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Bernard BLUSSON (1923-1967)

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    Le 22 septembre 1967, vers 8 h 30 mourait, à Paris, au pavillon du Docteur Roux, à l’hôpital Pasteur, le Père Bernard BLUSSON, ramené quelques semaines auparavant de Tamatave. Il avait 44 ans.

     

    Une sœur de Cluny qui l’a soigné durant ses derniers jours a bien voulu rédiger une relation dont voici l’essentiel :

     

    À son arrivée à l’hôpital le 29 août, le Père Blusson est déjà très fatigué.  Quelques signes révélateurs : sa pâleur, sa lassitude, son état de souffrance laissent présager que notre cher malade est sérieusement atteint.

     

    Les examens entrepris dans le service n’ont fait que confirmer la maladie. Le traitement est aussitôt commencé afin de stopper l’évolution.

     

    Le P. Blusson est un malade très coopérant. Remarquable par sa délicatesse, sa simplicité, sa docilité. Il avait à cœur de donner à ses médecins toutes les indications pouvant les aider dans leur diagnostic. De même, il témoigne d’une confiance absolue dans la thérapeutique. Il n’a qu’un désir : Vivre, Vivre.

     

    Cependant, son état nous inspire des inquiétudes et nous jugeons le moment opportun de lui proposer le sacrement des malades. Son état physique est tel qu’il lui est devenu presque impossible de prier. Il n’a pu assurer son bréviaire que la première semaine. Tout son réconfort est puisé dans la communion du matin à laquelle il tenait beaucoup.

     

    Le P. Cussac vient proposer au Père l’Extrême-Onction. Celui-ci demande d’en remettre la réception au lendemain afin de mieux s’y préparer. Le samedi 16 septembre, il reçoit le sacrement des malades avec beaucoup de recueillement, en présence de sa sœur, de son frère et de quelques confrères. Cependant il ne réalise pas pleinement la gravité de son état. Avec une pointe d’humour, le soir, il déclare à l’infirmière : « Cet après-midi j’ai jeté un coup d’œil  discret sur ma famille, durant la prière, pour voir comment elle réagissait, car, disait-il, l’extrême-onction frappe toujours, bien que l’on soit de bons chrétiens ».

     

    Le lendemain, la souffrance redoublant d’intensité, il laissa échapper ce cri : « Mon Dieu, mon Dieu, que je souffre !... » Un silence. « Et pourtant, je ne devrais pas le dire... »

     

    Un autre jour il se plaint de ne pouvoir prier. Son infirmière le rassure : « Pour vous, je crois. Père, prier consiste à accepter la volonté de Dieu, à offrir vos souffrances... » Le moindre de ses mouvements devenait pour lui source d’atroces douleurs.

     

    Son état ne cesse de s’aggraver. Lors d’une visite, on prévient quelques confrères qu’il serait bon d’apprendre la vérité au malade. L’un deux, le lendemain, prend l’initiative de cette délicate mission, vient avec beaucoup de tact préparer le malade à rencontrer le Seigneur. Cette révélation le surprit fort.

     

    Après l’entretien, sa première question fut celle-ci : « Ma Sœur, alors ? J’en ai pour combien de temps d’après vous ?... Partir en pleine vie, c’est dur... »

     

    Il fut pris alors d’un profond sentiment d’indignité et laissa échapper son angoisse de n’avoir pas répondu pleinement au plan de Dieu sur lui.

     

    Je le rassure alors en lui disant que, peut-être, le Seigneur doit le trouver prêt et qu’il lui faut faire confiance. Il répondit : « Dieu est lumière. Nous sommes ténèbres. J’étais chargé de LE MONTRER AU MONDE. Qu’ai-je fait ?

     

    Puis, très simplement, il me demande avec insistance : Je compte beaucoup sur vous pour me préparer à ce grand départ. Demandez aussi à vos sœurs de beaucoup prier pour moi ». Puis, nous priâmes ensemble.

     

    Désormais il se reproche la moindre imperfection afin de ne pas ternir la prochaine rencontre.

     

    Ce qui nous frappa beaucoup, dans les jours qui suivirent, ce fut l’acceptation de la mort avec une paix et une sérénité sans faille, contrastant avec sa lutte pour la vie durant les premiers jours de son hospitalisation.

     

    Comme tout grand malade, l’angoisse de la solitude lui devenait pénible, et la présence du Frère François Guillemot m.e.p lui fut d’un grand réconfort.

     

    À l’aube du vendredi 22 septembre, son état s’aggrave brutalement. Je jugeai le moment venu de lui annoncer que cette journée serait probablement celle de la rencontre définitive. Je devinais la paix et l’acceptation totale de la volonté de Dieu qui s’exprimait sur son visage. Il eut encore le bonheur de communier ce jour-là : sa joie fut profonde et combien émouvante son action de grâces. Lentement il répéta ces paroles : « Mon Dieu, je vous aime. Que votre volonté soit faite ». Puis il s’étendit les mains le long du corps, les releva en un geste d’offrande et dit : « Mon Dieu, je vous donne me vie ». Ce fut sa dernière prière, puis doucement il entrait dans la lumière de Dieu .

     

    Moi-même qui avais connu le Père, jadis, au Séminaire de Paris, puis à Pakhoi en Chine, et enfin à Madagascar, j’avais eu à cœur de lui rendre visite tous les jours dans sa chambre de malade. Une heure avant sa mort, sentant l’heure de son départ, calmement il m’exprima ses dernières volontés et me dit : « Je demande pardon à tous comme je sais qu’ils me pardonnent... C’est quand même dur de partir. Sera-ce aujourd’hui ? ou demain ?... Quand le Seigneur voudra »... Tout ceci en pleine lucidité, l’âme entièrement pacifiée et confiante.

     

    Bernard Blusson était né le 1er juillet 1923 à Montfort-sur-Meu, en Ille-etVilaine, de parents bretons, cheminots de profession, excellents chrétiens.

     

    On a dit de lui qu’il était Breton, Français et fils de la S.N.C.F.

     

    Breton il l’était et le resta jusqu’à la fin de sa vie. Avec toutes les qualités et les défauts : spontané, bon, jovial, persévérant, tenace quelquefois jusqu’à l’entêtement. Passant son permis de conduire au Japon et trouvant que l’examinateur y allait un peu fort, il lui prouva fortement que les questions posées ne portaient pas sur le règlement.… Il en fut quitte pour repasser — assez brillamment d’ailleurs — son examen. Français, il l’était aussi, mais l’amour de la Chine, puis du Japon devait éclipser peu à peu un certain chauvinisme... A Madagascar, où il vécut quelques années au service des Chinois, c’était encore l’amour du Japon qui devait prédominer. Désormais, il était japonais dans l’âme… et surtout quand il avait le bonheur de se retrouver avec des marins japonais faisant escale à Tamatave. Fils de la S.N.C.F.? Oui, plus que tout peut-être. Rentrant en France, malade, il emportait dans ses bagages une seule revue : « Le Rail », mais son admiration se portait tout de même vers les chemins de fer japonais et aussi vers la petite Honda.

     

    C’est à Rennes que Bernard Blusson avait fait ses premières études. Il y avait fréquenté aussi la fameuse Métropole, dirigé par ses illustres maîtres de chapelle M. le Chanoine Inry et M. l’Abbé Legrand, auxquels il voua une admiration profonde. Il devait en retirer un goût prononcé de la musique classique, du chant liturgique ainsi qu’un amour profond de la beauté.

     

    De 1935 à 1941, il poursuit ses études secondaires au petit séminaire de Château-giron et y obtient son double diplôme du baccalauréat.

     

    Après un séjour de trois ans au grand séminaire de Rennes (1941-1944), il demande son admission au Séminaire des Missions Etrangères de Paris où il entre 16 novembre 1944, au lendemain de la Libération.

     

    Il y trouve des jeunes de son âge, venus des quatre coins de France, il se donne à tous : il est ouvert, volontiers bagarreur, prêt à faire les cent coups. Ses préférences vont vite vers un groupe d’amis plus dynamiques, désireux de mettre dans la communauté une note plus gaie, plus jeune. C’est de cette époque que date son amitié avec des amis tout récents, tels que le jeune Geyres qui restera son ami de toujours, son ami des grands jours, son ami qu’il retrouvera, soit en Bretagne, soit au Pays Basque en des randonnées épiques.

     

    Cette ambiance fraternelle à laquelle il était très sensible — et qui lui manquera souvent, dans l’âge adulte l’aide à s’épanouir, entretient son ardeur au travail et son enthousiasme pour les missions.

     

    Ordonné prêtre le 29 juin 1947, il reçoit son affectation pour la mission de Pakhoi en Chine (province de Kouangtoung). Embarqué à Marseille le 24 décembre 1947 il arrive à destination le 1er février 1948. En l’absence de S.E. Mgr Deswazières, nommé administrateur apostolique de Canton, c’est le P. Henri Cotto qui l’accueille à l’évêché. Là, durant sept mois, il va s’initier à la langue cantonaise sous la direction du P. Duval et d’un catéchiste chinois. Ses progrès sont rapides, ce qui va amener le P. Cotto à lui donner une affectation dans le district du P. Lebas à Kouang-Thceou-Wan (l’ancien Fort-Bayard français, concession, rendue aux autorités chinoises à la fin de la guerre sino-japonaise).

     

    Il y poursuit l’étude de la langue tout en aidant avec entrain le P. Lobas dans son travail si divers : écoles, orphelinats, communautés religieuses, visite dans les postes de brousse, etc.. etc. Son curé l’apprécie fort : « Il était plein de courage, écrit le P. Lebas ; il me secondait vraiment bien, il était assez souple au point de vue activités. En tant que confrère, il était de compagnie agréable, avec une pointe de réticence cependant. Il a très bien tenu le coup à l’arrivée des communistes en décembre 1949 et surtout pendant les derniers jours qui ont été pénibles. »

     

    Ces derniers jours pénibles : ce sont plutôt ces dernières semaines de juillet et d’août 1951, durant lesquelles les deux missionnaires eurent à subir les assauts des communistes : prison, mauvais traitement, jugement, populaires, expulsion...

     

    Dans une lettre du 7 août 1965, le P. Blusson évoquait encore cette période difficile de sa vie, ces événements qui l’avaient profondément marqué : « Il y a exactement quatorze ans, je prenais la route du Vietnam et de la France. Nous avions été la veille les acteurs de notre jugement populaire. »

     

    Tous deux, les PP. Lebas et Blusson ayant accompli un pénible voyage par Pakhoï — pendant qu’en cette ville d’autres étaient soumis aux mêmes tortures — arrivaient bientôt à Haïphong, d’où ils devaient se rendre à Saïgon.

     

    Le P. Blusson y séjourna quelques mois puis regagna la France par avion le 16 septembre 1952. Il rejoignait aussitôt sa Bretagne pour s’y reposer. Il rendit quelques services dans la région en assurant une série de conférences et en participant à des expositions missionnaires avant de demander une nouvelle affectation.

     

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    Nommé pour le Japon, le voici à Paris prêt à partir, quand lui arrive un télégramme lui annonçant le décès de sa mère. Il a juste le temps de rejoindre sa famille, participe aux obsèques et rentre à Paris d’où il gagne Marseille juste à temps pour embarquer. Destination : Yokohama.

     

    En 1951-1952, un groupe de 20 missionnaires, tous expulsés de Chine, a déjà été affecté dans différentes missions du Japon. Le P. Blusson sera le dernier Chinois de la fournée. Mais bientôt il sera plus japonais que chinois, et il le restera pour toujours.

     

    Il arrive à Yokohama le 21 janvier 1954. Parure de neige d’un Japon enchanteur. Il y est accueilli par les quelques missionnaires m.e.p. de Kawagoe et de Tokyo qui découvrent un confrère jovial, souriant, à la poignée de mains chaleureuse et forte. Il s’initie au japonais durant six mois à Kawagoe. La paroisse compte quatre dessertes dans un rayon de 20 kilomètres. Il les parcourt en tous sens en mobylette, visitant chez eux chrétiens et non-chrétiens, surtout et avec un immense plaisir ses confrères : le P. Corvaisier, un « pays », et le P. Laurendeau. Il aime par-dessus tout rassembler ses chrétiens, les former à la vie liturgique, de sa voix chaude il entraîne son petit peuple, se créant partout sympathies et amitiés.

     

    Au début de l’été 1956 Il est chargé du nouveau poste de Matsuyama qui comprend la partie nord du district. Sur un terrain de 2000 mètres carrés, d’anciens ateliers ont été aménagés, pour faire un presbytère, une chapelle et un jardin d’enfants. Le Père a la joie, en juillet, d’accueillir le vicaire apostolique, Mgr Uchino venu bénir la nouvelle chapelle et ériger la paroisse, peuplée de 100 000 habitants dont le tiers résident dans les agglomérations de Matsuyama et de Ogawa, distantes l’une de l’autre de 10 kilomètres. Là, désormais à l’aise et heureux, il se dévoue pour cette population qu’il aime, qu’ils soient chrétiens ou pas. Parmi les joies qu’il y a éprouvées : celle de la conversion d’un jeune bonze, un jeune homme de la secte Nichiren. Il désire être instruit, il désire le baptême. Un seul ennui : il doit, pour vivre, continuer l’exercice de son « métier ». Le Père accepte. Grâce à cette largeur de vues, le jeune bonze, responsable d’un pauvre temple de village, sera instruit, quittera son temple, sera baptisé. Depuis, Il a fondé un foyer, un beau foyer chrétien.

     

    Au printemps 1958, le Père est appelé à prendre en charge le poste de Ueno en plein Tokyo. En 1959, il rejoint un autre poste : Akitsu, à 20 km à l’ouest du centre de la capitale. Désormais, il y remplira les fonctions d’aumônier du Centre hospitalier de Bethléem, où il avait passé ses premières semaines de Japon.

     

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    Mais peu à peu le Père se fatigue : les amibes dont il souffre depuis des années le minent. Il va rentrer en France en octobre 1962 pour se soigner. Il y passera quelques mois avant d’être appelé à se rendre à Madagascar où d’anciens amis de Chine travaillent au service des Chinois émigrés. Il y trouvera les PP. Cotto, Barreau, Elhorga, tous trois de Pakhoï, et le P. Bardet un ancien de Saïgon. Durant quatre ans (mai 1963 à août 1967) il partagera leurs travaux : enseignement, catéchèse, économat du collège du Centre catholique chinois. La santé s’améliore visiblement : randonnées en auto, promenades, pêche sous-marine, natation vont l’aider à fournir un travail considérable dans des conditions souvent difficiles ou pénibles. Le climat de Tamatave n’est pas toujours des plus agréables et l’effort à fournir est souvent pénible, considérable.

     

    Au début de l’année 1967, le Père commence à se plaindre d’ennuis divers. Il est plus nerveux, se sent fatigué, abattu. Ce n’est qu’au mois de juin qu’il accepte d’aller voir un médecin qui va rapidement conseiller le rapatriement. C’est déjà trop tard. Le Père est condamné.

     

    Dans la nuit du 28 au 29 août, c’est le retour en France. Le 22 septembre, il remettait son âme dans les mains du Seigneur.

     


    • Numéro : 3799
    • Pays : Chine Vietnam Japon Madagascar France
    • Année : 1947