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Arthur BOISSEAU (1849-1888)

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    M. Arthur Boisseau était né à Montsurs (Mayenne). Il fit ses études classiques, partie au lycée de Laval, partie au petit séminaire de Mayenne. Son caractère ardent et vif ne l’eût que trop facilement entraîné aux écarts de la jeunesse, mais Dieu veillait sur lui. De bonne heure il se sentit appelé à une vie de dévouement et de sacrifice. Le dévouement était d’ailleurs chez lui comme une vertu de famille. Il entra au Séminaire des Missions-Étrangères  le 19 août 1868. Un peu plus tard, il fut rejoint à Paris par son unique sœur, qui venait à son tour s’enrôler sous la bannière de la charité, chez les Filles de Saint-Vincent-de-Paul.

    Ordonné prêtre le 25 mai 1872, M.Boisseau fut destiné au Su-tchuen Méridional où il arriva au commencement de l’année suivante. Après quelques mois consacrés à l’étude de la langue, il fut placé dans le district de Tse-lou-kan. Ardent et infatigable à la marche, il ne reculait pas devant les plus longs voyages à pied pour visiter ses chrétiens ou assister les malades.  Je sais, écrit le P.Béraud, son confrère, qu’il a fait quelquefois de dix à quinze lieues par jour pour aller administrer un moribond ou rendre service à quelque confrère. Les malades et moribonds Chinois, pas plus que ceux de France, ne choisissent leur jour pour mourir, et souvent il arrive que quand le missionnaire se trouve au bout le plus reculé de son district, des chrétiens de la station la plus éloignée lui arrivent, le saluent par une grande prostration en disant : je viens chercher le Père spirituel pour un malade. Le P.Boisseau plus que d’autres s’empressait alors, il ramassait vite sa petite chapelle et, qu’il fît jour ou nuit, qu’il neigeât ou qu’il plût, les chemins pleins de boue, les torrents débordés, rien ne l’arrêtait : il ne voulait pas arriver trop tard. C’est à l’article de la mort, disait-il souvent, qu’on attrape les plus gros poissons, ils crachent tout à ce moment-là . Outre la visite de son grand district et de ses malades, le P.Boisseau avait de plus aux environs de son oratoire de Tse-lou-kan une grande chrétienté. Sitôt qu’il rentrait chez lui, il fallait confesser toutes ses personnes pieuses. Pour les grandes fêtes, il avait beaucoup de monde, et devait passer trois jours entiers de suite au confessionnal. Il avait la direction des personnes pieuses des écoles de garçons et de filles ; le P. Boisseau mettait du cœur et de l’ardeur en tout ce qu’il faisait !

    C’est au milieu de ces travaux que la fièvre typhoïde faillit en faire un martyr de la charité. Une sorte de peste s’était abattue sur son troupeau et ne lui laissait point de repos. Non seulement il allait administrer ses malades, mais encore il les visitait souvent et ne les perdait pas de vue jusqu’à leur mort. En ce temps-là, son cœur eut à souffrir de la perte de ses meilleurs chrétiens. La vierge maîtresse d’école et son frère, le catéchiste, qui étaient tout dévoués à leur Père, furent emportés par la maladie. Leur pauvre curé, déjà malade lui-même, les visitait tous les jours, et c’est au pied de leur lit de mort qu’il gagna leur maladie qui le mit aux portes du tombeau.

    Sitôt qu’il fut à peu près guéri, Sa Grandeur voulut lui faire changer d’air et de position : elle le nomma au district de Pou-kiang, où il vient de mourir, de sorte que pendant ses seize ans de mission, il n’a fait que deux districts. Quand il arriva à Pou-kiang, de nouveau, il fut mon voisin : bien des fois je suis allé chez lui et il est venu chez moi. Au commencement de l’année 1885, il vint passer les fêtes du premier de l’an chinois chez moi, à Nieu-kou. Cette année-là, à cause des bruits de guerre et de persécution, il n’y eut pas de retraite générale. Tous les deux nous convînmes de faire notre retraite chez moi. À cause d’autres circonstances qu’il serait trop long de rapporter, j’eus le bonheur de posséder le P.Boisseau pendant un mois entier à ma résidence. Cette fois, je crois que nous fîmes une bonne retraite ; sur le désir qu’il m’en exprima, nous la prolongeâmes de douze jours. Trois méditations de trois quarts d’heure par jour et autres exercices. Nous avions établi le chapitre, nous nous faisions mutuellement la correction fraternelle, et étant prêtres et confesseurs l’un de l’autre, nous nous faisions les confidences de toute notre vie ; oh ! le bon cœur et l’ardent ouvrier !

    La nature lui avait donné un tempérament très nerveux et très impressionnable, que d’efforts il a faits pour combattre et vaincre son caractère ! Quelquefois, quand il s’était laissé aller au feu d’une discussion quelconque, il lui arrivait de me demander pardon, non qu’il m’eût offensé, mais il voulait abattre l’amour-propre et vaincre son caractère. Je me rappelle qu’en cette circonstance , je l’invitai à prêcher pour le jour des Cendres. Après son sermon, je lui fis observer qu’il parlait d’une manière trop posée et trop lente, il ne me répondit rien, mais je compris bien à sa mine qu’il me disait : J’ai tant fait d’efforts pour en arriver là !

    Lorsque je reçus mon changement pour Kia-tin, il ne put me voir avant mon départ, mais sitôt qu’il fut libre, son bon cœur pour moi me l’amenait à travers les distances, au milieu d’embarras et de difficultés très grandes. Cette fois-là, il resta huit jours avec moi, et à son départ, je voulus l’accompagner jusqu’à une journée de marche ; nous passâmes par son ancien district de Tse-lou-kan. Sitôt que ses anciens chrétiens apprirent son arrivée, tous les chefs de famille avec les deux catéchistes en tête s’empressèrent pour venir voir, inviter et retenir chez eux leur ancien et bien-aimé Père. On lui fit mille cadeaux et compliments. Hommes et femmes s’empressaient pour le voir, lui parler. Le pauvre Père avait le cœur gros et les yeux pleins de larmes en revoyant ses chers enfants. Ici encore, il voulait se dompter, il parlait peu et voulait bien vite, pour faire un plus grand sacrifice. »

    Cette année, la retraite annuelle des missionnaires eut lieu à Kia-tin-fou. Le P.Boisseau, écrit Mgr Chatagnon, qui se trouvait à 30 lieues de distance, arriva selon sa coutume, l’un des premiers. Il me parut bien portant. Tout le temps de la retraite et de notre réunion qui dura dix jours, il se montra, ce qu’il était ordinairement, le plus vif et le plus gai. J’eus de nombreux et longs entretiens avec lui, il me parut toujours jeune et plein d’ardeur. Le district dont il était chargé comprenant deux sous-préfectures, Pen-chan et Pou-kiang, ne lui pesait pas du tout, et quoiqu’il fit l’ouvrage de deux missionnaires, il ne me demanda pas à être soulagé. Je m’applaudissais de son zèle et de son courage. Le 9 mai dernier, je l’embrassai et le congédiai heureux et content de retourner au travail après une bonne retraite. Il partit en compagnie de P. Tailhan, qui allait plus loin et devait traverser son district.

    Le 18 mai, écrit ce confrère, nous nous séparâmes après nous être mutuellement confessés et nous être dit au revoir. Nous faisions nos calculs, et la sainte Vierge faisait aussi les siens ; elle lui laissa achever bien dévotement son mois de Marie, qu’elle lui fit couronner, le 30, par un acte de charité sacerdotale. Ce fut le dernier des actes apostoliques de notre regretté confrère. Ce jour-là, on vint le chercher pour aller baptiser un petit varioleux en danger de mort, à quatre ou cinq kilomètres de distance. La chaleur était excessive. Le cher Père n’était pas tenu d’aller lui-même baptiser ce moribond : il aurait pu envoyer à sa place quelque chrétien. Mais on peut dire que l’héroïsme de la charité était en ce vrai apôtre à l’état naturel. Il ne compta donc ni avec la facilité de se faire remplacer, ni avec les ardeurs du soleil qu’il savait pourtant lui être très dangereuses. Il n’écouta que son charitable cœur et voulut se donner la joie de sauver une âme. Il partit aussitôt, baptisa le moribond, et revint à pied, comme il était parti, mais remportant en plus les germes de la maladie qui devait le conduire lui-même à la tombe

    Le soir même, il se sentit pris d’une maladie propre à ces pays, le han-ky, espèce de fièvre typhoïde dont meurent beaucoup de missionnaires. Il prit un remède qui lui fit du bien, car la fièvre disparut en partie. Cependant, le lendemain, bien qu’il eût fait préparer l’autel pour célébrer les saints mystères, il n’osa pas commencer, tant il sentait sa tête affaiblie. Y aurait-il eu de plus une insolation ? Je ne saurais le dire. En tout cas, le sang se portait vers les parties supérieures du corps. Il se trouvait en visite dans une riche famille de bons chrétiens où il pouvait se soigner, il crut bien faire de retourner en chaise à sa résidence, distante de quinze à dix-huit kilomètres. Le bon Dieu en disposait ainsi pour montrer combien il prend soin de ceux qui abandonnent tout pour lui et qui se dépensent généreusement eux-mêmes. Le 31 mai, sur le soir, le P. Boisseau arrivait chez lui. Son domestique, serviteur fidèle qui gardait sa maison en son absence, comprit de suite la gravité du mal qui menaçait la vie de son bon maître. Il lui proposa d’envoyer des gens me chercher, et sa proposition fut acceptée. J’étais à une journée de marche ; mais, grâce aux bonnes jambes de ceux qui vinrent m’apporter la nouvelle, le lendemain 1er juin je me trouvais auprès de mon cher confrère et ami.

    Il eut quelque peine à me reconnaître ; mais en entendant ma voix, il comprit. Sa langue était presque totalement paralysée ; à peine pouvait-il dire par ci  par là quelques mots, mais il souriait volontiers et riait même de son empêchement. Sa tête était très chause :  Vous êtes dans une situation critique, lui dis-je, il faut faire un bon acte de contrition, et vous allez voler le paradis ; car, dans cet état, vous êtes bien dispensé de vous confesser. Cette idée le fit sourire ; je lui fis, à plusieurs reprises, les mêmes recommandations, ajoutant que si le bon Dieu ne déliait pas bientôt sa langue, je lui donnerais l’absolution au moindre signe de danger. Il écoutait ces paroles avec gravité. Nul doute qu’il n’ait fait plusieurs fois son acte de contrition. Mais lorsque je lui parlais de remèdes, il ne m’écoutait plus. Il se faisait, je crois, illusion sur la gravité de son mal, parce qu’il ne le sentait pas.

    Le 3 juin arriva un autre confrère, M. Arnal, que j’avais envoyé chercher. Le malade le reconnut parfaitement, sourit plusieurs fois, se dressa sur son lit, et dit très distinctement en chinois. " Ne craignez pas". Son cerveau était cependant troublé. Il cherchait des idées qui le fuyaient, des mots qui ne venaient pas. Alors il faisait de nouveaux efforts pour rappeler ses souvenirs, pour s’expliquer, et, ne pouvant y réussir, il finissait par sourire de son propre état. On lui parla de la miséricorde de Dieu, des bontés de Notre-Dame de Lourdes qu’il aimait beaucoup. Il écoutait avec plaisir, lorsqu’une crise de nerfs se déclara. Il reçut alors l’absolution, l’Extrême-Onction et l’indulgence plénière in articulo mortis. Il était près de midi. Nous espérions encore le sauver, en l’obligeant à prendre des remèdes. Mais, vers le soir, une sueur excessive, sa respiration haletante et une fièvre brûlante répandue par tout le corps, nous firent perdre tout espoir.

    Des affaires graves obligèrent M. Arnal de s’en retourner chez lui, le 3 au matin, après avoir célébré la sainte messe pour le moribond. Pour moi, excepté le temps de la sainte messe et du bréviaire, je demeurai toujours au chevet du malade. Je lui récitai plusieurs fois les prières des agonisants, et les chrétiens venus en nombre firent de même ; mais ce ne fut que lentement, après avoir épuisé toutes ses forces, sa respiration devenant presque imperceptible, qu’il rendit très doucement son âme à Dieu, C’était le 4 juin, vers quatre heures et demie de l’après-midi ; je venais de réciter ces mots : Pour moi, Seigneur, je vous ai connu, et ceux-ci ont reconnu que vous m’avez envoyé, et je leur ai fait connaître votre nom et je le leur ferai connaître encore. Par ces paroles, la sainte Écriture offrait donc à Dieu, par l’entremise de son pauvre ministre, cette belle âme, couverte de ce manteau de la charité, qui avait été sa plus grande vertu sur la terre.

    La figure du défunt conserva après sa mort une très belle apparence. Presque aussitôt il fut habillé de ses ornements sacerdotaux et  exposé au milieu des lumières. Les chrétiens chantèrent l’Office des Morts trois jours durant. Le dernier jour, ils étaient plus de trois cents. Cinq missionnaires de la mission voisine qui se trouvaient là tout près, pour leur retraite, vinrent prêter leur charitable concours pour les obsèques. M. Piault, de notre mission, arriva aussi, juste à temps, si bien que la messe fut chantée et l’absoute donnée avec autant de solennité qu’en France : chose bien rare à la mort d’un missionnaire en Chine. Mais la divine Providence, encore une fois avait tout disposé pour récompenser, aux yeux des chrétiens, son fidèle serviteur et lui donner une sépulture solennelle.

     

     

     

    • Numéro : 1136
    • Pays : Chine
    • Année : 1872