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Léon BLONDEAU (1909-1996)

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    Chatelblanc : blanc de neige, plusieurs mois d'hiver, altitude : 1000 mètres. Mais aussi Chatelfroid : froids sibériens presque chaque année ; records de France battus.

     

    C'est le dernier village de ce département du Doubs, avant le Jura au sud et la Suisse à l'est. Dans cette paroisse du diocèse de Besançon sera curé de longues années le Père Joseph Pourchet, Mep, frère d'un évêque du même nom, toujours vivant.

     

    Là , vint au monde le 17 octobre 1909, le Père Léon Charles Blondeau.

    Le père de Léon, Joseph Arthur Blondeau-Toiny-Apollinaire et sa mère, née Zélie Marie Cécile Bourgeois-Jacquet s'étaient mariés le 9 novembre 1903 à Chatelblanc. Ils étaient éleveurs de cette belle race de montbéliardes blanches et rouges avec le lait desquelles est fabriqué le célèbre comté. Leur ferme, située à l'entrée sud, à l'angle du chemin des Essarts, face à un paysage grandiose, est toujours là. Elle a été exploitée depuis leur décès par un de leurs fils, Claude, ex-maire du pays et aujourd'hui lui‑même en retraite avec son épouse ; ils y ont élevé cinq enfants, cinq filles.

     

    Quatrième des sept enfants - quatre filles et trois garçons - Léon contemplera pendant toute son enfance ce paysage captivant de montagnes abruptes et déchiquetées, en forme de cirque, tapissées de beaux sapins élancés, accrochés presque parallèlement à leur flanc, et desquels la neige rehausse encore la majesté, quatre mois de l'année.

     

    Par temps ensoleillé et glacial, cette région fascine et laisse un goût d'infini mais elle n'est pas dépourvue de charmes l'été pour autant. Un tel décor ne peut qu'élever l'âme vers les hauteurs et lui donner le goût inné de la beauté et l'amour du silence, toutes choses que possédera Léon. En jouant dans ces pentes boisées, quasiment à la porte de la maison familiale, il aura aussi appris l'effort ainsi qu'à écouter l'invisible.

     

    Là, prennent leur source, et coulant vers le sud, la Saine, affluent de l'Ain qu'elle rejoint à Champagnole et, coulant vers le nord, le Cébriot, affluent du Doubs qu'il conforte dès sa source, à Mouthe, à 8,5km plus haut. C'est dire que c'est un haut-lieu puisque ligne de partage des eaux entre le nord et le sud,  bien qu'elles rejoignent toutes la même Méditerranée.

     

    Vous avez dit : Mouthe ! Ce nom fait frissonner. En effet, comme chacun sait, cette vallée a la réputation bien méritée d'être l'endroit le plus froid de France.

     

    Le jour des obsèques du Père le 26 décembre 1996, dans son village natal, quelques intrépides plus inconscients que courageux, accompagneront le cercueil au cimetière, mais rebrousseront chemin illico, frigorifiés par une bise sibérienne à vous couper la face et laisseront les fossoyeurs faire leur travail seuls. Ce fut, apprit-on par la suite, le jour le plus froid de cet hiver -36°.

     

    Quoique situé sur une hauteur, Chatelblanc n'en est pas moins au fond d'une vallée dominée à l'est par le Mont Noir, à 1279 mètres, et à l'ouest par le Croz Mont, à 1206 mètres.

     

    Les environs se nomment Gros Crêt, Crêt Sapeau, Crêt du Vent, et autres escarpements rocheux dominant cette combe d'un pli jurassien.

     

    Dans cette région, à cette époque, on pense aux longues soirées d'hiver où la famille est rassemblée autour du feu à l'âtre pour la veillée, quelquefois avec des voisins. On croque des pommes, on casse des noix, on rappelle le passé, on commente l'actualité... Là la famille prend corps. Là se tissent des liens familiaux indestructibles. Là on apprend à aimer son pays, car Léon se révélera patriote le moment venu, mais n'anticipons pas.

     

    Chez les Blondeau, tout est occasion de développer l'esprit de famille : on fête les anniversaires, toutes les occasions sont bonnes pour se souhaiter plein de bonnes choses. Parlant de ses parents dans une lettre à Louis, son frère aîné, il écrira en 1938 : «Je les aime tant, mes parents, je vous aime tant, tous.»

     

    De tels reliefs et climats façonnent des personnalités, des tempéraments : Léon en sera un.

     

    Sa famille est chrétienne ; quelques documents d'époque en font foi. Léon sera baptisé trois jours après sa naissance ; son parrain est l'abbé Charles Marmier, vicaire à la paroisse Ste- Madeleine de Besançon, un cousin maternel ; sa marraine, une grand-tante paternelle, Marie Zulma Bourgeois-Potage.

     

    Le 22 août 1917, à Chatelblanc, il communie pour la première fois : il est dans sa huitième année et le 13 mai 1920, il fait sa communion solennelle. Il est confirmé le 10 juin 1921.

     

    C'est un cœur très sensible ; ses premières lettres d'Asie manifesteront une très grande ferveur, un très grand amour pour ses parents, frères et sœurs.

     

    Dans une lettre envoyée de Bangalore, le 28 mai 1936, il déborde de joie et de tendresse à l'occasion du mariage de Louis et ce ne sont qu'effusions et mots tendres : «Je voudrais que les larmes qui mouillent mes paupières vous portent bonheur. »

     

    Sa dernière messe à Chatelblanc, le 12 août 1935, fut bien le sacrifice de l'homme uni à celui de Jésus ; mon cœur savait tout ce qu'il quittait. «La famille, quel trésor ! Quand on est si loin, c'est cette pensée qui me soutient chaque jour

     

    Rien d'étonnant donc à ce qu'il soit attiré très tôt par le sacerdoce. À 11 ans, en 1922, il entre au petit séminaire de Maîche pour ses études secondaires et y reste jusqu'en 1928. À la rentrée de 1928, on le trouve au grand séminaire de Faverney où il étudie la philosophie, deux années. Il commence l'année suivante à celui de Besançon où, sans doute, s'affirme sa vocation missionnaire.

     

    Dans une lettre datée du 25 mars 1931, et adressée au Supérieur des Missions Étrangères, il écrit : «J'ai l'honneur de solliciter de vous et de vous demander formellement la grande faveur d'être admis au séminaire des Missions Étrangères sous votre juridiction à laquelle d'avance je promets la plus entière fidélité avec la grâce du Bon Dieu que je ne cesse de demander pour cela. Si cette faveur m'est accordée par votre grandeur je puis répondre à votre appel à partir du dimanche de Quasimodo au jour que vous me fixerez.

    Votre fils soumis et confiant. »

     

    Suit une lettre de Paris demandant des renseignements au supérieur du grand séminaire de Besançon l'Abbé Paul Bringard, lequel répond en date du 5 avril 1931 :

     

    «Je m'excuse d'avoir tardé de répondre à votre lettre, mais j'ai dû attendre la réunion du Conseil archiépiscopal pour faire connaître à son Éminence la demande de notre élève. Il m'est agréable de vous dire que je n'ai que d'excellents renseignements à donner sur l'abbé Blondeau.

    Enfant d'une famille très chrétienne de Chatelblanc, il nous a donné toute satisfaction. De bonne intelligence, il est pieux, discipliné, docile. Je connaissais son désir d'entrer dans votre Société si chère à la Franche‑Comté et je lui avais promis de demander son exeat à la fin de l'année scolaire. Son impatience m'a devancé, car il s'est adressé à votre excellence sans l'avis de son directeur : ce serait le seul point que j'aurais à lui reprocher, car j'estimais plus profitable pour ses études d'achever ici les cours commencés.

    À cette occasion, permettez‑moi de vous répéter que son Éminence ne met pas d'obstacle aux vocations pour les missions. Elle exige seulement que ces vocations soient sérieusement examinées au séminaire de philosophie. Cette réserve vous assure des candidats plus avancés et plus affermis. Elle se justifie aussi par la pénurie actuelle du diocèse qui compte 300 paroisses vacantes et qui n'aura que 15 prêtres à l'ordination. Elle nous impose à nous-mêmes de la discrétion. Mais, dans quelques années, les espérances des petits séminaires nous permettront de répondre plus largement, s'il plaît à Dieu, aux désirs du souverain Pontife et de continuer les belles traditions du diocèse.

    Veuillez... ».

     

    Le 27 avril 1931, il est admis aux Missions Étrangères et il y entre comme laïc. Il en est le 3543ème candidat.

    Au terme de cette année scolaire, le 20 octobre, il accomplit son service militaire. Puis, au retour, le 6 octobre 1932, il termine sa préparation. Tonsuré le 2 juillet. Il est portier et lecteur le 23 septembre, acolyte et exorciste le 23 décembre de cette année 1933.

    Sous-diacre le 1er juillet 1934, il est diacre à Noël et, le même soir, il reçoit sa destination : ce sera Mysore ; il est seul de sa promotion pour l'Inde.

    Ordonné prêtre le 7 juillet 1935 par Mgr Gaspais, vicaire apostolique de Kirin, il célèbre sa première Messe le 14 juillet.

    Après des adieux à sa famille que l'on devine douloureux, il quitte Paris le 15 septembre et, avec 14 confrères Mep, il embarque à Marseille le 20.

    Son évêque, Mgr Despatures, dans son compte rendu annuel manifeste sa joie de le recevoir.

    À cette époque le diocèse de Mysore comptait 72 747 catholiques ; 978 adultes et 2824 enfants de païens avaient été baptisés dans l'année et une centaine d'hérétiques s'étaient convertis. Le chroniqueur note : « Le 28 octobre 1935, le Père Alphonse Collin d'Arsikere prenant sa petite valise part pour Colombo au-devant du P. Blondeau, notre benjamin. Je vous laisse à penser la vie que firent nos deux amis, soit dit sans allusions blessantes mais une rencontre de Bisontins n'est jamais source de mélancolie. Deux journées de chemin de fer pour rejoindre Bangalore, l'achat de l'indispensable bicyclette et déjà notre benjamin partait le nez au vent visitant séminaires, églises et couvents. Mais les lunes de miel ne durent pas toujours. Confiné maintenant dans une agréable chambre de l'école indo‑européenne, il s'applique avec entrain à l'étude de l'anglais. Laissons‑le à ses livres. » Le 11, il écrit à son frère Louis qui va se marier le 16 : « De 5h du matin à 10h du soir, je fais de l'anglais ... Ça va de mieux en mieux et j'hésite déjà en écrivant le français. La vie de la brousse est dure, mais je crois qu'ici à Bangalore ce ne l'est pas moins ; je désire toujours partir faire du bien aux pauvres parias de la brousse. »

    Le 24 juin 1937, il rejoint la paroisse de Champion Reefs, dans les mines d'or dont le Père Collard a la charge et là il s'initie aux joies du Tamoul.

    Mais en avril 1938, il doit aller se reposer au sanatorium de Wellington. Le climat indien lui serait-il défavorable ? Il écrit toujours à Louis et Marie et à leur petit Joseph , le 11 mai 1938 :

    «Je me repose bien ici au sana et je me promène sous les grands arbres : parfois je désire les sapins de la Roche ; je serais près de vous et me reposerais mieux encore. Dans une dizaine de jours, je vais quitter les 'Montagnes bleues' pour redescendre. Le Père Capelle m'écrit que c'est insupportable : en attendant, je profite de la fraîcheur des cimes au milieu du blé, du café, des eucalyptus, etc. »

     

    Reposé, il poursuit ses études de langue au collège Saint­-Joseph de Bangalore tout en y donnant des cours et en étant vicaire du Père Bulliard de juillet à septembre 1938.

    Hélas, le 26 septembre, il doit quitter l'Inde. Il revient et arrive à Marseille, par le paquebot Leconte de Lisle.

    Il se soigne. Il écrira le 3 mars 1939 : «Ce n'est pas que ma santé soit bien merveilleuse : voilà une dizaine de jours que c'est plutôt le contraire. Oui, quand je n'ai pas mal, je suis très bien, mais après les repas ça ne 'gaze' pas trop ; j'essaie de ne prendre pour le repas du soir que du lait chaud et du pain grillé. Priez bien pour moi car il faut bien me rétablir pour pouvoir un jour repartir ; car, voyez‑vous, c'est un grand désir pour moi malgré les sacrifices que cela suppose.»

    Il suit de près les événements et son esprit patriotique s'insurge : « Je suis avec indignation dans les journaux et à la radio le dernier crime d'Hitler ; qu'il essaie donc avec les Français : il verra si on lui donnera notre beau pays. »

    C'est en France que celle qu'on appellera la seconde guerre mondiale le surprend. Mobilisé en 1939, il est affecté au Bureau du Médecin‑chef, à l'Hôpital mixte de Lons-le-Saunier.

    Le 12 août 1940, après la défaite, il est encore l'un des 133 aspirants mobilisés.

    Il est démobilisé fin 1940. En attendant des jours meilleurs, ses supérieurs l'envoient comme professeur à Ménil‑Flin où il enseignera tout en étant, en plus, curé du lieu de 1942 à 1944.

    Là,  il vivra des événements qu'il n'oubliera pas.

    Le Père Blondeau est en effet recherché, puis poursuivi par les Allemands. Heureusement il put leur échapper. Voici dans quelles circonstances d'après le chroniqueur de service :

    «Le 18 septembre 1944, après une nuit d'un calme inaccoutumé, les Allemands contre‑attaquent et reprennent le village libéré. Le Père Beaudeaux, Mep, sortant de l'église, entend des gens lui crier : « Sauvez-vous ! Les boches sont sur la grande route se dirigeant vers Lunéville.»

    Il était environ 8h45. Le Père Beaudeaux arrive au presbytère où se trouve le Père Blondeau, curé de la paroisse et quelques jeunes gens entourant des Américains : "Nous partons, disaient ceux-ci, car les Allemands contre-attaquent avec de nombreux chars et nous sommes menacés d'encerclement.» Les événements de cette journée tragique devaient leur donner raison : une partie de Lunéville fut reprise par les Allemands qui poussèrent même jusqu'à Châtel-sur-Moselle, dans les Vosges.

    Sans perdre un instant, les gars de la Résistance, curé de Flin en tête, prennent leurs armes et s'éloignent dans les bois environnants où ils seront à l'abri des recherches de la Gestapo.

    À l'arrivée des Allemands, le Père Beaudeaux, qu'ils prennent pour le curé du maquis, est jeté à terre, malmené, questionné, attaché. Il croit sa dernière heure arrivée et il ne doit son salut qu'à la découverte par l'officier du livret militaire du Père Blondeau oublié par hasard sur son bureau, à côté de la chambre qu'il occupait lui‑même. Ils s'aperçurent de leur méprise et le relâchèrent. Mais ils brûlèrent non seulement le presbytère mais tout le village de Flin et une partie de Ménil, sauf… le séminaire Mep. St Augustin Schoeffler !»

    C'est qu'en effet, le Père Léon s'était engagé comme aumônier dans les F.F.I.,  le 15 juin 1944 et il accompagnait l'unité de Résistance de cette région, lit‑on en note de l'Extrait de l'ordre général n°46 de la 2ème D.B. ainsi rédigé :

    Le gouvernement provisoire de la République française, sur la proposition du Ministre de la guerre, décrète : La Médaille de la Résistance française est décernée à Blondeau Léon Charles, aumônier I / R.M.T. Le 1er avril 1945. Signé : Leclerc.

    Dès que les troupes alliées reprennent l'offensive, il s'attache à la division Leclerc et, le 30 septembre, s'y engage comme aumônier pour la durée de la guerre. Il passe en Allemagne avec elle, le 27 avril 1945, revient en France le 6 mai suivant, et la suit dans son cantonnement à Lure en Haute‑Saône, jusqu'en 1947.

    Il y gagnera cette citation : "2ème D.B. Le ministre de la Guerre cite à l'ordre du Corps d'Armée : Blondeau, aumônier du bataillon, a su rapidement s'imposer par son calme souriant, sa sollicitude à l'égard des hommes et son patriotisme ardent. Le 20 novembre, a, dans des conditions périlleuses aidé à l'évacuation d'un brigadier‑chef qui venait d'être mortellement frappé au cours d'un passage difficile de la colonne dont il faisait partie dans les faubourgs de Sarrebourg."

    La présente citation comporte l'attribution de la Croix de guerre avec étoile de vermeil. Une autre citation, présidentielle celle‑là, lui sera décernée par les États-Unis.

     

    Revenu à la rue du Bac, il reçoit une nouvelle destination pour la Birmanie. Le 11 février 1948, il embarque à bord du Burina pour Mandalay. Il y est nommé à la léproserie St-Jean.

     

    Mais, en février 1950, alors qu'il est surintendant de cette léproserie, il souffre d'un malaise dont les docteurs n'arrivent pas à déterminer la cause. Il continue cependant à assurer la bonne marche de la maison. Toutefois, malgré tous les soins qui lui sont prodigués, sa santé décline visiblement : un congé S'impose.

     

    En juillet, il quitte avec regret la léproserie, espérant que le climat de France lui permettra de se remettre et de travailler encore en mission. Le 17 septembre, il arrive à Paris via Londres, venant de Mandalay.

    Mais, dans le Bulletin Mep de 1953, le chroniqueur de la région de Birmanie note : «Le Père Blondeau est toujours en France. Nous nous demandons si sa santé lui permettra jamais de revenir travailler parmi nous».

    En France, il se soigne pendant trois ans. Mais il lui faut se rendre à l'évidence : pour lui est terminé le beau rêve de l'évangélisation en Asie. Mystère que l'épreuve qui frappe des missionnaires choisis par le Seigneur pour l'évangélisation des peuples d'Asie et qui, contre leur gré, doivent revenir au pays ! Qui dira leur sacrifice ! La souffrance du premier départ et les difficultés de l'acculturation ne sont rien en comparaison.

     

    Mais il faut assumer : la mission continue, et ce sera sur place.

    En 1953, il est aumônier de la Clinique St-Joseph à Champagnole, dans le Jura. Il y restera jusqu'en 1972. Aumônier très apprécié, très ouvert, communiquant la joie de vivre, sera-t-il dit de lui par ceux qu'il a approchés.

    Visitant régulièrement sa famille, il recevait aussi beaucoup d'amis. Chaque année il se rendait à la rencontre des Anciens de la deuxième D.B., à laquelle l'invitait Madame la Générale Leclerc.

    Le dimanche 19 août 1957, il représente les Mep à la Messe pontificale à l'occasion de la bénédiction, à Bornay, dans le Jura, du monument élevé en l'honneur de St Pierre‑François NÉRON, alors Bienheureux.  Un millier de personnes y participaient.

     

    Voici ce qui en sera écrit :

    «Désormais, par temps clair, lorsqu'on pénétrera dans le val de la Sorne et qu'on regardera de Montaigu, de Montciel ou du Pin vers la colline du 'Château' qui surplombe la trouée ouverte sur les horizons de la Bresse, on verra sur son sommet un ensemble monumental en l'honneur de Pierre NÉRON martyrisé au Tonkin en 1860.

    Un immense escalier de 6m de haut permet d'accéder à un autel en marbre de 3,50m de long, fourni par la maison Célard. Une grande croix de chêne somme le tout. Un médaillon sculpté par Pierre Mercier représentant le visage du martyr occupe le centre de l'autel. »

     

    Et puis, en 1972, il est hospitalisé au C.H. de Besançon pour une sclérose en lentilles. Il souffre dans les jambes et il obtient une dispense pour célébrer assis. Et puis, entre fin novembre et début décembre 1972, se produit un changement radical dans son comportement. Il entre à la maison de retraite sacerdotale du diocèse de Saint­-Claude, Le Château  Vannoz, dans le Jura. Il devait y rester 24 ans, n'en franchissant la porte extérieure qu'une seule et unique fois : ce fut, à sa demande, pour l'emmener voter aux présidentielles de 1981. Cette fois encore se manifeste son sens du bien de la nation.

     

    Le 24 mai 1975, le supérieur de la Maison de retraite de Vannoz, l'abbé Paul Fournier, écrit à Paris pour demander un papier. À cette occasion il dit que sa santé demeure précaire.

    « Je vous écris au sujet du Père Léon Blondeau‑Toiny qui fut un bon soldat dans les rangs des Missionnaires de votre congrégation, les Mep. Missionnaire en Birmanie, après s'être soigné pendant trois ans, il a accepté l'aumônerie de la clinique des Sœurs de St­-Joseph de Champagnole, dont il fut l'aumônier très apprécié pendant 19 ans. Moralement, il fait toujours partie des Mep bien que pratiquement il n'ait repris aucune fonction dans votre congrégation depuis 1950. »

     

    C'est là que, comme délégué à la diaspora, je l'ai rencontré pour la première fois en 1984 et où je l'ai visité régulièrement. D'emblée j'ai été saisi par son aspect : stature impressionnante, bel homme bien bâti au port de tête majestueux, avec un beau visage pacifié et souriant, tout empreint de sérénité, de bonté. Mais ce qui frappait par-dessus tout, c'était son mutisme.

     

    Et je me suis dit : Voilà un patriarche, un homme de Dieu ! Il m'est apparu comme un personnage qui vivait intensément en dedans, un priant, un homme de silence, un homme affable certes, mais que le bavardage fatiguait.

     

    Et me vint à l'esprit Mt 12, 36 : « Je vous dis que de toute vaine parole qu'ils auront dite, les hommes rendront compte au jour du Jugement. Car c'est sur tes paroles que tu seras justifié et sur tes paroles que tu seras condamné. » Cette parole devait être gravée dans son cœur et il ne devait plus avoir de difficulté pour son examen de conscience sur ce point.

     

    Mes visites ne duraient jamais plus d'une demi-heure. Il ne m'invitait pas toujours à m'asseoir. Il posait quelques brèves questions sur les vocations, sur la mission. J'avais compris que si je voulais une réponse il me fallait m'arranger pour qu'il n'ait qu'à répondre oui ou non ? Aux questions que je posais sur sa santé, il répondait invariablement : 'Ça va bien' et sur son emploi du temps : 'Je ne m'ennuie jamais.'

     

    C'était le monde du silence.

     

    Que faisait-il de son temps, de ses jours ? Il priait, il lisait et se tenait au courant de l'actualité. En témoigne cette anecdote. Un jour, à sa table au réfectoire et en ma présence, les Pères discutaient sur un sujet. Apparemment il n'y prêtait aucune attention, mais, à un moment, il est intervenu en rectifiant sans appel la déclaration d'un confrère, prouvant ainsi qu'il était bien informé. Il restera aussi l'aumônier et le confesseur très apprécié des Religieuses de la Clinique St‑Joseph qui vinrent le rencontrer à Vannoz jusqu'au bout.

    En 1985, j'ai dû ruser pour que l'ordinaire soit un peu amélioré pour ses noces d'or. J'avais prévenu la maison de mon arrivée en demandant un petit extra, mais lui n'en a rien su jusqu'au dessert et champagne. Il n'a pas changé ses habitudes pour autant, a juste goûté le vin et s'en est allé dans sa chambre avant tout le monde, comme d'habitude.

     

    En 1995, il fête ses noces de diamant.

     

    Le 21 octobre 1996, il fait une chute dans sa chambre et ne peut se relever. C'est son absence au repas qui donne l'alerte. Il est hospitalisé à Champagnole, pour un bilan de santé. Apparemment rien de cassé. Et cependant le médecin estime qu'il faut le garder.

    Le 3 décembre, il est transféré en soins continus à l'hôpital annexe. Suite à de petits accidents vasculaires cérébraux, il est tétraplégique et aphasique, mais semble reconnaître encore les personnes.

    Pendant presque un mois, il va porter cette croix dans son cœur et sa chair sans que personne ne sache comment il l'assumait. Lors de nos visites, seul son regard nous exprimait un peu de joie et de sérénité. La question se posa de son avenir, car il ne pouvait rester là plus d'un mois et la maison de Vannoz n'étant pas médicalisée, il ne pouvait pas non plus y retourner.

     

    Le Seigneur va apporter la solution.

    Rassasié de jours, il s'endort, ou plutôt il ne se réveille pas dans la nuit du lundi 23 décembre. Est-ce à cause de la discrétion dont il s'était entouré au soir de sa vie que son départ aussi s'effectue dans le silence de la nuit. Délicatesse et connivence de deux amis ? Qui le dira ? Je lui avais donné le pardon, écrira le Père Girardet, supérieur de la maison de Vannoz, sans qu'il puisse tracer sur lui le signe de la croix et il nous a quittés emportant avec lui le secret de sa vie, cette part d'incommunicabilité, de mystère, que tout être porte en lui.

     

    Il nous faut respecter son silence et ne pas chercher à l'interpréter, car on risquerait fort de se tromper.

     

    Que dire de ses trop brèves années passées en Inde et en Birmanie ? Il était comme chacun sait des plus discrets sur sa vie missionnaire, et les témoins de son passage en Inde comme en Birmanie l'ayant précédé dans la maison du Père, notre légitime curiosité se trouve donc sevrée sur son premier impact missionnaire également. Mais une question demeure sans réponse. Que s'est‑il passé pour qu'un prêtre aussi jovial et apprécié devienne subitement quasi muet ? Plusieurs suppositions ont été faites. Mais aucune n'ayant de garanties absolues de certitude, nous ne les retiendrons qu'à titre d'hypothèses et nous respecterons comme sacré ce silence. Jamais, ni à sa famille qui en fut la première consternée, ni à d'autres personnes, il n'y fera allusion. S'il s'est estimé victime de quelque injustice, alors il a dû en être très malheureux, mais il a tout supporté sans se plaindre jamais.

     

    Écoutons le Père Girardet supérieur de cette maison :

     

    «Resté 24 ans dans cette maison, il y vivra quasiment en ermite reclus dans sa chambre, ne sortant pas, quel que soit le temps et ne participant qu'aux activités communautaires nécessaires ; repas et célébrations. Et personne n'en a su le pourquoi. Ce choix étonnait d'autant plus que pendant près de 20 ans à la clinique St-Joseph dans son ministère d'aumônier, il s'était révélé très relationnel et était très apprécié.

    Ermite à sa façon, il n'en était pas pour autant asocial ni misanthrope mais ses relations se limitaient aux salutations de convenance, de politesse, d'ailleurs toujours conviviales. Personne, dans la communauté, ne l'a jamais entendu proférer une parole, un jugement déplacé à l'égard de quiconque.

    Sa discrétion n'avait d'égale que son silence. On aurait aimé qu'il nous parlât de son expérience missionnaire mais il la portait comme un secret.

    Cette dernière année, il était clair qu'à certains moments il souffrait physiquement mais jamais personne n'a entendu une plainte, un gémissement et l'infirmière avait peine à le déterminer à voir un docteur.

    Pour ma part, jamais je ne l'ai entendu se plaindre des aléas de sa vie. C'est tellement rare en ces temps que cela vaut la peine d'être donné en exemple.

    Les hommes font des projets, mais les événements sont aussi leurs maîtres.

    Si, selon le psalmiste «les pensées du Seigneur sont insondables», d'après Isaïe «sa conduite est supérieure à la nôtre».

     

    La Mission est d'abord son affaire, et nous ne sommes que ses ouvriers. Et qui dira, depuis Sainte Thérèse de Lisieux, qui a travaillé le plus efficacement dans sa vigne ?

     

    Ses obsèques, présidée par l'évêque de Saint-Claude, furent célébrées dans l'église de son baptême, le lendemain de Noël en la fête de Saint Étienne, premier martyr.

     

    Une épaisse couche de neige poudreuse couvrait la terre. Il faisait un temps ensoleillé superbe, mais une froidure sibérienne. Dans une église remplie de fidèles et dont le chœur était garni de prêtres, nous avons offert sa longue vie sacerdotale, à Celui qui lui avait fait le don inestimable du Sacerdoce et de la vie missionnaire. Le Père Raymond Rossignol, supérieur général, était venu de Paris ainsi que le Père Michel Trimaille qui donna l'homélie à partir de Ac. 10, 34-43 et de Lc 2, 22-30. «Maintenant, Seigneur,… ».

    Il la conclut ainsi : «Les nombreux prêtres, missionnaires et religieuses que votre paroisse a donnés à l'Église témoignent de la vie chrétienne fervente de vos familles. Mais il reste que le monde a encore plus besoin qu'hier des messagers de la foi de Noël et de Pâques et quand nous célébrons le départ vers la maison du Père d'un prêtre qui a longtemps travaillé au service des malades, on ne peut s'empêcher de se sentir interpellés, exhortés à prier pour que les tâches du ministère continuent à être honorées, et que le message de paix, d'amour et de pardon soit transmis à tous les hommes, quelle que soit leur race.»

     

    • Numéro : 3543
    • Pays : Inde
    • Année : 1935