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Léopold BLAISE (1853-1912)

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    Louis-Marie-Léopold Blaise naquit le 7 août 1853, à Orange, au diocèse d’Avignon, d’une de ces vieilles familles sur lesquelles le bon Dieu se plaît à prélever sa dîme pour le service des Autels et où le sacerdoce semble devenu héréditaire. Une mère profondément chrétienne le forma dès son enfance à une franche piété et à des habitudes d’énergie et de travail ; la mort vint bientôt interrompre ce doux noviciat, en lui ravissant, dès sa dixième année, cette mère tendrement aimée.

    Le petit Léopold conserva comme un précieux héritage les bons conseils qu’il en avait reçus, et ses heureuses dispositions faisaient la joie et la consolation du foyer. Le vicaire chargé des enfants de chœur remarqua en lui cette singulière piété et sa grande franchise, et au lendemain de sa première communion, il l’adjoignit à son petit troupeau pour le former aux cérémonies de la sainte Liturgie. Puis, constatant en lui d’heureuses dispositions pour l’étude et le goût des choses saintes, qui sont les premiers symptômes de l’appel divin, il l’associa à trois autres enfants de son âge, pour en constituer une petite école qu’il initiait à l’étude du latin. Léopold en fut, au dire de ses condisciples, le modèle et le sage mentor ; un jour pourtant une pensée de découragement le fit hésiter : une bonne parole suffit pour le remettre sur la voie, où il ne devait plus connaître de défaillance.

    À quinze ans, il entrait au Petit Séminaire d’Avignon ; puis, en 1873, au Grand Séminaire de Saint-Charles. Il y passa sans bruit, concentrant en son âme toutes ses énergies, et tout entier à ce travail de formation intérieure qui se fait sans éclat et à l’insu du grand nombre. En juin 1877, après son ordination au diaconat, il communiquait à ses confrères son intention de se consacrer au salut des infidèles, et, quelques jours après, il entrait au Séminaire des Missions-Étrangères. Ordonné prêtre après une année, il fut destiné aux Missions des Indes et arriva à Bangalore le 4 octobre 1878.

     

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    M. Blaise ne devait pas demeurer longtemps inactif. On était, en effet, au cœur de cette grande famine, qui, dans le royaume de Mysore, fit plus d’un million de victimes, plus du quart de la population. Les villes regorgeaient de milliers de faméliques, chassés des campagnes par la disette, et qui accouraient vers les lieux habités avec l’espoir d’y trouver du secours. Réduits à l’état de squelettes, ils erraient, répétant sans cesse leurs appels désespérés, jusqu’à ce que, épuisés, ils tombent au coin d’une rue ou sur le bord d’un chemin. La police ne suffisait pas à faire enterrer les cadavres : les chiens et les oiseaux de proie en faisaient leur pâture.

    La Mission de Bangalore, soutenue par les secours du Gouvernement et des catholiques d’Europe, multiplia ses soins aux affamés, recueillant en plusieurs orphelinats des milliers d’enfants abandonnés. Les missionnaires ne pouvaient suffire à ce surcroît de labeur ; aussi M. Blaise n’était-il arrivé que depuis deux mois, lorsqu’on l’envoya au secours de M. Barré, dans le district de Shimoga.

    Utilisant de son mieux les quelques éléments de langue tamoule qu’il avait pu acquérir, il se mit de tout cœur à la besogne ; mais ses forces trahirent bientôt son courage. Le pays était malsain ; la disette avait réduit au strict indispensable la nourriture des missionnaires ; d’autre part, entraîné par l’exemple de son infatigable curé, il ne compta pas avec ses peines, allant jusqu’à aider de ses mains à la préparation des rizières. C’en était trop pour un tempérament encore peu aguerri au rude climat de l’Inde : la fièvre le saisit ; il dut capituler et retourner, après six mois, à Bangalore, puis à Pondichéry, pour y retrouver la santé dans l’énergique traitement des bains de sueur.

    Après sa guérison, il dirigea successivement les deux petites paroisses de Saint-Joseph et du Sacré-Cœur ; mais ce ministère actif, de deux ans à peine, ne fut qu’une préparation à la grande tâche à laquelle il allait être associé pour le reste de sa vie.

    En ce moment, en effet, M. Vissac, chargé de ce qui était alors, à Bangalore, un orphelinat avec école primaire, rêvait de développer cette œuvre si modeste, pour la transformer en un véritable collège, ouvert aux enfants chrétiens ou païens de bonnes familles, et capable de rivaliser avec les écoles protestantes du pays. Il lui fallait, pour cette tâche ardue et délicate, des aides pleins de dévouement. Le Supérieur de la Mission songea à lui adjoindre M. Blaise.

    Cet appel au professorat pour toute une existence n’a rien, ordinairement du moins, qui puisse enflammer d’enthousiasme l’âme d’un mis­sionnaire ; sa nature ardente lui fait plutôt ambitionner les missions sauvages, avec toutes les courses, les privations et les fatigues qu’elles nécessitent. Il en faut, pourtant, qui, comme la racine, puisent dans l’obscurité et élaborent dans un travail monotone et ignoré, cette sève que d’autres feront parvenir jusque dans les plus petits rameaux, avec la joie de voir pousser les fleurs et les fruits ; et tous concourent, en des proportions qui parfois déroutent les jugements humains, au déve-loppement du grand arbre qu’est une Mission ou l’Eglise. Il en est qui n’ont ainsi au cœur ces chères aspirations que pour en faire toute leur vie un sacrifice continuel, et combien agréable aux yeux de Dieu. M. Blaise était de ceux-là ; sa nature forte et ardente aspirait aux rudes labeurs du ministère extérieur ; mais la voix de son Evêque le trouva soumis : il accepta simplement, sans récriminations ni forfanterie. Depuis longtemps, la volonté de Dieu était devenue la seule norme de sa vie ; durant trente années, il travaillera, sans compter avec ses forces ni avec ses répugnances naturelles, au poste qui vient de lui être assigné.

     

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    La vie de M. Blaise se confond dès lors avec l’histoire du Collège Saint-Joseph ; il fut le collaborateur dévoué de M. Vissac. Sous sa direction, il assista à ses débuts ; il apporta à son progrès le concours de toutes ses énergies, vivant de sa vie, de ses épreuves, comme de ses succès. Un collège, en effet, était à ses yeux un moyen de fournir aux jeunes catholiques une instruction saine et appréciée, en même temps qu’une éducation franchement chrétienne. Les païens eux-mêmes, admis à le fréquenter, y puiseraient, en même temps que la science, la sympathie du prêtre et de la religion catholique ; la bonne semence, d’ailleurs, jetée en terrain inculte, s’y conserve parfois, et, après avoir germé sous l’influence de circonstances favorables, y porte de bons fruits.

    Pour obtenir des résultats si avantageux pour la cause du Christ, il fallait vaincre de grandes difficultés matérielles. Bien des préjugés, d’ailleurs, et une grande défiance ne manqueraient pas d’accueillir cette œuvre catholique, dans les milieux païens et protestants. M. Blaise mit tout en œuvre pour lui créer des sympathies dans la ville de Bangalore et les administrations locales.

    Mais il importait surtout que, dès le début, le Collège se fît un nom par la supériorité de ses études et de sa formation, au point de défier la concurrence des écoles officielles. Le nouveau professeur commença son travail opiniâtre. Il devait, en même temps, acquérir une connais-sance parfaite de la langue anglaise, et revoir toutes ses études classiques en les adaptant à la méthode anglaise. La tâche eût été relativement facile à qui eût pu se spécialiser en une matière limitée, pour l’approfondir à loisir ; mais vu le petit nombre des professeurs, il n’y fallait pas songer : chacun devait être universel et capable de diriger ses élèves dans toutes les branches de la science.

    Puis lorsque, avec les années, le travail de préparation devint moins urgent, le nombre des élèves augmenta 70 ou 80 jeunes gens se pressaient parfois autour de sa chaire. Il fallait pourvoir à tout, et M. Blaise n’y faillit pas. Le temps fut pour lui une monnaie précieuse, dont il usa avec un soin minutieux. Toute sa journée était à Dieu et à ses élèves ; il étudiait ou corrigeait avec un soin scrupuleux, sans même s’accorder la distraction de quelque lecture reposante. Les jours s’écoulaient ainsi sans qu’on le vît jamais désœuvré, sans qu’il con­sentît à prendre le repos qu’eût parfois exigé sa santé. Le succès couronna ses efforts, et le Collège lui doit une bonne part dans la renommée dont il jouit aujourd’hui ; ses anciens élèves, dont plusieurs sont maintenant en hautes charges, se plaisent à rendre témoignage à sa valeur.

    M. Blaise, cependant, eût cru manquer totalement son but, s’il n’avait fait de ses élèves que des érudits. Il était avant tout un apôtre, et ne voyait en cette charge ingrate de l’enseignement qu’un moyen de gagner au bon Dieu et de plier à sa loi les cœurs d’enfants dont on lui confiait le soin. Son extérieur sévère, sa voix rude, son caractère énergique et ignorant les détours de la diplomatie, inspiraient à la gent turbulente des écoliers une crainte salutaire, et la maintenait dans la pratique de cette discipline, qui influe si avantageusement dans la formation de la jeunesse. Il eût voulu leur inspirer des habitudes de foi et de travail, les détourner des futilités d’une vie folâtre et leur inculquer, dès l’enfance, le goût d’une vie raisonnée et sincèrement chrétienne. Avec quelle bonté il formait les âmes païennes qu’il eût voulu enfanter au Christ ! Avec quel zèle, surtout, il s’appliquait à embraser les jeunes chrétiens d’une solide piété et d’un ardent amour pour la sainte Eucharistie !

    Son grand bonheur était de leur faire part des sentiments dont il vivait lui-même, soit dans les exercices de la retraite annuelle, soit dans les réunions plus intimes des petites congrégations établies au milieu d’eux pour stimuler leur émulation dans le bien. Le succès ne combla pas toujours ses espérances, et ce fut une grande peine, pour son âme d’apôtre, de ne pouvoir communiquer à tous le feu dont il brûlait lui-même. Beaucoup, pourtant, comprirent la générosité de son zèle, et la correspondance considérable qu’il entretenait avec ses anciens élèves prouve assez qu’il avait su trouver le chemin de leur cœur.

     

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    Une existence si austère et si absorbante serait une énigme pour qui­conque ne connaîtrait M. Blaise que sous cet aspect ; il faut pénétrer dans l’intime de son âme pour en découvrir le secret. C’est en effet, dans l’exercice d’une vie intérieure très intense qu’il puisa la force d’entreprendre et de poursuivre un labeur si peu conforme à ses goûts. L’Eucharistie fut pour lui cette Manne mystérieuse qui satisfait les aspirations les plus profondes de l’âme, en lui donnant la vie et l’énergie ; prenant pour modèle et pour glorieuse Intermédiaire la très sainte Vierge Marie, pour laquelle il eut toujours une tendresse toute filiale, il sut trouver en Jésus-Hostie l’Ami fidèle, qui dirige et soutient dans les épreuves et réconforte dans les peines. Sa meilleure consolation fut de s’appliquer à faire régner sur toute sa personne ce céleste Ami, de travailler et de souffrir pour Lui et pour les âmes qu’Il désire sauver.

    Les premières heures du jour lui étaient consacrées ; tout reposait encore au Collège qu’il était déjà aux pieds de Jésus, dont les réconfortants entretiens occupaient la meilleure heure de sa journée. A cinq heures, il célébrait la sainte Messe, avec une foi éminente qui se reflétait dans tout son extérieur, et plus d’une fois ses larmes trahirent l’ardeur de ses sentiments en dépit de son application à demeurer dans le commun aux yeux de tous. Le saint Sacrifice était en effet le point culminant de sa journée et de sa vie, et nulle raison ne pouvait le lui faire omettre. En voyage, on le vit, après une affreuse traversée d’une nuit entière, demeurer à jeun jusqu’à onze heures pour n’être pas privé de ce bonheur ; plus tard, lorsque sa santé eût exigé un séjour à Hong-Kong ou en France, la raison principale qui lui fit toujours décliner l’offre de ses supérieurs, était la crainte de demeurer si longtemps sans célébrer la sainte Messe.

    Durant la journée, c’est encore aux pieds des Autels, dans une pieuse récitation du saint Office, qu’il allait chercher le repos dont son âme et son corps avaient tant besoin. De plus, le jeudi soir vers dix heures, à l’heure où Jésus accepta, dans la trahison de Judas, la brutalité de ses ennemis et l’abandon de ses apôtres, les prémices de ce qu’Il devait essuyer désormais chaque jour, dans la sainte Eucharistie, il se rendait à la chapelle pour y offrir au Cœur du divin Maître l’heure d’assistance qu’il avait vainement attendue de ses disciples au Jardin des Olives.

    C’est ainsi que s’écoulaient les jours et les années, sans que la souffrance, la lassitude ou la maladie puissent jamais lasser sa constance. Aussi puisa-t-il, dans cette union à Notre-Seigneur, la force de se vaincre lui-même en tout, pour être 1’« Alter Christu», prêtre et victime de l’amour divin. Jamais on ne l’entendit se plaindre : que la volonté de Dieu s’offrît à lui dans l’aridité et la monotonie rebutante de sa charge, dans la maladie qui le visita à plusieurs reprises, ou dans les humiliations de la lutte avec lui-même, il la reconnut toujours et l’accepta avec une pleine soumission. Domptant sa chair par des macérations dignes des âges de foi, il s’appliqua plus encore à vaincre, sous toutes ses formes, les mouvements de sa nature énergique, pour offrir à ses Confrères du Collège, à ceux que la maladie amenait à l’hôpital, à ses élèves, aux chrétiens et aux païens même de Bangalore, le charme d’un dévouement délicat et d’une charité à toute épreuve : la vraie charité de Jésus-Christ.

     

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    Tant de vertus avaient acquis à M. Blaise une sincère affection, et ce fut avec une douloureuse surprise que l’on apprit à Bangalore au milieu de ses Confrères ou de ses élèves, son état inquiétant aux premiers jours de 1912. Depuis plusieurs années déjà, des furoncles nombreux et fort douloureux lui avaient révélé les progrès de la maladie qui devait l’emporter. A diverses reprises, il dut faire de petites stations au Sanatorium Saint-Théodore ; mais il ne put jamais se résoudre au repos qu’eût exigé son état.

    Au mois de décembre, au retour d’un séjour de deux mois au Sanatorium, qu’on lui avait imposé, il entreprit un petit voyage pour aller revoir son neveu, missionnaire à Pondichéry. Il en revint très fatigué, et, son état inspirant des inquiétudes, on dut le transporter à l’Hôpital Sainte-Marthe. Une opération et tous les bons soins dont il fut entouré, furent impuissants à conjurer les progrès du mal.

    M. Blaise, calme au milieu de souffrances très aiguës, alimentait son courage en murmurant les doux noms de Jésus et Marie, qui avaient fait la force de sa vie et demeuraient maintenant son espoir. Le dimanche 14 janvier, après une heure d’agonie, il expirait entre les bras de son neveu, qui était accouru pour assister le cher malade en ses derniers moments. Une foule considérable, représentant toutes les classes de la société, accourut pour prier près de sa dépouille mortelle et l’accompagner à sa dernière demeure, attestant ainsi, aux yeux de tous, l’estime qu’ils faisaient de cette belle vie, dont Dieu seul a connu et récompensé tout le mérite.

     

     

    • Numéro : 1382
    • Pays : Inde
    • Année : 1878