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Xavier BOHN (1867-1901)

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    M. Xavier Bohn naquit le 25 avril 1867 à Blrinschwiller, diocèse de Strasbourg , de parents aussi respectables pour leurs sentiments religieux que respectés pour le rang qu’ils occupaient dans la commune. Tout semblait sourire au premier-né ; mais l’épreuve n’était pas loin.

    Quatre ans après, au cours de la sombre tourmente qui nous ravit l’Alsace-Lorraine, en janvier 1871, l’enfant perdait son père. Il  ne comprit bien toute l’étendue de cette perte que plus tard, à mesure que sa raison se développa ; et ce fut peut-être la cause première de cet air sérieux, presque sévère, qu’il conserva toute sa vie et qui constitua un des traits les plus saillants de son caractère, d’ailleurs très aimable. La mère de Xavier, qui était foncièrement chrétienne, ne négligea rien pour élever son fils dans la crainte et l’amour de Dieu. De son côté, Xavier profita si bien de ses leçons, qu’il ne tarda pas à se sentir attiré vers quelque chose de mystérieux, de divin. Autre Samuel, il entend un jour la voix de Dieu ; il hésite d’abord, mais bientôt le doute n’est pas possible, c’est le Seigneur qui parle, qui l’appelle à son service : « Ecce ego, Domine, quia vocasti me ! » et il entre au collège des Marianites, à Belfort. Il était alors dans sa douzième année, année de grâce et de bénédiction, pendant laquelle il se prépara de son mieux à recevoir le Dieu de l’Eucharistie.

     

    La ferveur du jeune Xavier, au jour de sa première communion, dut être grande, si l’on en juge par la ferme volonté qu’il manifeste dès lors d ‘appartenir à Dieu, de se consacrer au service des autels et de se sacrifier au salut des âmes. En 1881, il frappe à la porte du petit séminaire de Zillisheim. Là , comme à Belfort, il se distingue entre tous ses camarades par une régularité et une application qui le placent bientôt à la tête de sa classe.  Son jugement est aussi prompt que sûr ; son intelligence est toujours en éveil. Cependant sa vocation sacerdotale se dessine de plus en plus ; la lumière divine qui éclaire sa route devient chaque jour plus vive ; et, en 1887, après avoir achevé ses humanités, il entre au grand Séminaire de Strasbourg. Il y passe deux ans, reçoit la tonsure et les ordres mineurs, et se sent appelé à une vocation plus haute, plus parfaite que le sacerdoce, à l’apostolat parmi les nations infidèles : « C’en est fait , dit-il, je serai missionnaire, » et il sollicite son admission au Séminaire des Missions Etrangères.

    Le séminariste avait compté sur la bonne volonté des autorités allemandes pour obtenir l’exemption du service militaire, mais sa demande est refusée. D’un autre côté, Mme Bohn est très malade et lui, l’aîné de la famille, a sa place marquée au chevet de la mourante. En vain il fait instance sur instance pour bénéficier d’un sursis : la loi est rigoureuse, il ne peut s’y soustraire que par la fuite. Les agents du gouvernement vont arriver ; il n’a que le temps de dire un dernier adieu à sa pauvre mère , et, le soir venu, il quitte le toit paternel en compagnie  d’un fidèle serviteur. Le temps presse ; il s’agit de passer la frontière avant le jour. Plus d’une fois, nos deux voyageurs tremblent d’être découverts ; ils cheminent pourtant par des sentiers peu fréquentés ; mais, au milieu des épaisses ténèbres de la nuit, la rencontre des gendarmes ou douaniers prussiens est toujours possible. Enfin, au point du jour, ils constatent avec joie que la terre d’Allemagne, ou plutôt la terre germanisée d’Alsace, est derrière eux : ils sont en territoire français.

     

    L’aspirant missionnaire s’attendait à être reçu à bras ouverts à la rue du Bac. Il n’en est rien, hélas ! M.le Supérieur du grand Séminaire de Strasbourg n’a pas encore envoyé le certificat requis pour l’admission de M.Bohn. « Allons , encore un mécompté, «  dit Xavier, et, prenant son cœur à deux mains, il se rend tranquillement à l’hôtel le plus voisin. Il cherche à se distraire en visitant l’Exposition qui alors battait son plein à la capitale ; mais ses visites son surtout pour la chapelle des Missions et le Frère concierge, à qui, chaque jour, il demande si quelque lettre n’est pas venue de Strasbourg à l’adresse de M. le supérieur. Enfin le certificat arrive, et M.Bohn est admis comme aspirant. A partir de ce moment , sa joie est d’autant plus vive qu’elle lui a coûté plus cher. Néanmoins, un air de tristesse se remarque dans la physionomie du nouveau venu, qui fait des efforts visibles pour paraître aussi gai que les autres. On s’en étonne autour de lui, mais c’est pour l’admirer davantage, quand on apprend qu’il vient de perdre sa mère, le 18 décembre 1889, quelques mois seulement après son arrivée à Paris.

    De toutes les épreuves, celle-là fut la plus dure pour le cœur de Xavier. Il la supporta avec son courage habituel, sans se plaindre ni murmurer ; il accepta avec résignation cette nouvelle croix. Après avoir réglé tous les détails de la succession de sa mère, il reprit le train de vie du Séminaire. Heureux de sa modeste cellule, il s’adonna de tout cœur à l’étude de sciences ecclésiastiques et à la pratique des vertus sacerdotales. Ordonné prêtre , le 25 février 1893, il fut destiné à la Birmanie méridionale.

     

    Le jeune apôtre était au comble de ses vœux ; mais un obstacle se dresse soudain devant lui. Il éprouve une faiblesse générale ; le médecin trouve que les poumons sont atteints ; de plus, une jambe lui refuse tout service. Bref, son départ est retardé. « Qu’importe ! dit-il, pourvu que je me rétablisse suffisamment pur aller mourir en Mission. » Dieu exauça ses prières , et, au mois d’août 1893, il débarquait à Rangoon en assez bonne santé.

     

    M.Xavier Bohn eut l’honneur de faire ses premières armes dans le district de Moulmein, sous la direction de Mgr Cardot, évêque de Limyre  et coadjuteur de Mgr Bigandet, de vénérée mémoire. Les progrès du jeune missionnaire dans toutes les langues, l’anglais en particulier, furent si rapides que, trois après son arrivée, il était nommé vicaire à la paroisse indienne de Saint –Antoine, à Rangoon.

    Quelques mois lui suffirent pour parler et écrire le tamoul ; on eût dit que l’étude des langues était un jeu pour lui. C’est qu’à des moyens plus qu’ordinaires, M. Bohn joignait une application et un travail de tous les instants. Il saisissait avec empressement toutes les occasions d’interroger les Indiens, de causer avec eux sur un sujet quelconque, et notait ensuite très fidèlement les expressions et les mots encore inconnus pour lui, qu’il avait entendus dans la conversation.

    La paroisse de Saint-Antoine de Rangoon est de beaucoup la plus populeuse du Vicariat ; en effet , elle ne compte pas moins de 8,000 âmes, dont près de 6,000 à l’intérieur de la ville, et 2,000 disséminées çà et là, dans les rizières du Pégu et du delta de l’Irrawaddy, à des distances parfois considérables. Pendant que M.Mourlanne, curé de la paroisse, parcourt les chrétientés, le nouveau vicaire garde le poste, reçoit les visites, surveille l’école, traite les affaires et s’occupe de tous les détails du ministère ordinaire.

    Rien ne le rebute ; ilse trouve dans son élément . A le voir , on dirait un vieux missionnaire. Tel M. Bohn se montre dès le début ; tel il resta toute sa vie : un prêtre modèle, ouvrier actif et zélé, esprit juste et conciliant, confrère dévoué, causeur aimable et spirituel, toujours bien informé et sûr de ce qu’il avance. Entre temps, et comme pour se distraire, il se lance un beau jour dans les travaux de maçonnerie. A ses frais, il fait élever un mur de soutènement qui doit protéger contre les éboulements de la colline que laquelle s’élève l’église Saint-Antoine.

    Jusqu’alors sa santé s’était maintenue ; et nous espérions qu’il fournirait une longue carrière en Mission, quand une imprudence bien excusable vint tout compromettre. Au cours d’un voyage à bord de l’un des steamers qui sillonnent l’Irrawaddy de Prome à Henzada, M.Xavier Bohn crut pouvoir imiter l’exemple de quelques confrères et coucher avec eux sur le pont du bateau. La nuit fut mauvaise, il toussa beaucoup, et le lendemain il crachait le sang. De retour à Rangoon, quelques jours après, il se vit condamné à un repos complet. On était à la mi-septembre 1894. Il se remit néanmoins au travail dès qu’il put, et fit quelque ministère. L’arrivée de son frère, M.Théophile Bohn, le remplit de joie ; un moment même, il se crut guéri. Moins rassuré, le médecin lui conseilla d’aller passer la saison chaude dans le sud de l’Inde, aux Nilghiris. Le Père se fit bien un peu tirer l’oreille avant d’obeir ; mais la pensée que le voyage était pour lui, vicaire d’une paroisse indienne, une excellente occasion d’étudier sur place la manière dont sont administrées les Missions de l’Inde, le détermina à se mettre en route et il partit content. Esprit naturellement observateur et studieux, il pouvait tirer un véritable profit de ses courses à travers les diocèses qu’il allait visiter.

    À Bangalore, à Wellington, à Oottocamund, à Pondichéry, notre confrère reçut le plus cordial accueil, et il en a gardé toujours un reconnaissant souvenir.

    Le poste d’aumônier militaire étant devenu vacant à Thayetmyo, le supérieur de la Mission avait besoin d’un homme de tact pour le lui confier. M.Xavier Bohn était l’homme de la situation. Il accepta la charge avec la meilleure grâce du monde. À Thayetmyo, comme à Rangoon, il réussit en peu de temps à se faire aimer de tous, Européens et Indiens. Ces derniers, en particulier, sont fiers d’avoir un prêtre qui parle leur langue ; les retours à Dieu sont nombreux et tout marche à souhait, excepté pourtant la santé de l’aumônier . Malgré son énergie, ses forces le trahissent, et il se voit obligé de céder la place à un autre pour revenir à Rangoon. Après quelques mois de soins, le médecin ordonne au malade de faire un voyage en France, en lui affirmant que tout espoir de guérison n’est pas perdu. Il part en février 1897, et ne tarde pas à être rejoint à Paris par son évêque, qu’une maladie grave avait conduit aux portes du tombeau. Mgr Cardot est heureux de jouir de la compagnie de M. Bohn. Ils vont ensemble en Franche-Comté, à Lourdes, à la Grande-Chartreuse, se consolant mutuellement dans leur exil. Un an se passe ainsi, et, au mois de novembre 1898, l’évêque et son missionnaire nous reviennent, le premier complètement rétabli, le second beaucoup mieux.

     

    M.Bohn se remet courageusement au travail, dans da chère paroisse de Saint-Antoine. Bientôt, il forme le projet d’agrandir l’église. Son plan esr de doter l’édifice d’un magnifique portail avec deux tours. Déjà les fondations sont creusées et les murs s’élèvent ; les travaux avancent rapidement sous sa direction, quand les pluies viennent tout arrêter. Au commencement de 1901, il reprend l’œuvre interrompue, hausse les tours d’une quinzaine de pieds, trace le perron, consolide la façade de l’église ; mais sa bourse est à sec ; bon gré mal gré il doit s’arrêter.

    Cependant la tuberculose suit son cours ; le larynx ne permet presque plus à la voix de se faire entendre ; la faiblesse générale augmente : c’est la fin à brève échéance. En vain le cher malade essaye-t-il d’un voyage à Mandalay et dans les montagnes qui avoisinent cette ville ; il nous revient plus fatigué qu’il n’était au départ. Peu après, il est obligé de s’aliter. Le docteur qui le soigne ne nous cache pas ses craintes : « C’en est fait, nous dit-il un jour, nous allons perdre notre cher M.Bohn. » De son côté, le malade ne se fait pas d’illusion. « Je sens ma vie s’en aller, nous dit-il, à l’occasion de la fête de saint François-Xavier, son patron. À la volonté de Dieu, priez pour moi. » Avec Mgr Cardot, il est encore plus explicite. « Je suis au bout de mon rouleau, dit-il à sa Grandeur ; si le bon Dieu m’offrait de recommencer, je dirais non ! » Pour comprendre la sincérité de semblables paroles, il suffit de se rappeler que la vie de M.Xavier Bohn fut une longue suite d’épreuves et de souffrances de tout genre , endurées avec une résignation vraiment admirable, et une bonne humeur qui ne e démentit jamais.

     

    Sa mort, quoique prévue, fut foudroyante. On était le 10 décembre ; M.Bohn, se sentant assez bien, vient déjeuner en compagnie de MM.Mourlanne et Ravoire. Vers 1h.1/2 de l’après-midi , il se rend de nouveau au réfectoire, s’assied et commande à un domestique de lui apporter à manger. Il est seul, accoudé sur la table, quand soudain il éprouve un malaise. Il se lève pour regagner sa chambre. Alors un premier vomissement de sang se produit ; il avance, nouveau vomissement bientôt suivi d’un troisième. Enfin, arrivé près de son lit, le malade fait un effort pour s’asseoir ; ses forces le trahissent, il tombe et reste étendu sur le pavé. Des enfants qui passent près de la chambre , aperçoivent des taches de sang et courent prévenir M.Mourlanne. Qu’elle n’est pas la douleur du curé lorsqu’il trouve son vicaire littéralement baigné dans son sang : « Faites un acte de contrition, lui dit-il, je vais vous donner une dernière absolution. » Le mourant lui répond par un mouvement des yeux ; il a compris. M.Mourlanne va chercher les saintes huiles ; mais il est trop tard, notre pauvre confrère a déjà succombé à l’hémoptisie. Il était exactement 2 heures. L’avant-veille de sa mort, M.Bohn avait fait la sainte communion. Si sa fin a été subite, elle n’a pas éré imprévue, car le regretté défunt nous avait dit et répété souvent qu’une hémorragie pouvait l’enlever en quelques instants.

    Impossible de décrire l’étonnement et la douleur des prêtres et des fidèles de Rangoon, à la nouvelle d’un décès si soudain. Tous se firent un devoir de venir prier auprès de la dépouille mortelle de notre confrère.

    Les funérailles eurent lieu le jeudi 12 décembre en présence de 15 missionnaires et au milieu d’une affluence considérable de fidèles. Mgr Cardot chanta la messe et donna l’absoute. M. le provicaire conduisit le corps au cimetière et fit les dernières cérémonies de l’enterrement. M. Xavier Bohn repose dans le caveau de la Mission, à côté du vénéré M. Bertrand.

    Avec sa vertu solide et ses qualités de l’esprit et du cœur, le cher défunt eût pu rendre de grands services à notre Mission. Sa perte est en quelque sorte irréparable pour la paroisse Saint-Antoine où il sut toujours se rendre utile. Il a passé au milieu de nous en faisant le bien dans la mesure de ses forces. « Pertransiit benefaciendo ».

     

     

    • Numéro : 2052
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1893