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Charles BLANCK (1853-1885)

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    À trois lieues de Strasbourg et à égale distance du mont Sainte-Odile, patronne de l’Alsace, qui fut province de France, sur les bords de la Bruche, près d’une forêt de sapins verdoyants et de chênes séculaires, est tranquillement assis, au milieu d’une vaste plaine, le petit village de Duttlenheim. C’est là que le 7 août 1853 naquit notre très regretté confrère, M. Charles Blanck. Dès son enfance, il se fit remarquer par une application soutenue à tous ses devoirs et par un extérieur modeste. – Nous transcrivons ici les quelques détails que M. le Curé de Duttlenheim nous a envoyés sur la jeunesse de M. Blanck.

    Il est inscrit sur mes registres, avec la note optime pour sa bonne conduite et son instruction religieuse. Par suite de ses bonnes dispositions, je conseillai à ses parents de lui permettre de faire ses études, et de le vouer à l’état ecclésiastique s’il s’y trouvait appelé. Charles a donc commencé ses études dans la paroisse même, sous la direction d’un vicaire avant sa première communion : il est allé, comme externe, au Petit Séminaire de Strasbourg, à la fin de l’année 1867, et il y est resté jusqu’en 1871, à la satisfaction de ses maîtres et à l’édification de ses condisciples. Ne voulant pas être allemand, il a quitté le diocèse et est allé au Petit-Séminaire de Saint-Dié en 1871. C’est à Saint-Dié qu’il a opté pour la France ; c’est là aussi, autant que je sache, que lui est venue l’heureuse idée de se faire missionnaire.

    M. Blanck entra en 1874 au Séminaire des Missions-Étrangères, et le 10 janvier 1878, il partit pour le Tong-King Méridional.

    En 1881, Mgr Croc lui confia la mission d’annoncer l’Évangile aux sauvages du Laos. Jusqu’alors, cette partie du Tong-King n’avait pas été évangélisée. Vers 1852, M. Taillandier avait bien essayé de pénétrer dans ces régions inexplorées, mais la mort l’avait arrêté au bout de quelques mois de travaux. A plusieurs reprises, Mgr Gauthier avait  eu le dessein d’y envoyer des missionnaires, Mgr Croc exécuta le projet de l’évêque d’Emmaüs.

    Trois missionnaires furent désignés pour ouvrir la mission du Laos : MM. Charles Blanck, Émile Constant Cudrey, Benoît Satre.Quatre catéchistes et six élèves les accompagnaient : le P.Blanck fut nommé supérieur.

    Aucun d’eux ne se faisait illusion sur les travaux, les fatigues et les souffrances qui les attendaient. Les deuils nombreux qui avaient frappé la mission du Tong-King Occidental disaient assez haut quel serait le sort des nouveaux ouvriers.

    Ils partirent le premier dimanche de Carême 1881. Après quatre jours de navigation sur le Ngan-Ca, ils arrivèrent au chef-lieu de la dernière paroisse de la partie occidentale. À cette époque, toute la région était ravagée par des pillards chinois, auxquels se joignaient de temps en temps des bandes Sas, sauvages de la pire espèce. M. Blanck quitta ses deux confrères et alla en avant reconnaître les lieux et chercher une route praticable. Au-dessus de Cita-rau, il rencontra une troupe de gens armés qui fuyaient devant l’ennemi, ne laissant après eux qu’un pays ruiné et désert ; le chemin du Trân-Ninh était fermé, mais la route du Mékong était ouverte ; seulement il fallait la chercher plus au sud. M. Blanck revint à la résidence épiscopale exposer la situation à Mgr Croc et prendre ses instructions ; puis il repartit aussitôt, rencontra ses confrères à Ha-Trai, il les quitta de nouveau pour demander des renseignements sur le pays des sauvages et les différentes voies qui y conduisaient. Après trois jours d’une marche pénible, M. Blanck s’arrêta à Na-Chia, premier village laotien du versant oriental. Un marchand annamite lui indiqua, comme plus favorable au succès de son entreprise, le village important de Na-Huong ; le conseil était bon, M. Blanck le suivit ; il acheta une maison et la garda, malgré les réclamations des notables qui voulaient résilier la vente. Puis il appela M. Satre et M. Cudrey près de lui. Un bonze assez influent voulut faire la connaissance des missionnaires, leur fournit des vivres, les aida à installer leur maison et leur chapelle, à apprendre la langue : « Plaise à Dieu, écrit M. Blanck, que cet homme devienne la première conquête de la grâce dans ce pays.

    Après beaucoup d’ennuis et de difficultés causés par l’ignorance de la langue, l’acclimatement, les fièvres et la malveillance déguisées des habitants, M. Blanck tenta de s’avancer dans l’intérieur du pays.

    Le 9 janvier 1882, il partit de Na-Huong, visita la sous-préfecture de Cam-Mon dont les habitants l’accueillirent assez mal, et celle de Cam-Cot où il resta une dizaine de jours et où il fut rejoint par M. Satre. Tous les deux poursuivirent ensuite leur route vers Nam-Khong où résidait le roi.  Là, disait M. Blanck, nous serons en pays ami et nous pourrons travailler avec plus d’espoir de succès qu’ailleurs. Le voyage ne se fit point sans danger et sans grandes fatigues. Lorsqu’il nous fallut traverser la rivière Ngôm, l’eau était froide et rapide, le passage large, c’était un vrai torrent, nous ne nous en tirâmes qu’avec peine, et à quelque distance de là, je me trouvai si faible que je dus m’asseoir sur le bord du chemin, ce qui m’arriva plusieurs fois pendant le trajet. Je ne me souviens pas avoir jamais éprouvé une aussi grande prostration. Il fallait marcher quand même.

    La route était abominable. Ceux-là se feront une idée de la difficulté du chemin, qui ont marché pieds nus sur les montagnes, dans les ruisseaux à fond rocailleux, embarrassés d’une quantité de branches d’arbres et d’arbustes de toute espèce.

    Aux difficultés de la route s’ajoutait l’impossibilité de trouver des vivres ; plus d’une fois les missionnaires et les trois catéchistes qui les accompagnaient durent se coucher sans avoir reçu de la Providence le pain quotidien que leur prière avait demandé ; le logement valait la nourriture ; parfois c’était une cabane abandonnée, plus souvent une hutte faite à la hâte avec quelques branches d’arbres. Lorsqu’ils arrivèrent à Nam-Khong, le roi était parti pour Muong-Nhan. Les missionnaires dirigèrent donc leurs pas vers cette ville, où ils parvinrent après vingt-deux jours de marche depuis leur départ de Na-Huong. Ils furent reçus avec honneur par le roi, accueillis avec enthousiasme par la population, moins à cause de la religion qu’ils venaient prêcher, qu’en vue des secours qu’on en attendait contre les brigands. Ces premières dispositions, quelque imparfaites qu’elles fussent, n’en facilitèrent pas moins le ministère pacifique des missionnaires. Plusieurs familles demandèrent même bientôt à s’instruire.

    Pendant le mois de Marie, la petite chapelle improvisée était toujours pleine de monde, qui venait entendre les chants et les prières. Après le repas du soir, ces braves gens, hommes et femmes, apportaient même des fleurs pour orner l’autel ; puis ils se mettaient à causer avec les Pères, qui leur faisaient connaître tout ce que notre religion a de consolant. Tous paraissaient prendre le plus grand intérêt à ces entretiens.

    M. Blanck redescendit en pays annamite pour rendre compte des travaux des missionnaires à son Vicaire apostolique. Il repartit bientôt, mais cette fois en remontant la rivière Mô ; il n’était plus qu’à six journées de marche de Muong-Ngan, lorsqu’à Cua-Rao il rencontra le roi du Trân-Ninh et toute sa suite qui fuyaient devant l’ennemi. Les brigands avaient en effet ravagé de nouveau toute la contrée et massacré un grand nombre d’habitants.

    Privés de tout appui, les missionnaires ne sachant plus où se réfugier, revinrent en Annam. Mais ce ne fut point pour longtemps ; quelques mois plus tard, ils reprenaient leur œuvre interrompue et, en 1884, Mgr Croc, après avoir fait le tableau de sa mission désolée par la persécution, pouvait écrire : Le regard attristé par ces pertes se repose avec bonheur sur la mission des sauvages confiée aux soins de M. Blanck. Grâce au zèle de notre cher confrère, en effet, deux postes nouveaux avaient été fortement établis à Khe-Nay et à Khe-Rat, villages situés dans le pays laotien, mais proches des frontières du Tong-King proprement dit. En quelques mois, M. Blanck avait baptisé plus d’une centaine de païens. Une fois encore la moisson s’annonçait belle et facile, et le missionnaire plein d’une sainte ardeur songeait à l’avenir heureux que lui promettaient les bonnes dispositions de ses néophytes, lorsque la fièvre qui depuis longtemps minait sourdement déjà sa forte constitution, le força de revenir à la communauté de Xâ-Doaï. C’est là qu’il est mort, le 24 août.

    La mission du Tong-King Méridional venait de perdre un de ses meilleurs ouvriers et les chrétientés naissantes du Laos leur premier supérieur. Nous regrettons de n’avoir aucun détail sur la maladie et la mort de notre confrère, nous aurions été  heureux d’enregistrer ses dernières paroles de foi et de résignation.

     

    • Numéro : 1367
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1878