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Constantin BIOLLEY (1846-1932)

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    Le 1er mai dernier, dans la 86e année de son âge, s’est éteint au Sanatorium de Saint-Théodore, sans maladie et sans secousse, M. Constantin Biolley, le doyen d’âge des mission-naires de la Société dans les Indes Anglaises.

    Il naquit à Bourg-Saint-Maurice, en Tarentaise, le 3 septembre 1846 dans une famille patriarcale où se transmettent de génération en génération l’esprit de foi et la fidélité au devoir comme le patrimoine le plus sacré. Il avait deux sœurs dont l’une se con­sacra à Dieu dans l’ordre des Religieuses de Saint-Joseph de Moutiers et l’autre vécut dans le monde. Il lui reste deux neveux, l’un curé de Villargerel au diocèse de Tarentaise, et l’autre père de 14 enfants dont onze vivants, qui continue les pieuses traditions de la famille.

    Des jeunes années de notre confrère nous ne savons rien, sinon qu’après avoir terminé ses études secondaires dans sa chère Savoie, il entra au Séminaire des Missions-Etrangères et fut ordonné prêtre le 23 septembre 1871.

    Il reçut sa destination pour le Coïmbatore où il allait retrouver son ami intime M. Villion, son aîné de 3 ans, né comme lui à Bourg-Saint-Maurice, mort en 1916 après avoir été  pendant de longues années, sous l’épiscopat de Mgr Bardou et celui de Mgr Roy, une des colonnes de la Mission.

    De taille élancée, bien bâti, aussi solide d’apparence que les rochers de son pays, M. Biolley semblait devoir défier tous les climats. Aussi Mgr Dépommier l’envoya-t-il pendant quelques mois dans la plaine, à Kodiveri d’abord, puis de là à Palghat. Mais montagnard, il ne put se faire au climat de la plaine et en 1874 il fut envoyé à Ootacamund, le point le plus élevé des Montagnes Bleues. C’est là que devait s’écouler la presque totalité de sa vie apostolique.

    Ootacamund était depuis longtemps déjà une station climatérique réputée dans tout le sud de l’Inde. Le Gouvernement anglais en avait fait la résidence du Gouverneur de Madras pendant six mois de l’année. La présence de ce haut fonctionnaire, ajoutée aux agréments du climat, en a fait un centre important. De nombreux Rajahs y ont construit de véritables palais, et parmi les gens du monde il est de bon ton de dire qu’on vient d’Ootacamund, tout comme en France on se flatte d’avoir fait une maison à Nice, à Cannes ou à Biarritz.

    Mais si les riches se glorifient d’un séjour plus ou moins long à Ootacamund, il ne s’ensuit pas que la population locale soit elle-même fortunée. Elle est en majeure partie composée de majordomes, cuisiniers d’occasion et autres domestiques employés temporairement par les Anglais pendant leur villégiature ; pauvres gens qui s’emploient de leur mieux sans y réussir toujours, à trouver de quoi ne pas mourir de faim pendant leurs longs mois de repos forcé. Ce sont surtout ces derniers qui formaient en 1874, comme encore maintenant du reste, le gros du troupeau du curé d’Ootacamund.

    Dès ses débuts M. Biolley sut se faire aimer et des riches et des pauvres. Avec les riches il était toujours accueillant et aimable. Leurs visites parfois importunes lui causaient nécessaire-ment bien du dérangement ; mais il les recevait quand même avec bienveillance et charité. Pour les pauvres il était un vrai père et sa générosité à leur égard devint légendaire. On lui faisait bien parfois remarquer qu’il était trop prodigue et que souvent il était trompé. « Il vaut mieux, répondait-il simplement, se tromper en donnant trop qu’en ne donnant pas assez. » Et il continuait à donner largement.

    Non seulement il était aimé de ses paroissiens, mais protestants, païens et musulmans étaient remplis de respect et d’estime pour lui. Aussi fut-il pendant de longues années un membre influent de la municipalité et de la Société de bienfaisance pour venir en aide aux pauvres nécessiteux, Anglais ou Anglo-Indiens. Parmi les non-catholiques beaucoup s’hono-raient de son  amitié, et il ne se servit jamais de son influence sur eux sinon pour leur faire à l’occasion du bien à eux-mêmes, et pour obtenir le plus d’avantages possible à ses chers paroissiens.

    Sa paroisse comptait un nombre considérable de chrétiens et avait une superficie très étendue. Aussi M. Biolley eut-il de nom­breux vicaires. Avec eux il fut toujours bon et ferme à la fois. Tous n’ont peut-être pas partagé ses idées, mais tous ont été unanimes à dire qu’il savait les faire travailler. Il se réjouissait des conversions nombreuses qu’ils obtenaient et, au moment opportun, il savait ouvrir tout grands les cordons de sa bourse pour les aider à faire face aux dépenses inévitables et souvent considérables que les conversions entraînaient dans ce pays.

    Sous son administration deux faits principaux sont à signaler. Le premier en 1877, la fondation à Ootacamund de l’Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie par la très Révérende Mère Marie de la Passion dont le procès de béatification est depuis 1920 en cour de Rome. L’Institut n’était alors qu’un humble grain de sénevé ; mais il est devenu un grand arbre qui étend ses rameaux sur le monde entier et porte partout de nombreux fruits de salut.

    Le deuxième est la division d’Ootacamund en deux paroisses en 1895 par Mgr Bardou, de pieuse mémoire. L’accroissement continu de la population catholique, dû non seulement aux nais­sances, mais encore aux conversions nombreuses qui venaient régu­lièrement chaque année réjouir le cœur de notre confrère, rendit cette division nécessaire. Une église dédiée au Sacré-Cœur de Jésus, la plus belle de toute la Mission après la Cathédrale, fut construite et le premier titulaire de la nouvelle paroisse fut le P. Roy, qui devint lui-même évêque de Coïmbatore en  1903.

    La plus grande partie de la vie apostolique de M. Biolley, nous l’avons dit, s’est passée à Ootacamund. Cependant deux fois avant de prendre sa retraite il dut quitter temporairement sa chère paroisse. Le premier Délégué Apostolique dans l’Inde, Son Excellence Mgr Aiyuti avait établi sa résidence à Ootacamund. Il ne tarda pas à apprécier grandement les qualités de notre confrère. Il demanda à Mgr Bardou de lui permettre d’en faire son secrétaire et il l’obtint. C’est en cette qualité que M. Biolley accompagna Son Excellence à travers toutes les Missions de l’Inde mais moins de deux ans après il était de retour au milieu de ses chers paroissiens.

    Une seconde fois, en 1904, Mgr Roy, au commencement de son épiscopat, ayant besoin d’un chapelain militaire pour les troupes anglaises en garnison à Wellington, jeta les yeux pour cet emploi sur M. Biolley. Notre confrère accepta le poste, mais peu après, lui-même demanda l’aumônerie des Frères de Saint-Patrick, à Coonoor. Elle lui lut accordée ; mais là encore il se sentait déraciné, si bien qu’en 1909 son Evêque lui rendit sa paroisse de Sainte-Marie, à Ootacamund. Il y resta jusqu’après ses noces d’or de prêtrise.

    Elles furent célébrées en grande pompe sous la présidence de Son Excellence Mgr Roy en 1921. Ses paroissiens lui montrèrent alors par des actes combien était grand leur attachement pour lui. Ils se cotisèrent généreusement pour lui offrir un bel autel en marbre pour son église. La municipalité dont il avait été membre, se faisant l’écho des sentiments publics, décida qu’une des rues de la ville porterait son nom : la « Biolley Road ».

    Les infirmités étaient cependant venues avec l’âge, sans doute l’état général de sa santé était encore bon, mais ses oreilles devenaient de plus en plus dures, et fait encore plus grave, il n’y voyait presque plus. Il dut bientôt cesser complètement de dire le bréviaire et même de célébrer la Sainte-Messe. Il comprit que ­l’heure du repos avait sonné pour lui et demanda un successeur. Il lui fut donné en la personne d’un de ses anciens vicaires. M. Crayssac, notre glorieux mutilé.

    M. Biolley resta encore de longs mois dans son ancienne paroisse, mais il lui était pénible de constater qu’il ne pouvait plus se rendre utile, et les occupations absorbantes de ses confrères le ­condamnaient à rester seul pendant de longues heures sans même pouvoir lire un peu. Il se décida donc à se retirer au Sanatorium de Saint-Théodore, où pendant de longs mois, chaque année, il aurait la compagnie des nombreux confrères qui viennent y chercher un peu de force et de repos, sans parler de celle de M. Bertho, missionnaire de Pondichéry, qu’il avait connu au Séminaire de la rue du Bac, et qui y était retiré depuis de longues années.

    Notre confrère avait toujours été un modèle de piété et de régularité sacerdotale. Au Sanatorium il continua d’édifier ses confrères. Tous les matins il assistait à la Sainte Messe et se faisait un devoir d’y communier. Lorsque l’heure de faire sa lecture spirituelle était arrivée (les volontaires ne manquaient pas pour l’y aider) aucune compagnie, aucune conversation, si intéressante qu’elle fût, n’était capable de la lui faire retarder. Tous ses exercices de piété, en un mot, il les faisait comme un séminariste.

    C’est en priant et en édifiant de la sorte ses confrères qu’il atteignit l’époque de ses noces de diamant. Ses anciens paroissiens lui avaient fait promettre de les célébrer au milieu d’eux. Il tint parole. Une messe solennelle d’action de grâces fut célébrée en sa présence dans l’église de Sainte-Marie. Non seulement ses an­ciens paroissiens, mais encore tous les confrères qu’un devoir impérieux ne retenait pas chez eux tinrent à y assister. Mgr Roy, gravement malade alors, ne put malheureusement pas la présider.

    Cette cérémonie si imposante et si touchante dans sa simplicité fut sa dernière joie. Dès lors ses forces déclinèrent rapidement et, pour tous ceux qui l’approchaient, il était visible que la fin arrivait à grands pas. Lui seul ne se rendait cependant pas compte de son état. La veille de sa mort, Mgr Roy, alors au Sanatorium, avec toute la charité et tous les ménagements voulus, lui rendit le plus grand service qu’un père puisse rendre à un fils bien aimé en lui faisant comprendre que le moment était venu de se préparer au grand départ. Le samedi 30 avril il reçut les derniers sacrements en toute lucidité, et quelques heures après il allait recueillir, nous n’en doutons pas, la récompense que Dieu réserve à ceux qui l’ont fidèlement servi. M. Biolley avait passé plus de soixante ans dans sa Mission sans jamais retourner en France.

    L’annonce de sa mort arriva à Ootacamund pendant que Mgr Tournier célébrait la Messe Pontificale le dimanche 1er mai.  La paroisse connut la triste nouvelle à la fin de la cérémonie ; immédiatement une délégation vint demander à l’évêque que l’inhumation ait lieu à Ootacamund, dans le cimetière qui se trouve près de l’église. Non seulement Monseigneur accéda à leur désir, mais il voulut célébrer lui-même la messe des funérailles et accom­pagner le corps au cimetière. Au jour des obsèques Son Excellence était entourée de 25 prêtres et de milliers de chrétiens, dont un grand nombre firent le matin même la sainte communion pour leur ancien et regretté pasteur.

    Requiescat in pace !

     

     

    • Numéro : 1101
    • Pays : Inde
    • Année : 1872