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Bernard BINET (1928-2009)

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    Toujours bien tenu de sa personne, souliers et chaussettes, alors que beaucoup vont pieds nus dans des sandales, pantalons au pli impeccable, chemise en batik et coiffé d’une de ces casquettes à longue visière, de manière à éviter rhume et grippe dus à la climatisation et aux ventilateurs. Et pourtant pour Bernard Binet, sa préférence va au casque de moto ... Bien qu’il se contente à 80 ans d’être le chauffeur apprécié de son évêque, il a encore trois casques dans le placard de son bureau ! Qui va en hériter ?

    Et lorsqu’on l’appelle c’est souvent sur les routes qu’on le trouve. “Je suis en route pour Malacca, Kluang, Mersing, mais aussi Kuala Lumpur et Penang. “Allez, “viens me voir et nous explorerons les nouvelles routes du Pahang et de la côte est” !” Et d’ajouter “Je crois avoir fait tous les circuits de Malaisie !”. Il aime voyager et il sait observer. “Le Petit Binet vient chez moi, malheur, disait son ami le P. Saint Martin, je vais souffrir. C’est un fanatique de la propreté et de l’ordre ! Et son évêque sait apprécier ces qualités. Quelque temps après avoir quitté Malacca, il en fait l’économe diocésain.

    Il est le doyen des prêtres du diocèse et le dernier des confrères des Missions Étrangères, l’ami de beaucoup parmi le clergé, respecté et apprécié.

    La Malaisie où il a passé la plupart de sa vie est son pays. Il sait voir et analyser ce qui s’y passe et a un regard positif sur l’Église qui y grandit. Le Seigneur l’a comblé en lui donnant d’y arriver à la fin de son périple.

     

    Les jeunes années en Calvados

     

    Il est l’aîné de huit enfants, six garçons et deux filles. Ses parents continuent la tradition agricole de la famille à Saint Martin de Tallevande où ils ont repris la ferme du grand-père maternel. C’est là qu’il va grandir et commencer sa scolarité. C’est tout à côté de Saint Germain de Tallevande où il est né le 2 mars 1928, dans le diocèse de Bayeux - Lisieux.

    Pour le secondaire il est pensionnaire au Collège Saint Jean Eudes à Vire, tenu par les prêtres diocésains, de 1939 à 1945, années plutôt mouvementées dans un établissement qui sera occupé par les Allemands et détruit lors du débarquement. Il fait sa philosophie au petit séminaire de Caen puis c’est le grand séminaire de Bayeux de 1946 à 1951 avec un an de service militaire dans l’aviation - un rampant - à Dijon et Mourmelon.

    Après une visite à la rue du Bac, où il a rencontré Mgr Lema!ire - voyage aller retour en vélo, soit 300 km, qui présage de l’avenir - il rentre aux Missions Étrangères en septembre 1951. Étant déjà bien avancé dans ses études, il est ordonné prêtre par Mgr Lemaire le 20 septembre 1952 avec Bernard Gruel. Le 28 octobre il reçoit sa destination pour la Mission de Malacca et y partira le 23 décembre 1953.

    Pourquoi cette attente de plus d’un an ? Lui-même m’en a donné la raison : “Mon père, chrétien et à gros grains, acceptait mal mon départ en mission et l’on me permit de rester quelques mois de plus pour faciliter la situation”.

    Du coup, vu qu’une petite imprimerie était attachée à la paroisse indienne de Penang quelqu’un a la bonne idée de faire faire à Bernard un stage d’imprimerie chez les Orphelins d’Auteuil et chez les Soeurs de Saint Paul. Ca ne lui servira à rien car l’atelier de Penang allait fermer et les imprimeurs ne manquaient pas en Malaisie.

    Mais vu de loin ....

    Il s’embarque sur Le Vietnam le 23 décembre 1953 avec une dizaine de confrères et débarque à Singapour le 9 janvier 1954. Après quelques jours de détente, il part pour la Malaisie où il va apprendre l’anglais et le tamoul. À la question : “Comment s’est révélé et a grandi ta vocation missionnaire, il parle d’une tradition familiale”.

    Dès le petit séminaire il pensait aux Missions Étrangères et ils étaient plusieurs à Bayeux à partagrer ce désir : ainsi J. Dussaigne et R. Lamoureux.

    La semence trouvait une terre à germer.

     

    Premières années en Malaisie, Singapour 1954-1963

     

    La mission de Malacca ayant accueilli une quarantaine de confrères expulsés de Chine, il s’agit maintenant de donner des prêtres aux communautés de langue et de culture tamoule. Et ces communautés sont nombreuses en Malaisie. Aussi les nouveaux arrivants, B. Binet, B. Gruel, L. Catel, G. Griffon, L. Le Guen, P. Brétaudeau vont être appelés à les servir. Il leur faut apprendre le tamoul et s’initier à leur mode de vie, car s’il y a des paroisses de ville, il y a aussi de nombreux groupes éparpillés dans les plantations d’hévéas, des gens frustres avec des salaires très bas et qui ont bien des difficultés pour éduquer leurs enfants.

    À Kuala Lumpur le nouvel arrivant rencontre le P. R. Laurent, supérieur du groupe, et continue vers le nord où son curé le” P. L. Riboud – son nom complet est Riboud des Avinières - un vétéran  de l’apostolat l’accueil à Prai, pour l’emmener à Penang, la Perle de l’Orient, l’île des Arequiers, à la paroisse Saint François Xavier.

    Grâce à de généreux donateurs anglais qui avaient fait un voeu pendant la guerre, l’église a juste été rebâtie et a belle allure. Mais le presbytère ... plus que vétuste, et le curé ne se soucie ni du comfort, ni de l’ordre. Quand ils en parlent les confrères l’appellent la Riboutière ... Aussi la Mère Saint Tarcisius , provinciale des Dames de Saint Maur depuis plus de trente ans, envoie de temps en temps un groupe d’orphelines et de religieuses qui nettoient de fond en comble. Elle prend soin de Bernard et de J.B. Itçaina, vicaire à la paroisse voisine de l’Assomption, remplit le frigidaire et fait coudre des soutanes présentables. Le P. A. Volle, professeur au Collège et les Soeurs des Missions Étrangères l’aident à s’adapter.

    Un an à Penang et c’est Singapour en février 1955 - un saut de 800 km - la paroisse de Notre Dame de Lourdes, église mère de toutes les communautés tamoules, bâtie en 1888. Le P. Aloysius, qui a des racines à Pondichéry, l’y accueille pour quelques mois car il va devenir vicaire général du nouveau diocèse de Penang en août de la même année. Le P. A. Fortier, homme plus systématique lui succède. Aidé d’un autre vicaire, ils ont à trois la responsabilité de tous les tamouls de Singapour, à l’exception de la base navale où une petite église a été ouverte en 1949. Dès avril 1956 c’est un nouveau départ vers le nord, Taiping - la grande paix - jolie ville à 50 km au sud de Penang, où le P. Rigottier, un ancien de l’Inde et bon tamoulisant, devient son mentor. Suivent six mois à Bagan Serai, de novembre 1956 à mai 1957 à quelques vingt kilomètres au nord de Taiping. Là c’est l’immersion dans une communauté de quelques 3000 pauvres ouvriers des plantations, souvent  tentés par la boisson - le Todi alcool de noix de coco - et exploités par les usuriers. “Touls les jours il y avait des drames” disait Bernard et le P. Gauthier auquel il avait succédé affirmait qu’après six mois à Bagan Serai on était prêt à toute éventualité”.

    En mai 1957 il quitte définitivement le nord et devient responsable de la communauté tamoule de Johor Bahru, tout au sud, face à Singapour. Le curé de l’ensemble est un chinois bientôt remplacé par le P. Dupoirieux. Bernard, comme on disait alors, est co-curé un rôle pas toujours facile car ses paroissiens sont dispersés et souvent démunis financièrement. Les Chinois sont groupés et pécunièrement plus à l’aise. Auprès de lui, il trouve d’abord le P. Jègo puis le P. Saint-Martin, tous deux anciens de Chine, un trio d’amis.

    Pendant six ans il s’y enracine parmi ses gens, et bien des années après il y terminera sa vie missionnaire. Par monts et par vaux il chevauche sa moto, visite les plantations, essaie d’organiser et de planifier, mais on est en Malaisie, il faut accepter un certain désordre et les improvisations, ce qui n’est pas toujours de son goût. On le taquine :”Binet, pête sec !” En février 1963 il prend son premier congé.

     

    Singapour 1964-1968 - Cha’ah 1968-1974

     

    De retour en janvier 1964, il n’a pas à aller loin. Mgr Olçomendy le nomme curé de Notre Dame étoile de la Mer, la paroisse de la base navale, tout au nord de l’île.

    Ce sont les années du Concile, et le nouveau pasteur qui succède à un prêtre âgé, avec tact et persévérance aide les paroissiens à entrer dans le renouveau. Sans rien casser, il adapte le bâtiment à la nouvelle liturgie et assume des célébrations vivantes. Les laïcs ont leur mot à dire et apprécient ce prêtre dynamique. Il y a encore beaucoup de plantations de caoutchouc dans les environs. Mais on sent que les choses vont changer et il faut préparer l’avenir qui avec la contruction d’H.L.M. amènera des milliers de nouveaux venus.

    En 1968, l’archevêque pense en faire le curé de Notre Dame de Lourdes, là même où il fut vicaire, mais il dit préférer servir en Malaisie. C’est l’occasion de réaliser un projet longtemps caressé : trois communautés avec prêtres résidant, dans le nord Sohor : à Cha’ah, Bernard Binet et des paroissiens tamouls, trente kilomètres plus loin, à Labis, Claude Barreteau dans un village de fermiers chinois, vingt kilomètres plus loin, la petite ville de Segamat avec Félix Saint Martin dans une communauté déjà bien établie. Un projet “ad gentes” que Monseigneur  désirait depuis bien des années et nos trois confrères sont enthousiastes, ensemble et bien chez eux. Travail d’équipe à la MEP ... ce sont pour tous les trois de belles années, où ils réalisent d’une manière spéciale leur vocation missionnaire. Parmi les enfants de choeur de Cha’ah il y avait celui qui est aujourd’hui le vicaire général de Sohor et qui a prononcé l’homélie lors des obsèques de Bernard.

    Selon les besoins, le curé de Cha’ah aura la responsabilité des communautés de Kluang ou de Segamat pendant les congés des titulaires, mais il n’en bâtit pas moins un presbytère où il s’installe fin 1969.

    La langue malaise, la langue nationale, devenant de plus en plus importante, notre confrère, qui la parle déjà pas mal, ira passer trois mois d’immersion à Sumatra nord, et se trouvera à l’aise dans les milieux malais musulmans.

    Le diocèse de Malacca Johor est érigé en décembre 1972. Les choses ne changent pas au début, mais en janvier 1974 le voilà nommé curé de la paroisse Saint François Xavier de Malacca dont les débuts remontent à 1845.

     

    Malacca, Kluang, Segamat : janvier 1974-juin 1990

     

    Après un curé qui avait régné pendant une vingtaine d’années, le P. Binet est senti et ressenti comme novateur. Va-t-il trop loin, va-t-il trop vite ? Les paroissiens - beaucoup d’eurasiens descendant des Portugais - sont traditionnels et peu portés vers l’évangélisation. Il essaie de leur faire voir l’aujourd’hui et demain du pays et de l’Église et de rappeler moins les gloires du passé. Là encore il adapte l’église à la nouvelle liturgie, sachant utiliser les éléments du passé. Son passage de quatre ans est un printemps pour la communauté.

    Un congé en France d’avril à novembre 1978 et le revoilà au centre nord du diocèse, pour deux ans curé de Kluang puis de 1981 à 1990 curé de Segamat. C’est la vitesse de croisière avec des responsabilités au plan diocésain : aumônier de la Société de Saint Vincent de Paul, aumônier des groupes charismatiques, membre du Conseil Presbytéral. Le diocèse s’organise.

    En 1991 Bernard a déjà parcouru un long chemin en Malaisie Singapour, trente sept ans. Il décide alors de prendre une année sabbatique : six mois de congé en France et six mois en Indonésie pour paufiner son malais et mieux connaître la culture. Il revient plein d’énergie. Il apprécie et utilise la liturgie en malais.

    Six mois pour un remplacement à Batu Pahat et c’est à nouveau Malacca en janvier 1992. Il a alors 64 ans.

     

    Saint Pierre de Malacca 1992

     

    Saint Pierre, le Malacca historique, fier de ses traditions, avec une église bâtie en 1710 pour le petit reste de chrétiens aux ancêtres portugais qui avaient survécu aux vexations des hollandais calvinistes ; la plus ancienne paroisse de Malaisie qui jusqu’à la fin de 1981 avait un clergé portugais et dépendait de l’évêque de Macao. Un reste du patronage portugais ... Elle était devenue paroisse du diocèse de Malacca Johor et son premier pasteur non portugais, le P. Saint Martin, avec sa finesse gascone et sa ténacité bretonne avait facilité la transition. Il sera encore dans la paroisse pour quelques années aidant Bernard à négocier les susptibilités, et à éviter les écueils.

    Oui, il y avait beaucoup à faire pour bâtir une communauté unie et accueillante, sortant de son ghetto et église soeur de Saint François Xavier, l’autre paroisse.

    Selon l’humeur et les besoins les paroissiens se disaient “portugais” ou “français”, Saint François Xavier ayant été bâtie par le P. Borie, MEP .... et puis il fallait aussi collaborer au plan de la ville avec la paroisse “chinoise” de sainte Thérèse. On ne pouvait plus se permettre de renvoyer et d’expédier les affaires courantes : les processions des Rameaux et du Vendredi Saint, style hispano portugais, la bénédiction des bâteaux de pêcheurs pour la saint Pierre, le pèlerinage de Santa Cruz, oui, tout cela est à garder, à élaguer, mais il y a plus important : la liturgie, les communautés de base, le service des pauvres à qui il ne suffit pas de donner, l’éducation chrétienne des jeunes.

    La paroissse avec le bâtiment d’église et le spacieux presbytère ne répond plus aux besoins. Il faut sans attendre bâtir des locaux fonctionnels avec de multiples salles de réunion. L’arrière-garde regimbe ; un nouveau bâtiment va défigurer l’enclos. Délégations auprès du curé, de l’évêque, il faut écouter et tenir bon. Les permissions à demander aux autorités de l’État sont lentes à venir, il faut expliquer et justifier ceci, celà. Finalement, un building moderne de style traditionnel sort de terre. Il s’intègre bien dans l’ensemble et tout le monde est content. ouf !!

    Bernard prend de l’âge. Vers soixante-quinze ans il abandonne sa grosse cylindrée mais fait l’acquisiton d’un scooter. Plus de longues randonnées de deux ou trois jours mais il se faufile encore dans la cohue de la ville.

    Il est le seul prêtre de la paroisse et c’est “en avant toute”. Mais il faut compter avec la santé.

    C’est nouveau. Lui qui n’a été à l’hôpîtal qu’une journée après un accident de moto doit être opéré: grosseur à la base du poumon avec ablation d’un lobe. Tout se passe bien, c’est benin dit-on, et après quelques semaines, il est comme neuf, chantant les louanges des nouveaux centres medicaux de Malacca.

    Le P. Binet à Saint-Pierre c’est un grand cru et il passe à son successeur en 2004 une paroisse vivante et vibrante. L’heure de la retraite a-t-elle sonné ?

     

    Retour à Johor Bahru - financier du diocèse 2004-2009

     

    Le voilà de retour à Johor où il a de nombreux amis. Il s’y sent chez lui. Son nouvel évêque lui demande de partager avec des prêtres plus jeunes son expérience, sa sagesse et son zèle missionnaire. Il est prêtre en résidence à l’église de l’Immaculée Conception et toujours prêt à aider ici et là. Maintenant il ne voyage plus qu’en voiture mais faire de la route reste toujours un plaisir. Un container a été aménagé en bureau et il lui faut grimper un escalier en colimaçon pour aller à la salle à manger ou dans sa chambre. Cela importe peu pour lui, le comfort est secondaire.

    Après quelque temps l’évêque réalise que son retraité est plein de vitalité, qu’il fait les choses sérieusement et sans plus en attendre il en fait l’économe du diocèse et donc son conseiller en ce qui regarde les finances. “Belle fin de carrière, plaisantera Bernard. Il y en a qui s’étonneraient de me voir là, car moi et les comptes !” Mais il s’avère précis dans son travail et n’hésite pas à secouer les retardataires. On a trouvé l’homme qu’il fallait.

    De plus son évêque étant resté handicapé après un accident d’auto, il devient son chauffeur attitré et apprécié.

    Les années passent, il reste toujours aussi jeune, surveillant son régime. Après un temps il va s’installer auprès du curé de la cathédrale, et plusieurs fois par semaine se rend à l’évêché travailler avec deux secrétai!res qui l’apprécient beaucoup.

    Le 4 mai nous étions ensemble à Kuala Lumpur pour célébrer les soixante ans de sacerdoce du P.A. Volle. Il était au volant, l’évêque et le vicaire général étant ses passagers. Quelqu’un me disait : “Binet est en pleine forme”.

    Le 1er juin un message sur mon répondeur: “Je vais au Centre Médical pour un bilan, ne t’inquiète pas !” Le soir je l’appelle : “La situation est claire, dit-il : cancer du colon et cancer des poumons, stade quatre. On s’occupe d’abord du colon, opération demain, matin”. Je reste en contact avec ses secrétaires, tout se passe bien et lorsque je peux lui parler le lundi suivant, il plaisante: “Arro, je ne suis pas mort !” et on parle de sa convalescence.

    Le mercredi matin 10 juin un message sur mon répondeur: “le P. Binet trouvé décédé à 4h20 au Centre Médical”. Quelques jours avant il avait partagé un repas avec l’évêque qui partait aux Philippines et ses secrétaires et leur avait dit: “C’est notre dernier repas ...”.

    C’est une embolie pulmonaire qui l’a emporté.

    Son corps fut ramené à la cathédrale du Sacré Coeur dès le jeudi et gardé là, jusqu’au lundi 15 pour permettre à l’évêque d’être de retour de Manille et aux prêtres d’être présents. Veillées de prières, une messe dans l’intimité célébrée par son vieil ami le P. A. Volle, 86 ans, qui fit 600 kms dans la journée venant de Kuala Lumpur, et les obsèques concélébrées par quatre archevêques et évêques et une cinquantaine de prêtres de Malaisie Singapour. Après l’incinération ses cendres ont été amenées à Malacca pour un dernier adieu dans l’église Saint Pierre et reposées dans le colombarium d’Ayer Salak à quelques kilomètres de là. Ainsi le souhaitait-il.

     

    Le petit Binet .....

     

    Ainsi l’appelait-on entre nous, et pourtant à 1m66, il n’était pas si petit, mais à côté d’autres confrères ... de bien des manières par sa vie, sa fidélité à sa vocation, son zèle il s’est montré grand.

    Et tout d’abord c’est l’ami, l’ami sur qui on peut compter. Bernard n’est pas un prêtre de bureau, un administrateur mais un prêtre parmi ses gens et à leur service. Aussi sont-ils nombreux ceux qui se rappellent comment il a partagé leurs joies et leurs peines. Il fait des kilomètres pour se trouver auprès d’eux, et ceux qui ont émigré restent en contact. C’est un fort et il partage sa confiance dans la vie, il encourage. C’est un tonique.

    Dans les responsabilités qui lui sont confiées, c’est l’homme sérieux et précis, au point d’être parfois un perfectionniste et de ce fait assez directif dans sa manière de faire. Il a toujours dit oui à ses différents évêques qui avaient toute confiance en lui et lui ont confié plusieurs fois des problèmes que beaucoup ne pouvaient solutionner. L’à peu près des Chinois - char bu duo - l’irritait et il tempêtait avec les Indiens pour que les choses soient faites dans les délais prévus. Un rendez-vous, une réunion, il faut être à l’heure et avoir un agenda précis, le temps “élastique” si commun en Malaisie n’est pas de son goût. Sans le dire, il apprécie l’efficacité et la méritocratie de Singapour. Mais son choix, c’est la Malaisie.

    Et pourtant il reste bien normand et il en est fier, pesant le pour et le contre et ne s’engageant que prudemment. “Allons, cette année il faut que j’aille voir ma mère”. “Bon, prends un vrai congé, plusieurs mois”. “Je sais, mais j’ai pas mal de projets”. Alors quand penses-tu partir ?” “Oh ! c’est pas décidé. Je t’avertirai”. Et tout d’un coup quelqu’un me disait : “Binet est parti la semaine dernière !” Oui, pour lui-même et pour ce qu’il fait, il est plus que discret ; une qualité qui le fait apprécier par ses évêques et ses amis.

    Bien qu’il n’en parle pas souvent, il reste très attaché à sa famille. La manière dont il gardait en ordre de nombreuses photos venues de France en est une preuve et plus d’une fois il regrettait de ne pas avoir un congé. Lors de son décès se sont révélés les liens très étroits qu’il avait avec sa famille.

    Enfin n’oublions pas le côté un peu cocardier qu’il avait lorsqu’il s’agissait de motos, d’autos ou de nouvelles routes à faire. Se laisser conduire par un autre n’était pas son choix. C’était lui au volant et c’était un excellent chauffeur. Toutes les fois que j’ai eu à acheter une voiture je l’ai consulté et ses conseils étaient judicieux. C’était un abonné de revues spécialisées dans les véhicules et il était au courant des dernières découvertes. C’était son hobby. Il aimait rencontrer des gens ayant le même intérêt, et alors c’était de longues échanges très techniques.

    L’écurie de motos du sultan de Johor, un motoriste impénitent, le faisait rêver. Aussi les rares fois où il a eu des accidents, il était moritifié. Un coup de téléphone : “Binet est à l’hôpîtal, chute de moto”. Je le trouve avec un grand pansement sur la figure, mais le tout sans gravité, des égratignures ... En venant à Singapour, un cochon, qui ne résista pas au choc, lui avait coupé la route ... il n’y a plus de cochon en liberté aujourd’hui ... Et il me donne de longues explications ...

     

    Bernard, plein de vigueur et d’allant, tu nous a quittés, parti pour ton dernier voyage. Pendant cinquante-cinq ans, le Seigneur t’a appelé au service de son peuple et tu as répondu avec enthousiasme et persévérance. Merci à toi et aux tiens. Tu nous manques.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3961
    • Pays : Malaisie
    • Année : 1953