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Bruno BLACHE (1874-1918)

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    La Mission du Haut Tonkin où les ouvriers se font de plus en plus rares, a perdu, en la personne de M. Blache un saint apôtre, un missionnaire zélé autant que modeste, un bon confrère doué d’une dose d’ori­ginalité qui faisait de lui une figure sui generis.

    M. Blache, Bruno-Jean-Joseph, était né à Tallard, diocèse de Gap, en 1874. A Paris, il avait été tout d’abord destiné à l’une de nos Missions de Chine ; mais l’Empire du Milieu étant entré dans une période de troubles, il fut envoyé dans la Mission du Haut Tonkin, où Mgr Ramond l’accueillit à bras ouverts.

    Le nouveau missionnaire alla d’abord étudier la langue annamite à Hoangxa, grande chrétienté située sur les bords de la Rivière Noire, non loin de ce mont Bavi si fameux dans les légendes du pays. On l’envoya ensuite faire ses premières armes avec M. Pichaud, chargé du district de la Rivière Claire, et il resta sous la direction de ce sage Mentor jusqu’en août 1904.

    À ce moment, M. Girod était en train d’installer une nouvelle paroisse à Phuyenbinh, sur le moyen Songchay ; Monseigneur lui adjoignit M. Blache, qui eut pour mission spéciale de s’occuper de l’œuvre des nouveaux chrétiens dans un magnifique village Tho, situé entre Lucanchau et Vinhtuy. Là quelques familles notables avaient manifesté des velléités de conversion, malheureusement, à l’heure décisive elles refusèrent d’abandonner le diable. Quand M. Blache arriva à Phuyenbinh, armé de pied en cap à la saint Paul, en bon soldat de Jésus-Christ, et se croyant à la veille de monter à l’assaut du paganisme dans cette belle vallée de Xethuong, peuplée de 12 à 1.500 habitants, il dut rester en panne, sinon en repos. Cruelle déception ! Il n’y avait qu’à prendre patience, à attendre dans la prière et l’étude de la langue tho l’heure de la Providence ; c’est ce que lui conseilla Monseigneur, en lui donnant quelques consolations. Mais pour ce, point n’était besoin de rester à Phuyenbinh ; et M. Blache, crut possible de donner un petit coup de pouce aux aiguilles de l’horloge divine pour faire sonner plus vite l’heure de s’élancer dans la carrière.

    Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes.

    Braver l’idolâtrie et montrer qui nous sommes !

    À trente-six kilomètres en amont de Phuyenbinh, sur le Songchay, se trouve un endroit appelé Benthin. Là, une vieille femme païenne, victime d’un vol, était venue demander l’aide du missionnaire de Phuyenbinh, promettant de se faire chrétienne si, grâce à lui, elle obtenait justice. M. Blache entendant parler de cette histoire saisit la balle au bond, et envoya son catéchiste en reconnaissance à Benthin où il fut très bien reçu par un chrétien du Delta qui lui assura que si le Père s’installait à Benthin, toute la région serait bientôt catholique ! Bref, quand son catéchiste lui eut rendu compte de sa reconnaissance, notre zélé confrère n’eut plus de repos avant d’avoir obtenu de Monseigneur la permission de s’en aller, traditus gratia Dei, prêcher la religion à temps ou à contre-temps, à poste fixe ou en camp volant, sur la rivière ou sur la berge, peu importe. Vœ mihi si non evangelisavero...

    Libre enfin de prendre son essor, M. Blache se mit en route en invoquant la Reine des Apôtres... Une fois lancé en avant, il ne devait reculer devant rien. Pendant quatorze ans, il fut à la peine, de son plein gré, l’ayant voulu, le voulant toujours pour le bon Dieu et pour les âmes. Il vécut et mourut dans cet état d’esprit réellement apostolique, ce qui ne l’empêcha certainement point, pendant sa première nuit dans la cagna de Benthin, de revoir en rêve la pauvre case des Alpes où César se disait plus fier qu’à Rome. Enfin seul, mais toujours cum et coram Deo !

    Si maintenant nous soulevons discrètement un coin du voile derrière lequel M. Blache aimait à se cacher en Dieu, nous pouvons facilement le considérer sous deux faces qui, à vrai dire, n’en font qu’une, la sienne. A la maison et en route, ermite et apôtre.

    M Blache à la maison ! Il serait plus exact de dire en ses maisons, en ses cases, car il réalisa à la lettre l’in casulis habitando des saints personnages, qui ne se construisent point ici-bas de demeure permanente.

    Quand sa première case sur la rive gauche du Songchay, eut été dévorée par les fourmis blanches, le Père se contenta de dire : « Tant mieux, je vais passer sur la rive droite et m’y installer définitivement. » Il se construisit donc une case en bambous sur pilotis : elle était divisée en trois compartiments mesurant chacun deux mètres de long sur deux mètres de large, avec une hauteur de deux mètres cinquante centimètres. Notre confrère était de petite taille. Dans le compartiment qu’il s’était réservé, — les deux autres étaient pour la chapelle et pour la chambre du catéchiste, — il avait empilé les unes sur les autres, toutes ses caisses d’effets, de sorte que l’espace libre pour étendre une natte ne mesurait guère plus de deux mètres carrés. Cela suffisait comme chambre à coucher, bureau et salle à manger. Un confrère de taille moyenne ne pouvait s’y étendre tout de son long, qu’en pratiquant un trou dans le treillis des parois afin de passer les pieds en dedors. On ne payait pas sa place quand on allait voir M. Blache ; mais on tombait mal si on voulait se payer sa tête à propos de son gourbi, le saint Hilarion.

    Cependant les installations successives de notre cher confrère permirent à des visiteurs de coucher chez lui sans être obligés de se plier en deux. A Benthin, à Langpapao, à Lucanchau, une bonne demi-douzaine de cases furent construites par lui et détruites tantôt par l’inondation, tantôt par un coup de vent ou un incendie. M. Blache tenait tête aux éléments conjurés contre lui : etsi fractus illabatur orbis impavidum... et pas plus que les catastrophes naturelles, les perturbations politiques ne le firent reculer.

    Pendant les troubles suscités par l’invasion des réformistes du Yunnan, puis par la révolte des Man de la région de Lucanchau, il ne broncha point et, confiant en la Providence, resta tranquillement chez lui. Les montagnards du pays n’étaient-ils pas tous les amis du missionnaire de Benthin ? Ne leur avait-il point rendu maints services toutes les fois que l’occasion s’en était présentée ?… Quand on a Dieu avec soi, on ne craint rien. M. Blache instruit peu à peu par l’expérience, avait fini par se construire à Benthin une petite chapelle suffisamment vaste pour contenir une trentaine de personnes. Il avait un goût particulier et des soins religieux pour ses ornements sacerdotaux, ses linges d’autel, et la décoration de sa chapelle était aussi bien aménagée que possible. Monseigneur lui avait accordé l’autorisation de garder le Saint Sacrement pour donner le salut solennel les dimanches et grandes fêtes. Cette faveur lui était très précieuse, et bien des fois notre pieux confrère passa de longues heures de la nuit à répandre ses prières, ses espérances, ses peines et peut-être bien souvent aussi ses larmes au pied du Tabernacle où résidait le divin Maître. C’est là qu’il puisa la dose extraordinaire de caractère et de vertu dont il avait besoin pour se maintenir sans défaillance dans les conditions d’isolement où il vécut volontairement.

    Somme toute, la distance de Benthin à Phuyenbinh, ou de Benthin à Manhoa, d’où le chemin de fer conduit à Yenbai, n’avait rien de bien terrible pour lui ; et quand il désirait voir un confrère, la chose lui était facile. Partout on l’accueillait avec joie et on aimait à lui faire faire ce qu’il appelait « une petite noce ». A maigre ou bonne chère, faire toujours bon cœur,  comme dit la chanson. M. Blache, dont l’ordinaire aurait eu l’approbation du saint Curé d’Ars, dut plus d’une fois, rester quelques jours chez un confrère où il pouvait, disait-il, « se retaper » pour plusieurs semaines. Il payait largement son écot en racontant quelque histoire, et, quand il se laissait aller à faire quelque communication sur sa manière de vivre et d’agir, non seulement il prêtait mais il se prêtait volontiers à la critique des confrères qui aimaient à le taquiner pour le mettre en train. Dans ces joyeuses occurrences la conversation ne risquait point de subir de longs arrêts ni d’engendrer la monotonie. Seulement si d’aventure on réussissait à obtenir de notre cher confrère qu’il changeât sa manière de dire, on pouvait être sûr qu’il ne modifierait point sa manière d’agir. Ce n’est pas rien que d’avoir été vicaire à Ventaoon et de connaître les rubriques mieux que bien d’autres. Lui aussi d’ailleurs, il éditerait bientôt un dictionnaire, en préparation depuis de longues années, et par conséquent plus complet que les précédents !

    Mais il est temps de dire enfin ce que fit M. Blache comme apôtre de la région de Lucanchau. Saint Jacques le Majeur n’a pas converti beaucoup d’Espagnols et ses mérites n’en sont pas moindres. Pas plus que lui, notre confrère de Benthin ne récolta de moisson hâtive : il sema dans les larmes le grain évangélique, plus encore par l’exemple de sa vie que par la parole.

    À Benthin, son port d’attache, il finit par grouper une trentaine de pauvres gens qui lui donnèrent beaucoup plus de peines que de consolations. A Longpapao, à une heure de chemin dans l’intérieur, il installa une ou deux familles de fermiers nouveaux chrétiens qui lui mangèrent son riz et une partie de l’argent de son viatique. Comme on ne vit tout de même point de l’air du temps, M. Blache, chaque année, faisait quelques avances aux païens qui, en lui rapportant leurs charges de riz, savaient toujours se débrouiller pour n’y rien perdre. Et, quand le Père avait fini à grand’peine de mettre dans son grenier le riz nécessaire pour sa nourriture et celle de ses domestiques, sa provision ne durait jamais longtemps. Contrairement aux vieilles habitudes de la Mission, M. Blache, quand Monseigneur eut appelé à la théologie le catéchiste qui lui avait enseigné la langue, crut préférable de ne garder avec lui que deux domestiques : un gardien de maison et un palefrenier. C’était plus économique, disait-il, sans en être bien persuadé toutefois. On le lui fit bien voir.

    Lucanchau, chef-lieu de la région, à dix kilomètres en amont de Benthin, aurait pu, semble-t-il, grâce à son grand marché et à son poste militaire, offrir au missionnaire un meilleur centre d’action que Benthin. Mais il n’est pas toujours commode de se débrouiller avec les autorités administratives, civiles ou militaires. Notre confrère se contenta de créer à Lucanchau un pied-à-terre et une petite chapelle pour y donner en passant la mission aux marchands, pêcheurs et tirailleurs catholiques, population flottante d’environ trente à quarante personnes, rarement exemplaires dans la pratique religieuse. Hélas ! le pied-à-terre de Lucanchau ne tarda pas à être renversé par l’inondation et la chapelle eut bientôt le même sort.

    Ce ne fut point seulement à Benthin et à Lucanchau que M. Blache dépensa son zèle et ses forces jusqu’à l’épuisement final. Quand, par suite de circonstances difficiles, Mgr Ramond dut retirer les deux missionnaires d’Hagiang et de Vinhthuy sur la Rivière Claire, M. Blache dut assurer la visite annuelle de ces deux postes éloignés. Puis il lui fallut se charger pendant un an du poste de Bacmuc également sur la Rivière Claire dont le titulaire, M. Pierchon venait d’être mobilisé. Il y construisit une chapelle très suffisante et très convenable pour cette pauvre petite chrétienté.

    M. Blache, dont la santé n’avait jamais été brillante, fut bientôt fatigué par la visite régulière de tous ces postes, qu’il devait faire une ou deux fois par an, ainsi que les courses imprévues pour administrer des malades. A pied ou à cheval, il partait souvent seul et, plus d’une fois, il risqua de coucher à la belle étoile, au fond d’un ravin, sans personne pour lui porter secours. Il fallut le persifler pour lui faire acheter un deuxième cheval afin d’avoir son domestique toujours avec lui.

    Depuis quelque temps déjà, sa santé délabrée nécessitait un voyage au sanatorium de Hongkong ; Monseigneur fut impuissant à l’y faire consentir et n’osa point lui en donner l’ordre dans la crainte de le peiner extrêmement. N’avait-on plus le droit et la liberté de mourir à son poste ?…

    Notre brave confrère devait avoir gain de cause ou à peu près ; au lieu de chercher la guérison à Hongkong, il trouva la mort à Yenbai, chef-lieu de province dont dépend Lucanchau. Très fatigué par les grandes chaleurs et par de fréquents accès de fièvre, notre confrère, au lieu d’aller sans plus attendre se soigner à Yenbai, s’en fut passer deux ou trois jours de repos au poste de Lucanchau, dont l’Adjudant chef et les sous-officiers étaient pour lui des amis dévoués. Ceux-ci voyant la gravité de son état, le firent transporter presque malgré lui en palanquin jusqu’à la gare de Manhoa, après avoir télégraphié à M. Blondel de venir à la rencontre du malade. Il était temps, il arriva à la Mission à moitié mort.

    L’excellent docteur Javelly, médecin-chef de l’Ambulance de Yenbai, prodigua au malade tous les soins désirables, mais sans aucun espoir de le sauver. Vu l’imminence du péril, M. Blondel lui administra aussitôt les derniers sacrements et télégraphia aux deux confrères les plus rapprochés. Mais contrairement à toutes les prévisions, le pauvre malade devait rester encore une quinzaine de jours entre la vie et la mort, torturé par une soif inextinguible qui lui brûlait le gosier et par d’atroces douleurs qui lui déchiraient les entrailles. Pendant ce long et douloureux martyre, le malade ne perdit pour ainsi dire jamais connaissance, il offrit ses souffrances pour l’expiation de ses péchés, la conversion des infidèles et... la victoire de la France. Sa patience, sa résignation à la volonté de Dieu firent l’admiration de tous ceux qui le virent. Après plusieurs ponctions douloureuses restées sans résultat, le docteur déclara enfin, le mardi 17 septembre, vers les neuf heures du matin, que le dernier moment allait arriver, à moins qu’on ne tentât une opération, d’ailleurs sans grandes chances de succès. Le malade qui, tout en s’en remettant à la volonté de Dieu, n’avait cessé de lutter énergiquement contre l’idée de la mort, fut héroïque jusqu’au bout. « Puisque je dois mourir si l’on ne pratique l’opération, dit-il, et que, dans le cas con­traire, j’ai encore une chance sur cent de vivre, eh ! bien, docteur, je vous en prie, opérez-moi et Dieu décidera... Il faut que ça finisse d’une façon ou de l’autre, ça ne peut plus durer comme cela. »

    Pour être plus à même de pratiquer l’opération dans les conditions voulues, le docteur fit aussitôt transporter le malade à l’Ambulance, où M. Blondel et la bonne Sœur Jéronyme l’accompagnèrent pendant que les autres confrères présents à la Mission allaient à l’église deman­der un vrai miracle à Notre-Dame de Lourdes. La Sainte Vierge préféra ouvrir le ciel à son fervent serviteur ; toutefois elle voulut que son dernier soupir s’exhalait entre les mains de saint Joseph, son patron. Notre cher malade, rapporté à la Mission, resta quelques heures sans reprendre pleine connaissance ; mais si la souffrance avait diminué, l’épuisement de ses forces vitales était consommé. Il put cependant, quoique déjà en agonie, répéter fréquemment les saints noms de Jésus, Marie, Joseph, qu’on lui suggérait pieusement, et, le mercredi matin, exactement dix minutes après minuit notre cher confrère rendit son âme à Dieu.

    Au nom de tous les confrères de la Mission, nous exprimons ici nos sentiments de religieuse gratitude à M. le docteur Javelly et à la bonne Sœur Jéronyme, qui pendant plus de trois semaines, ont prodigué leurs soins au malade avec un dévouement inlassable.

     

     

     

    • Numéro : 2513
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1900