d’aller à Tchang-pinn-tze, son ancien district. On avait besoin de son expérience des hommes pour y régler différentes affaires. C’était la saison des pluies, peu favorable aux longs voyages en montagne. « C’est bien par obéissance que je pars, » disait-il. L’obéissance, cette fois, devait le mener plus loin et plus haut qu’il ne pensait. Dans un article paru jadis dans les Missions Catholiques, M. Boiteux racontait quelques-unes de ses innombrables aventures ; et cet article s’intitulait : « Comment on frôle le martyre ». Il l’avait frôlé plus d’une fois au cours de sa carrière mouvementée. Dieu jugea sans doute que l’apprentissage avait assez duré et que son élu était enfin digne de donner sa vie et de recevoir la palme... Le voyage durait depuis une dizaine de jours ; une seule étape le séparait de Tchang-pinn-tze. C’était le samedi 17 juin. Le matin, il célébra la sainte messe, de bonne heure, dans la petite église de Chouaho, en pleine brousse, puis se mit en route. Afin de pouvoir arriver le soir même et célébrer la sainte messe le lendemain, il prit un raccourci très dangereux, infesté de brigands. Il le savait. Vers midi, il se reposa un instant dans un petit village, puis continua sa route. Est-ce alors que les pirates, escomptant un riche butin, complotèrent sa mort ? Il n’avait pas fait deux kilomètres, qu’il était arrêté et avait la poitrine transpercée d’un coup de lance. Son domestique était tué en même temps. S’emparant du cheval et des bagages, les assassins s’enfuirent, abandonnant leurs victimes sur le bord du sentier. C’est là qu’expira M. Boiteux, versant son sang pour Dieu et les âmes, dans ces montagnes où il avait jadis tant travaillé, tant souffert.

     

    La nouvelle se répandit bientôt aux environs. Le prêtre chinois, résidant à Ouitchenn, ville toute proche du lieu de l’attentat, alla recueillir le corps du défunt qu’il fit transporter chez lui. Le 29 juin, fête des Apôtres Pierre et Paul, le triste convoi reçut les hommages de toute une population païenne et chrétienne, sincèrement affligée et recueillie. Nous avons pleine confiance que notre intrépide missionnaire emploiera tout son crédit auprès du divin Maître en faveur de sa chère Mission.

     

     

    • Numéro : 3310
    • Pays : Chine
    • Année : 1926