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Dominique BLANCHARD (1872-1907)

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    Dominique Blanchard naquit le 15 septembre 1872 à Saint-Martin-de-Beaupréau, au diocèse d’Angers. Il appartenait à une famille qui a donné à l’Église bon nombre de prêtres, de religieux et de reli­gieuses ( Semaine religieuse d’Angers.).

    De bonne heure, il sentit l’appel de Dieu ; tout jeune il disait à sa mère : « J’ai de la facilité pour l’étude, je voudrais apprendre le latin. M. l’abbé Bouyer, à cette époque curé de la Boissière-sur-Èvre, où sa famille s’était fixée, lui fit faire sa première communion et reçut ses premières confidences sur sa vocation sacerdotale. Le bon prêtre se préparait à s’occuper de cet enfant, quand son père trouva, à l’usine de Botz, une situation plus stable.

    Sur les recommandations de M. l’abbé Bouyer, écrit M. le curé de Botz, je donnai les « premières leçons de latin à Dominique. J’ai trouvé en lui de la. piété, une grande facilité, de l’ardeur au travail, et beaucoup de fermeté de caractère. Aussi l’étude fut un jeu pour lui. Doué d’une belle intelligence et d’une mémoire prodigieuse, il trouvait le moyen, dans une journée, d’apprendre par cœur quinze pages de grammaire latine, de faire ses devoirs d’écolier, et d’aider sa famille qu’il adorait.

    Après six mois de classe, il entrait à Combrée en cinquième en 1885. Il fut brillant élève dès la première année : malgré la courte préparation de Botz, il se classa le deuxième en excellence ; l’année suivante il était premier : il garda cette place jusqu’à la fin de ses études qu’il couronna par le baccalauréat. À Combrée comme à Botz, il eut le travail facile. Esprit vif, très intéressant en classe où il écou­tait bien, il saisissait aisément les explications du maître et les assimilait pour toujours. Il gardait de Combrée un souvenir recon­naissant et Combrée ne l’oubliait point.

     

     

    Il passa sans hésitation de Combrée au grand séminaire : le grand séminaire, c’était là qu’il mûrirait sa vocation de missionnaire, car il pensait déjà aux âmes.  Sans mes parents,  disait-il, pendant les vacances de philosophie, je me ferais missionnaire.

    En effet Dominique aimait beaucoup sa famille, se plaisait avec elle : aussi pendant les vacances du collège et du séminaire, au lieu de se joindre le dimanche aux autres collégiens et séminaristes, il passait la journée en famille. Il a dû faire un bien grand sacrifice en quittant ses parents ! Depuis son départ, il n’a pas cessé de corres­pondre avec eux tous les quinze jours, comme il le faisait au sémi­naire.

    Tout entier à son ministère apostolique, écrit M. Ollive, directeur du grand séminaire d’Angers, il restait fidèlement et cordialement attaché, non pas seulement à ses parents,  mais à tous ceux qui avaient essayé de lui faire quelque bien. Les lettres écrites, non avec la plume d’un littérateur mais avec le cœur d’un apôtre qui raconte simplement ses travaux, les joies et les tristesses de sa vie, lettres charmantes, qui nous parvenaient exactement tous les quinze jours, forment une histoire des plus édifiantes et des plus conso­lantes dans les temps si tristes que nous traversons.

    Quand Dominique Blanchard sortit du collège pour entrer au grand séminaire d’Angers,  il nous avait été signalé comme l’un des m­eilleurs élèves de la classe, et animé d’excellentes dispositions relati­vement à la vocation ecclésiastique. On ne nous avait pas trompés. Le jeune Dominique Blanchard fut certainement l’un des élèves qui ont laissé, dans l’âme des maîtres qui eurent le bonheur de le connaître, un suave et ineffaçable souvenir.

    Il se maintint toujours, sans être doué précisément d’une intelli­gence remarquable, parmi les premiers de son cours. Ce n’était pas un esprit brillant, mais plutôt un esprit net, lucide, d’un raisonne­ment très droit. Dans les discussions publiques, sa parole, qui man­quait de facilité, de couleur, de chaleur, était un peu sèche, mais incisive, allant droit au but. Esprit vif, il saisissait rapidement le sens des choses ; et la flamme de son regard exprimait mieux que sa parole la vérité qu’il avait saisie. Ses travaux écrits laissaient à désirer au point de vue de la forme, mais accusaient toujours la précision de son intelligence.

    Les dons naturels d’intelligence que lui avait départis la divine Providence, la facilité de travail dont il était doué, et qui lui per­mettait de faire beaucoup de choses en peu de temps, n’ont jamais, que nous sachions, ralenti son ardeur dans l’étude. Nous ne vou­drions pas dire  que sa vertu ne fut pas mélangée d’un peu d’amour­-propre. Mais il avait à cœur de bien faire son devoir, de donner pleine satisfaction à ses maîtres et de se maintenir toujours au « pr­emier rang.

    Ce qui dominait peut-être davantage en M. Blanchard, c’est le bon sens, c’est l’esprit pratique. Cette qualité d’ailleurs le disposait admirablement à l’œuvre des Missions. D’une très grande habileté dans le travaux matériels, il excellait à embellir nos fêtes religieuses de  splendides décorations et à travailler, comme un ouvrier de profession, le papier, les étoffes légères, le bois et même les métaux.

    Son esprit positif et pratique le signala à l’attention de ses directeurs, qui ne manquèrent pas d’en tirer profit, durant tout le cours du séminaire. Chargé de diriger les cérémonies, il a été pour le directeur, maître des cérémonies, un excellent auxiliaire. Ceux qui l’ont connu  alors, se rappellent, dans les cérémonies les plus compliquées, la sûreté de son coup d’œil , la dignité et la maîtrise de ce petit homme qui savait commander, et à qui il fallait obéir.

    Notre jeune séminariste avait acquis une telle réputation de savoir-­faire en toutes choses, que M. le supérieur du grand séminaire, actuellement curé de Saint-Sulpice, se plaisait, même en lecture spirituelle, à citer M. Blanchard, comme un modèle qu’on pouvait proposer pour tout ce qui concerne la vie pratique. Et en vérité, que de services il a rendus à ses maîtres et à ses confrères, au séminaire, à la caserne, en vacances ! Et après le service militaire, quel précieux concours a trouvé en lui M. le supérieur du grand séminaire d’Angers pour toutes les affaires, parfois si compliquées, concernant le service militaire de nos séminaristes !

    Ce qui distinguait encore au grand séminaire M. Blanchard entre ses confrères, c’était l’équilibre qui existait entre les dons de nature et de grâce qui ornaient son âme et faisaient de lui un séminariste accompli, un séminariste d’une foi vive et sincère, d’une piété ardente mais sans recherche, sans contention, d’une intelligence maîtresse d’elle-même, d’un bon sens pratique qui le faisait rechercher par tous et en tout, d’une grande fidélité à ses devoirs d’état, d’un caractère aimable et facile qui le rendait cher à ses directeurs et à ses confrères. Son tempérament très sanguin entretenait dans notre séminariste une ardeur qui aurait pu lui être funeste, si la vertu n’avait redressé, corrigé, fortifié cette âme que Dieu destinait à de grandes choses. Nature bouillante et passionnée, M. Blanchard avait 1’étoffe d’un très  mauvais sujet, ou de l’homme de Dieu capable de beaucoup de bien.

    Personne ne fut étonné quand le jeune clerc fit part à ses parents et à ses amis de la décision qu’il avait prise de se consacrer à Dieu dans l’œuvre des Missions-Étrangères.  Durant quelque temps, il manifesta son attrait pour la Compagnie de Saint-Sulpice, pour l’œuvre des Séminaires. Mais, un attrait plus fort et plus conforme à son tempérament, davantage porté à l’action extérieure, lui fit choisir l’apostolat.

    Enfin en 6 février 1896, il se décida à annoncer à sa famille sa résolution arrêtée d’être missionnaire. Il vint à Botz, attendit quelques jours, puis lui annonça la grave nouvelle. Il savait ce qui l’attendait : on comptait sur lui, le père vieillissait, c’était pénible de le savoir  au loin, et dans quel pays ! M. Blanchard comprenait tout, il souf­frait ; il écouta tout ce que l’amour d’une mère peut représenter : il refou!a ses larmes. Puis il vint chez M. l’abbé Pineau, son vicaire, et malgré son énergie, il pleura longtemps comme un enfant. Il lui avoua qu’il venait de subir la plus grande épreuve de sa vie.

    Il entra au Séminaire des Missions-Étrangères le 15 février 1896. Il y fut ce qu’il avait été au séminaire d’Angers : un aspirant pieux, régulier, laborieux, serviable, aimable et  enjoué.  Ordonné prêtre le 27 septembre suivant, il célébra sa première messe dans la crypte en présence de son père, de sa mère et de quelques amis. Le 14 mars 1897, il fut désigné pour le Tonkin occidental. Il était heureux : c’était la terre du vénérable Théophane Vénard, de Mgr Retord. Puis vint le moment des adieux. Le dernier dimanche qu’il passa à Botz, il eut le courage de prêcher. Il partit de Paris le 5 mai, et le 9 il s’embarquait à Marseille sur l’Océanien.

    À son arrivée à Hanoï, le 16 juin, sa première messe sur la terre de ses rêves fut célébrée à l’autel de Notre-Dame de Lourdes. Son évêque, Mgr Gendreau, lui donna le nom annamite de Cô-vong, qui veut dire grand Père noble, et le conduisit à Kêso, centre de la mis­sion, pour y apprendre la langue. Il s’inquiétait de cette étude.  Je ne suis pas musicien, écrivait-il à un ami, et la langue demande beaucoup d’oreille : le même mot change de sens avec la façon dont on le chante. Après six mois d’étude, il fut envoyé en brousse, dans la paroisse de Bût-dong afin de se perfectionner dans la langue annamite auprès d’un curé indigène. Il se plia vite aux us et coutumes annamites et devint bientôt un véritable  Annamite (Semaine religieuse d’Angers).

    Au milieu de ses nouveaux chrétiens, comme plus tard dans les différents postes qu’il occupera, le jeune missionnaire, écrit M. Ollive, vif, alerte, plein d’entrain et jamais découragé, consacre joyeusement et sans compter, sa vie aux chères âmes que Dieu lui a confiées. Pendant dix ans, vicaire et curé de chrétientés ferventes, il aime à comparer la piété, la filélité de ses chrétiens avec les quali­tés de foi chrétienne qui distinguent encore les fidèles de son cher pays natal, de sa chère Vendée. Au jugement du jeune missionnaire, beaucoup de paroisses au Tonkin peuvent, non seulement supporter la comparaison avec nos meilleures paroisses de France, mais encore leur servir de modèles.

     

    M. Blanchard occupa successivement les postes de Phu-da, de Ké­non. Puis en juillet. 1899, deux ans après son arrivée en Annam, il fut nommé curé d’un district à Phung-khoang, à 8 kilomètres d’Hanoï. Malgré le court séjour qu’il fit dans ce dernier poste, deux ans seulement, M. Blanchard y laissa un tel souvenir que nous verrons plus de 150 de ses Annamites venir assister à ses funérailles à Hanoï.

    En mars 1900, il fut nommé curé intérimaire d’Hanoï. Il sut remplir aussi dans ce poste difficile les lourdes charges du ministère parois­sial, ce qui lui attirait déjà l’éloge de ses supérieurs :  C’est un homme complet , disait de lui Mgr Gendreau.  Si la grâce divine, dit  M. Ollive, en pénétrant dans l’âme de l’Annamite, l’a transformée, elle n’a pas encore converti en qualités tous les défauts du peuple de l’Annamn. L’Annamite, paraît-il, est  faible comme un enfant. De là, grande facilité à se convertir, trop grande facilité aussi à se  relâ­cher, à apostasier. L’Annamite aime la chicane. De là, des querelles, des procès à n’en plus finir. M. Blanchard a trouvé un milieu où s’exerce, pour le plus grand bien de tous, son esprit judicieux et pratique. Avec sa nature vive, prompte à la riposte et un peu auto­ritaire, il semble se jouer au milieu de toutes ces chicanes. Tout porte à croire que son intervention a  calmé bien des esprits, a ramené la paix dans bien des familles et fait régner autour de lui la « loyauté et la justice.

    Ces qualités ne pouvaient manquer de lui gagner la confiance de ses supérieurs. Lors du partage du Tonkin occidental en deux vica­riats, en 1901, il opta pour la nouvelle mission, le Tonkin maritimne, et fut mis à la tête de l’importante paroisse de Thanh-hoa. Il y fut admirable de dévouement pour les lépreux : il leur construisit un hôpital et une chapelle.  Enfin, Mgr Marcou, remarquant en lui d’un apôtre capable de faire face aux situations les  plus difficiles, lui confia la mission du Laos, dont bientôt après il le nomma supérieur.  Quelques mois avant sa mort, il fut choisi comme provicaire.

    Ayant pour principe de ne rien demander, de ne rien refuser, de ne se laisser aller à aucune critique, M. Blanchard donna son fiat et monta s’installer à Muong-kiet. C’était en novembre 1903. À peine arrivé à son nouveau poste, il se met à l’étude de la langue thay, remplissant ses fonctions de supérieur à la satisfaction de ses confrères subordonnés.

    Il avait pour principe qu’un supérieur doit parcourir tout son district chaque année, et il le faisait régulièrement, au détriment de sa santé.

    Le chagrin saintement supporté, les difficultés de toutes sortes avec les chefs de districts, et qui ne déconcertaient pas son courage, ont pu être les auxiliaires de l’insalubrité du pays pour éprouver fortement sa robuste constitution. Épuisé, anémié par suite du tra­vail et des fatigues des voyages, à bout de forces, le cher missionnaire fut contraint de s’arrêter et « d’aller chercher, au sanatorium de Hong-kong, le repos et les soins devenus nécessaires. La faiblesse était si grande qu’on se demanda, pendant quelques mois, si le missionnaire, affaibli plutôt que malade, reprendrait le dessus.

    Enfin la guérison lui permit de retourner à sa mission. Mgr Mar­cou ayant témoigné le désir de voir M. Blanchard prendre possession du poste de Ban-nghiu, le Père partit sans hésitation. Au Laos, pour­tant, il savait que le poste le moins malsain pour un missionnaire était celui où il était habitué depuis plusieurs années. Le bon Dieu me veut là, dit-il, j’y vais. Il semblait que la divine Providence eût voulu récompenser son obéissance si prompte, son zèle ardent qui ne connut jamais la moindre défaillance : la bénédiction divine fécondait ses travaux et augmentait la moisson des âmes.

    Tous les efforts du supérieur des Chau-thay tendaient à unifier la conduite des missionnaires au Laos tonkinois, à y voir réciter les mêmes prières et apprendre le même catéchisme. Aussi, à la retraite dernière, sur la demande de M. Blanchard, Mgr Marcou réunit à Phât­-diem une commission chargée de revoir les prières et le catéchisme, afin de les rendre plus accessibles aux Chau-thay. Ce travail terminé, notre supérieur se préparait à l’envoyer à Hong-kong pour l’impres­sion.

    Sur ces entrefaites, Mgr Marcou se l’adjoignait comme provicaire. Encore une chose pour laquelle mon avis n’a pas été demandé, disait-il à ses confrères et amis du Laos, venus pour le féliciter. Du reste, ajoutait-il, ne soyez pas plus gênés avec moi qu’autrefois : cela  n’a changé un rien nos rapports d’antan.

    Dans la dernière lettre qu’il écrit à M. Ollive, et qui est datée du 20 juin 1907, il annonce qu’il se rend au Tonkin pour voir ses confrè­res et retremper son âme dans leur compagnie. Nous allons citer une partie de cette dernière lettre qui nous apprendra qu’une crise assez forte avait précédé de quelques jours la mort presque fou­droyante :

    J’avais d’abord eu l’intention de vous écrire avant de partir à la mission ; mais ce me fut absolument impossible. Tombé malade, dans les derniers jours de mai et assez gravement « pour qu’un jour j’eusse presque pensé à me préparer à la mort, je n’étais qu’à peine en convalescence, lorsque je me mis en route, le 10 de ce mois. Mais le voyage, avec deux arrêts chez des confrères, m’a fait beaucoup de bien ; et depuis quelques jours je ne me « ressens plus de rien. C’est donc encore une fausse alerte. Il viendra bien un jour où il faudra  y passer.

    Dans ce même temps, après des voyages fatigants et en plein été dans la partie ouest du district, pour visiter Sieng-mên, présenter hommages à M. l’administrateur commissaire des Hua-phan, M. Blanchard revint à Ban-nghiu, via Muong-ven. Dans ce dernier pays, il avait eu le bonheur debaptiser le Phia-Balat,  cet homme au cœur droit , dont parle M. Bourlet dans son compte rendu de 1906. De retour à Ban-nghiu, exténué et terrassé par la fièvre, le cher Père dut s’aliter, voire même qu’il s’était préparé à la mort, comme il le dit à M. Ollive. Mais après quelques jours, la santé sembla revenir, faible, il est vrai, car l’estomac était délabré. Malgré cela, il se sacrifia encore pour descendre présenter ses vœux de bonne fête à Mgr Marcou, son évêque, et s’entretenir avec lui des difficultés et des espérances du Laos tonkinois.

    C’est à Phat-diem qu’il rechuta, au moment où il se préparait à revenir au plus vite dans les montagnes. Voyant la gravité de la mala­die, M. Bertrand fut chargé de le conduire à  Hanoï, où il fut admis d’urgence à l’hôpital français.

    À son entrée, raconte M. Bertrand, qui fait lui-même le récit des derniers jours de notre confrère, le médecin de garde l’examina, mais ne remarqua rien de très grave : forte fièvre, fatigue ; il lui fit donner quelques rafraîchissements et se retira. J’oubliais de dire qu’en arrivant, comme l’infirmier voulait le soutenir pour marcher, le Père lui répondit :  Merci, merci, je n’en suis pas encore là.  Lui-même, un peu plus tard, me dit à moi-même :  Allez à la mission, me voilà arrivé, je vais me reposer.  Je le laissai donc, le recommandant à l’infirmier.

    Que s’est-il passé durant la nuit qui suivit ? Quelle complication survint ? J’en suis réduit à des conjectures. Je sais seulement que le lendemain matin quand l’aumônier vint voir le Père, dès sa messe finie, celui-ci était très fatigué et ne pouvait plus parler. Aussitôt, M. Reslinger l’avertit qu’il allait lui donner la sainte absolution. Il demanda de lui-même l’extrême-onction qu’il reçut avec ferveur et, comme la parole lui revenait petit à petit, il offrit à Dieu le sacrifice de sa vie pour le Laos. Quand l’aumônier lui dit qu’il allait me chercher, le malade lui répondit : Je ne sais si je pourrai attendre.  Au moment où M. Reslinger arriva à la mission, je me disposais à partir. À mon arrivée, le cher malade me reconnaît bien et me fait ses der­nières recommandations comme il suit :  En ce moment, je pense à ma mère, à ma  sœur (Mlle Léontine Blanchard), à mon frère ; je pense aussi à Monseigneur, à tous les « confrères. Jeleur demande pardon à tous des peines que j’aurais pu leur faire ; je pense aussi  à M. Gaillard, du Haut-Tonkin (ami intime du Père), à M. Dalaine, du Tonkin méridional  (ami et compatriote) ; je pense aussi à M. Ollive et à M. Letourneau de Saint-Sulpice.  Puis il me donne divers renseignements sur ses affaires. Comme nous croyions que cela le fatiguait, je lui dis de se reposer, mais il me répondit que cela ne le fatiguait pas du tout. Quelque temps après, sous l’effet des remèdes énergiques qu’on lui avait donnés, le Père reprit tous ses sens, il put causer comme d’habitude, remuer, croiser les mains et les jambes, rire et plaisanter même, me répétant :  Je crois que cette fois-ci je m’en tirerai, mais je reviendrai de loin, les Blanchard sont  solides, ils ne meurent pas comme ça. Il dit aussi à  un catéchiste de l’aumônier qui l’aidait au moment où il était très mal : Regarde comme je  meurs, afin de dire à tes confrères de ne pas craindre la mort.

    Ce mieux dura assez longtemps. Le Père eut et nous eûmes avec lui une lueur d’espoir. Vers 10 heures, le médecin-chef repassa et, me voyant, me dit  :  Votre confrère est très bas, bien bas.  Sur ma réponse affirmative, il me dit que tout espoir n’était pas perdu. Le malade avait tout entendu, mais ne fut pas affecté, se sentant bien mieux. Vers 11 h. ¼  il me pria d’aller me reposer :  Maintenant que je vais mieux , ajouta-t-il. J’allai donc déjeuner chez l’aumônier afin d’être plus près de lui. À 1 heure, M. Reslinger alla le voir. Hélas ! l’amélioration passagère du matin ne s’était pas maintenue ; quoique le malade reconnût encore ceux qui l’approchaient, il commençait à délirer par moments. Mais même au milieu de son délire on voyait bien le cours habituel de ses pensées. Il demandait qu’on allât chercher le médecin-chef, qu’avec le secours de la sainte Vierge il le con­vertirait. Il parlait de sa toute-puissance pour la conversion des pécheurs. Vers 3 heures, il se mit à sourire en invoquant le saint nom de Marie :  Marie, Marie, Marie, disait-il, oui, viens avec moi, je t’aime bien, je ferai tout ce que tu voudras. Marie, Marie, Marie, oh ! oh ! oh ! ne t’en vas pas, emmène- moi, moi ton petit enfant, moi  tout petit, oui : nous irons en Paradis tous les deux et nous  serons heureux . En disant les paroles :  Marie, ne t’en vas pas,  le Père suivait quelque chose des yeux, il étendait le bras dans cette direction, et essayait de se lever. Mais, fatigué par l’effort et par les cris qu’il poussait, le Père retombait sans parole, pour recommencer un instant après.

    Vers 6 h. ½ , le malade ne pouvait plus parler, mais, au mouvement de ses lèvres, je le voyais encore répéter le nom de Marie. Le chapelet que le Père a gardé depuis le matin jusqu’à sa mort, le bai­sant continuellement, sera envoyé à sa chère mère. C’est au moment où le malade se tut que M. Reslinger lui administra l’indulgence plé­nière in articulo mortis. L’aumônier s’étant retiré, je restai avec le malade et quand commença l’agonie je lui donnai une dernière abso­lution. Nous étant absentés un instant pour prendre le repas du soir, on vint nous prévenir que la fin approchait. En ce moment, le Père était calme, mais la respiration était pénible. Ce fut à 8 h. 35 que notre cher Père rendit avec son dernier souffle sa belle âme à Dieu.

    Requiescat in pace ! Prions pour lui, comme il disait à ce catéchiste alors qu’il était en pleine connaissance, regardons-le mourir et appre­nons à ne pas craindre la mort. Car, pour le chrétien, la mort c’est la vie, c’est la résurrection à une vie nouvelle. Qu’il fait bon d’avoir servi la sainte Vierge toute sa vie ! Qu’elle se montre pleine de miséricorde pour ses enfants ! O Marie ! assistez-nous à nos derniers moments afin que nous puissions jouir de la félicité éternelle en votre sainte Compagnie.

    Quoique décédé à l’hôpital, le Père, revêtu des ornements sacerdo­taux, puis mis en bière le lendemain matin, fut transporté à la mis­sion où les chrétiens de la paroisse annamite, les hommes de la maison de Dieu et les confrères présents vinrent prier autour de son cercueil. Un service solennel fut célébré par M. Lecornu, provicaire, à la cathé­drale de Hanoï. En plus de 15 missionnaires, assistaient au service les Frères de la Doctrine chrétienne, les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, quelques Européens et beaucoup de chrétiens annamites. L’inhumation eut lieu au cimetière de la paroisse et c’est là que l’âme du cher dis­paru viendra au jour de la résurrection vivifier le corps auquel le bon Dieu l’avait associée.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2274
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1897