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Baptistin BIRON (1882-1935)

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    M. Biron naquit à Paris le 30 juin 1882. De bonne heure il quitta la capitale pour aller en Auvergne, au pays de ses ancêtres, respirer l’air pur de la montagne. Il fit ses études au petit séminaire de Saint-Flour où il se distingua par son ardeur au travail et une grande dévotion à la Très Sainte Vierge. Déjà ami de l’ordre comme il le fut  toute sa vie, il observait rigoureusement le règlement, faisant l’édification de tous ses condisciples. Il avait un goût prononcé pour les mathématiques et se délectait dans les problèmes les plus ardus d’algèbre et de géométrie.

     

    Le 9 septembre 1902, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères. Tout en lui respirait la force et la santé. À la vue d’une pareille recrue le vénérable Supérieur, le bon M. Delpech, dit en souriant : « En voilà un taillé pour vivre cent ans, et qui fera de grandes choses ». Aux Missions-Étrangères, la dévotion à la Très Sainte Vierge que M. Biron avait déjà dès sa tendre enfance, ne fit qu’augmenter. Il y ajouta bientôt une autre, celle de nos Bienheureux Martyrs, leur demandant de lui obtenir la grâce de verser un jour son sang pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Il se mit à l’étude de la philosophie et de la théologie avec une ardeur et une ténacité tout auvergnates. Le 29 septembre 1906 il était ordonné prêtre et le 14 novembre, il partait pour la Chine. Arrivé à Suifu le 16 avril 1907 il fut confié au bon M. Burnichon pour lui apprendre la langue et le former aux us et coutumes des Chinois. Grâce à un travail acharné, au bout de quelques mois, il pouvait prêcher et connaissait déjà un grand nombre de caractères. Le P. de Guébriant, Supérieur du Kientchang à cette époque ayant vu à l’œuvre ce jeune et ardent confrère et désirant l’attirer dans la sauvage contrée qu’il essayait d’évangéliser, l’invita à faire une petite promenade à travers les montagnes ; mais M. Biron ne fit qu’un court séjour au Kientchang et revint bien   vite à Suifu. Sans doute que les habitants de cette région étaient un peu plus turbulents qu’ailleurs, mais les Chinois ont tant de qualités qu’on finit par ne plus voir leurs défauts.

     

    En 1908, son Vicaire Apostolique lui confia le poste de Tchang-lin où il se dévoua de toute son âme d’apôtre : confessant, prêchant souvent et apportant tous ses soins à la formation des maîtres et maîtresses d’école. Au début de 1914, il fut nommé curé de la ville de K’ien-oui où il se dépensa là aussi sans compter. Très charitable, il donnait tout ce qu’il possédait. Aussi souffrait-il du peu de reconnaissance que lui témoignaient parfois ceux à qui il faisait du bien. Un jour pourtant qu’il parcourait son district, prêchant l’évangile avec son zèle ordinaire, il crut avoir trouvé quelques familles païennes simples et bonnes dans un village où il n’y avait encore aucun chrétien. Il donna à ces braves gens un bon maître d’école pour les instruire, mais il s’aperçut que les uns fumaient l’opium, que les autres avaient des procès fort embrouillés, et, seuls quelques enfants venaient étudier le catéchisme.

     

    À la suite de cette aventure, il résolut de consacrer désormais sa vie au salut des Lolos. Plusieurs fois par an il se rendait à Mapien, ville frontière de la Lolotie. Là, il restait quelque temps pour administrer les sacrements à un petit groupe de chrétiens chinois ; et durant son séjour à Mapien, nombreux étaient les Lolos qui venaient le voir. Les premiers qui osèrent aborder le missionnaire européen furent reçus avec tant d’amabilité qu’ils amenèrent dans la suite leurs amis et leurs connaissances, étonnés et ravis d’une si grande bonté de la part d’un étrange. Invité par les Lolos à visiter leur pays, il fit un voyage triomphal à travers leurs montagnes. Pour tout bagage, il emportait sur son épaule un havresac dans lequel il avait mis une provision de sel, un peu de farine et quelques remèdes. En traversant les torrents, il prenait une poignée de cette farine qu’il pétrissait avec un peu d’eau et l’avalait sans plus de façon. Parfois le voyageur devait coucher à la belle étoile, mais cela ne gênait en rien M. Biron. Se recommandant à son ange gardien, il s’adossait à un arbre, s’enveloppait dans son manteau lolo, et tranquillement, sous la pluie ou la neige, dormait le sommeil du juste. Arrivé dans un village, le chef invitait notre confrère à s’installer dans sa maison ; tout le monde venait le voir, et après un petit festin, M. Biron leur parlait du vrai Dieu, soignait les malades, distribuait un petit de sel, cadeau fort apprécié des Lolos. Au cours de ce voyage, plusieurs tribus le prièrent de s’établir chez elles, promettant d’étudier la religion, mais avant d’acquiescer à leur désir, M. Biron emmena avec lui à K’ien-oui quatre néophytes Lolos pour leur apprendre le catéchisme. A cette époque, une canonnière française venant de Kiating s’arrêta à K’ien-oui. Les officiers descendirent à terre pour saluer le missionnaire ; enchantés de voir des Lolos, ils les embarquèrent pour les conduire à Suifu. Ces montagnards, émerveillés par les canons et les mitrailleuses installés sur un grand bateau qui marchait sans rameurs, se firent une haute idée de la puissance de la France et furent surtout ravis par l’amabilité des marins qui leur donnèrent à boire du bon vin français. A Suifu, ils visitèrent les établissements catholiques : églises, écoles, hôpital et séminaire, et résolurent, à leur retour dans leur pays, de convertir leurs compatriotes. M. Biron s’établit donc à Mapien pour être plus près de ses chers Lolos qui insistaient toujours pour qu’il demeurât au milieu d’eux. La tribu des « Che peu » offrant de lui vendre un terrain situé sur un plateau à flanc de montagne, à deux journées de marche de Mapien, il partit en exploration au mois de juillet 1931, accompagné de deux jeunes missionnaires pleins de zèle et d’entrain, ne rêvant que conquêtes et conversions en masse. Au départ, le temps était superbe. Nos trois chevaliers chevauchaient en chantant, croyant n’avoir à faire qu’une agréable promenade. Malheureusement, le temps changea subitement, le ciel se couvrit de nuages et bientôt une pluie diluvienne qui dura trois jours se mit à tomber. Les ruisseaux se changèrent en torrents et les routes furent submergées. Quand nos trois vaillants preux trempés jusqu’aux os arrivèrent au bord de la rivière qu’ils devaient traverser pour pénétrer en territoire lolo, impossible de passer, aucune barque n’osait se risquer au milieu des flots écumants. Il fallut abandonner la route ordinaire, escalader une montagne par des sentiers à peu près impraticables. La descente fut encore plus périlleuse car parfois les rochers cédaient sous les pieds des intrépides voyageurs. Les mains en sang, ils se cramponnaient aux buissons épineux ou à quelques rares arbustes tout rabougris ; de temps en temps c’étaient des glissades terrifiantes. Les habits déchirés, les chaussures en lambeaux, nos trois chevaliers arrivèrent en face d’un pont qui consistait en une corde de bambou balancée par le vent, attachée à un rocher sur chacune des deux rives. Une autre corde, attachée plus haut, servait de garde-fou. À trente mètres au-dessous d’eux coule la rivière torrentueuse. Des grondements sinistres montent de l’abîme leur faisant froid dans le dos. D’autres auraient hésité à s’aventurer sur un pont aussi primitif, mais nos fiers pionniers, sans broncher, s’élancèrent courageusement. Au delà ce fut une montagne de terre glaise à traverser. Le second jour, n’ayant plus de chaussures, ils durent marcher longtemps sur des fragments de rocs aux arrêtes aiguës qui leur mirent les pieds en sang. Ce n’est qu’au bout de trois jours qu’ils parvinrent, plus morts que vifs, au terme de leur voyage. Il leur restait encore quelques kilomètres de route à parcourir avant d’atteindre le but, lorsqu’un lolo armé jusqu’aux dents, braquant un mauser dans leur direction, leur intima l’ordre de s’arrêter... Il fallut s’expliquer pendant plus d’une heure, faire venir un lolo qui les connaissait pour les laissât continuer leur chemin. Arrivés enfin dans une maison amie, ils purent changer d’habits. Le soir, nos intrépides voyageurs trop fatigués pour manger, se couchèrent à côté des poules, des chiens et des porcs, et ne tardèrent pas à s’endormir d’un profond sommeil. Le lendemain, ils étaient plus dispos que jamais, ayant oublié toutes les péripéties du voyage.

     

    Les montagnards proposèrent à M. Biron un terrain qui lui parut tout à fait convenable pour l’installation de la mission catholique. Il l’acheta et lui donna le nom de mission Sainte-Marie. Mais dès 1934, la situation sembla se compliquer jusqu’à devenir tragique. Les Chinois se plaignaient, à tort ou à raison, de quelques méfaits des Lolos et organisèrent une expédition punitive à travers les montagnes, qui comme d’ordinaire, ne donna pas grands résultats. Les Lolos, à l’approche des soldats chinois, se retirèrent au loin dans des endroits inaccessibles ; ceux-ci durent se conten­ter de brûler les cabanes des fuyards. Mécontents les uns et les autres, ils accusèrent l’européen installé à Sainte-Marie d’être cause de leurs malheurs. Les Lolos accusaient M. Biron de les trahir et d’attirer chez eux les soldats chinois qui, de leur côté, l’accusaient de protéger ces pillards. Tout en se tenant sur ses gardes, M. Biron resta ferme au poste. Il s’était établi à Sainte-Marie avec l’approbation des autorités chinoises et la tribu des « Che-peu » avait juré de le protéger. Le 20 août 1935, un seul de ses trois lolos protecteurs se trouvait à la résidence de Sainte-Marie. Vers 9 heures, un Lolo indépendant de la tribu des Lo-O, accompagné d’un esclave, se présente à la mission demandant à vendre du musc. M. Biron ayant répondu qu’il ne faisait pas de commerce, le triste visiteur lui offre un petit esclave de rare barbare. Notre confrère dit à son domestique d’aller voir cet enfant ; et, peu après, il sort lui-même, une bouteille à la main pour offrir une tasse d’eau-de-vie à cet étranger, selon la coutume lolote. Au moment où il versait à boire, cinq Lolos cachés dans les broussailles, se précipitent sur lui et lui lient les mains derrière le dos. Au même instant plus de cent Lolos, embusqués dans la forêt surgissent de tous côtés en poussant des cris féroces. Ils envahissent la maison qui est livrée au pillage. Tous les ouvriers se sauvent, sauf un seul qui était malade. On passe une grosse corde au cou du pauvre Missionnaire ; les uns le frappent, d’autres le prennent par la barbe et le plus grand nombre tirent sur la corde en poussant des hurlements épouvantables. Le martyr tombe bientôt à terre ; ses bourreaux, loin de s’arrêter, continuent à le traîner en chantant victoire. M. Biron ne tarde pas à expirer, tout meurtri par les pierres du chemin. Les Lolos le traînent encore pendant près d’un kilomètre ; ils s’arrêtent enfin pour dépouiller le cadavre de ses vêtements en lambeaux, et on n’entendit plus les clameurs sinistres des assassins disparus au loin. Les Lolos amis du voisinage accourent sur le lieu du drame et transportent à sa résidence le corps précieux de notre confrère. Le lendemain, ils l’emportaient à Mapien où M. Boisguérin et ses chrétiens éplorés recevaient la sainte dépouille et lui rendaient les derniers devoirs.

     

    C’est le premier martyr de la Mission de Suifu. Dans les temps troublés que nous traversons, ce ne sera peut-être pas le dernier. Tous ses confrères sont prêts, s’il le faut, à donner leur vie pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Puisse le sang de  M. Biron n’avoir pas été versé en vain !

     

    « Sanguis martyrum, semen christianorum ».

     

     

    • Numéro : 2915
    • Pays : Chine
    • Année : 1906