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Altidor BINET (1839-1891)

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    Il y a trois mois, écrit Mgr Chatagnon, je vous disais, en vous envoyant ma relation annuelle, que nous avions célébré joyeusement les noces d’argent du cher P. Binet. Ses 25 ans de mission ne sem­blaient pas lui peser trop. Il paraissait mieux portant que jamais, et nous avions bon espoir de célébrer un jour ses noces d’or. Dieu nous a refusé cette consolation. Il n’a pas voulu faire attendre si longtemps à notre cher confrère la récompense de ses nombreux travaux. Comme je suis un de ceux qui l’ont le plus Connu, l’ayant reçu à son arrivée en mission, je vais vous dire un mot de sa vie et de ses travaux. Ce sera un soulagement pour ma douleur et une consolation en même temps qu’une édification pour ses parents, amis, et toutes ses connaissances.

    Ce qui frappait dès l’abord, dans ce cher confrère, c’était sa bonté, sa franchise et son humilité. Il était vraiment un homme sans fiel et sans amour-propre, exempt par conséquent des plus ordinaires et des plus vilains défauts de notre pauvre nature humaine. Aussi les rapports avec lui étaient-ils faciles et agréables : du premier coup il vous mettait à l’aise. Malgré son air un peu sévère et sa barbe à la fin grisonnante, dès qu’il ouvrait la bouche les jeunes missionnaires n’étaient pas plus gênés avec lui que ceux qui l’avaient connu toute leur vie. Il n’était point taciturne et la conversation ne languissait pas avec lui ; mais pas de médisances, jamais rien qui pût blesser la cha­rité. Plutôt que de parler du prochain, ce qui est toujours périlleux, il aimait mieux raconter ses propres aventures, non pas pour se faire valoir, car il ne se donnait point généralement le beau rôle, mais pour faire plaisir et égayer la compagnie. On pouvait le plaisanter sur tous les tons et l’on ne s’en faisait pas faute. Dans les nombreuses réunions dont il était la vie, les plaisanteries pleuvaient sur lui, impos­sible de répondre à tout le monde : jamais cependant il ne s’est im­patienté. À la fin de la réunion, il se contentait de dire par manière de plaisanterie :  Allons ! c’est assez amusé le public ; je ne suis plus jeune, il faut que je me fasse une réputation de gravité, conforme à mon âge.  À cette charité et cette humilité envers tous, il joignait une simplicité d’enfant. Un aveu, une confession publique semblait ne rien lui coûter. C’est pourquoi tous les confrères de la mission le connaissent et pourraient écrire sa vie mieux que moi. La voici en quelques mots.

    M. Altidor-Alexandre-Florentin Binet était né dans la ville de Caen, d’une honnête famille ouvrière, peu favorisée des biens de la fortune, mais riche de ceux la foi. Il aimait beaucoup à parler de ses bons parents restés fidèles jusqu’à la fin à Dieu et au roi. Pendant les malheureuses années de la République de 1848, il dut interrompre ses études pour apprendre et exercer le métier de son père qui était menuisier. Mais il garda, au milieu des rabots et des scies, l’amour de l’étude et des livres ; et dès les premières années de l’Empire, il reprit ses classes, d’abord comme externe au lycée de Caen, puis comme pensionnaire au petit séminaire de Villiers. Voici comment il quitta le lycée. Il était le plus âgé de son cours, très grand même pour son âge. Ajoutez à cela un air décidé, des allures d’ouvrier, dont il n’avait pu sitôt se défaire. Un jeune professeur du lycée s’en offensa et prit le jeune Binet en grippe. Un jour, à cause d’une répli­que de cet élève sans malice mais aussi sans peur, le professeur se fâcha et exigea son renvoi. C’était un coup de foudre pour le jeune ouvrier qui voyait renverser ainsi tous ses projets d’avenir. Il va trouver le professeur, lui présente ses excuses, lui expose son embarras, et le prie de revenir sur sa décision.  Avez-vous des protections, lui  répond le professeur ? Si oui, je fais mon paquet, car il faut que l’un de nous deux parte.  — L’élève voyant qu’il n’avait rien à espé­rer, réfléchissait en regardant par la fenêtre. Tout à coup le profes­seur se lève, mu comme par un ressort.  Auriez-vous envie de me jeter en bas, lui dit-il ? C’est que nous serions deux !  L’élève étonné qu’on pût à ce point le méconnaître et le soupçonner d’un pareil dessein :  Tranquillisez-vous, monsieur ; je suis venu faire appel à votre bonté, et non à la violence. Puisque vous ne pouvez me pardonner, je brise là ma carrière et demain je reprends mes rabots.  — Le professeur rassuré et radouci en même temps : Voyez-vous, je suis jeune et nouveau professeur dans le lycée, il faut que j’éta­blisse  mon autorité par un exemple. Je regrette d’être tombé sur vous, car votre franchise et votre  énergie me plaisent ; si vous le voulez, je m’engage à vous faire entrer dans un autre lycée. Le jeune élève remercia poliment et s’en alla prendre congé de l’aumônier Celui-ci, qui l’appréciait, lui dit : Consolez-vous, c’est un petit mal pour un grand bien ; j’étais inquiet de vous voir à si mauvaise école. Je vais m’employer pour vous obtenir une place au séminaire.  —Il réussit et notre cher confrère put ainsi continuer ses études et suivre sa vocation. Quinze ou vingt ans plus tard, il me présenta un jour une revue où un Père jésuite s’escrimait à réfuter les théories matérialistes d’un célèbre professeur de l’Université.  Voilà, me dit le P. Binet, celui qui fut autrefois mon maître et heureusement me chassa de son école.  En 1871, il me faisait lire sur le journal, l’his­toire d’un fameux communard : C’est un de mes anciens condisciples du lycée de Caen, dit-il. Quelle grâce Dieu m’a faite en me  tirant de cette galère. Les études de notre cher confrère quoique interrompues et reprises plus tard n’avaient pas trop souffert. Il excellait surtout dans les sciences exactes, l’histoire, et maniait habilement les vers français. Plusieurs chants et autres pièces de poésie remarquables sont conservées de lui dans la mission.

    Sa vocation aux Missions-Étrangères fut puissamment encou­ragée par une visite et un discours que Mgr Lepley, alors nouveau prêtre, fit au petit séminaire de Villiers, avant de partir pour le Tonkin en 1861. Quelques années plus tard, il était admis au Séminaire des Missions-Étrangères et en 1866, il allait rejoindre au Su-tchuen méridional son compatriote, Mgr Lepley, qui, n’ayant pu entrer au Tonkin, avait été envoyé dans cette mission. Le P. Binet arriva dans ces dix premières années que nous appelons les temps héroïques de la mission, alors qu’une dizaine de missionnaires faisaient l’ouvrage qui suffit maintenant à trente. Son premier district comprenait la plus grande partie de ce que les Chinois appellent Lan-lou-hien (les six sous-préfectures du midi), pays immense qui avoisine les provinces de Kouy-tcheou et du Yun-nan. Pendant cinq ans, il le parcourut en tous sens, sans jamais se reposer qu’une seule fois, quand il vint passer un mois au séminaire de la mission dont j’étais alors chargé. En 1872, sa santé paraissant robuste et Mgr Le­pley, alors nouveau Vicaire apostolique, ayant besoin d’un vaillant missionnaire pour le district de O-pien-tin, dans les montagnes près des Barbares, choisit le P. Binet. Le pays est sain mais pauvre. Pour y tenir longtemps, il eût fallu se ménager et se soigner un peu. Le P. Binet n’était pas homme à cela. Très charitable et généreux pour ses néophytes et surtout pour ses confrères, pour lui-même, il était simple et plus qu’économe dans son habillement, son logement et tout son entretien. Il voulut vivre comme les montagnards, de galettes de maïs et de sarrazin. Il fit toutes ses courses et ses voyages à pied, ne voulant pas se servir de monture comme les autres confrères. Mais il n’y put tenir longtemps, sa santé fut bien vite ruinée. Au bout de quatre ans (1876), il fallut l’envoyer se refaire au séminaire de la mission. Là six mois de repos le rétablirent suffisamment pour lui permettre de prendre en main la direction du séminaire qu’il garda seul pendant quatre ans, tâche laborieuse et difficile, surtout assujé­tissante, que peu de missionnaires envient. En 1880, il fut envoyé à son dernier poste, la préfecture de Mei-tcheou. Il avait là un district assez grand mais facile et agréable, soit pour les belles chrétientés qui le composent, soit pour les nombreux confrères qui l’entourent. Il y passa onze ans qui furent sans contredit les plus heureux de sa vie de missionnaire, malgré les infirmités qui l’atteignirent.

    Cette année seulement, parce que le district était grand et que les voyages lui coûtaient beaucoup, je lui avais tout récemment offert, dans la sous-préfecture de Kiang-ngan, un autre district plus petit et plus en rapport avec ses forces. C’est à la fin du mois d’août qu’il quitta son poste de Mei-tcheou avec quelques regrets, car il croyait pouvoir le tenir encore. Il passa le dernier mois de septembre avec moi à Hiatin-fou, et il me parut vraiment plus fort et plus vaillant que je ne le croyais. Hélas ! c’était un moment de répit que Dieu lui accordait avant de le rappeler à Lui. À peine était-il rendu à son nouveau poste, depuis huit jours, qu’il fut repris de toutes ses infir­mités, et en plus d’une violente dysenterie qui, en quelques jours, le réduisit à l’extrémité. C’est le 20 octobre que se déclara la dysen­terie, et qu’il cessa de célébrer la sainte messe. Néanmoins, il se leva encore le 22 et le 23. Le P. Barry qui passait chez lui ce jour-là, fut frappé de la gravité de son état et comme il ne pouvait s’arrêter longtemps, il fit appeler un confrère voisin, le P. Pétrier, pour le soigner. Je laisse celui-ci vous raconter les derniers moment du cher défunt :  Après quatre jours passés avec le  malade, je le quittai, le 27 octobre, pour rentrer dans ma résidence à quatre ou cinq lieues de là. La maladie ne paraissait plus dangereuse, l’appétit revenait, il entrait en convalescence.  Lui-même faisait ses plans pour s’en aller passer ailleurs le temps de sa convalescence.  Cependant, au moment du départ, il m’interpella : Et si j’allais plus mal ?  —  Envoyez-moi un homme et je suis à vous, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.   —  Bien, me dit-il, mais il est probable que je descendrai moi-même bientôt chez vous.   Le vendredi 30 oc­tobre, avant midi, je reçois un courrier qui me dit que le P. Binet va plus mal. Vite je pars, et j’arrive chez lui avant la nuit. Père, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut, c’est fini ! À la volonté de Dieu  — Je ne pouvais m’y résoudre si vite et je manifestai  encore un peu  d’espoir. —  Allez, me dit-il, je le sais bien, il ne s’agit plus que de me  préparer.  Il se confessa et le lendemain matin, je lui donnai le saint Viatique. C’était le 31  octobre vers  midi ; voyant qu’il baissait, je lui proposai l’Extrême-Onction.  Vous me faites bien plaisir, répondit-il, je vais me préparer. À trois heures, il m’appelle lui-même : Allons, cher Père, j’ai fait mon possible  pour me bien préparer, veuillez me donner le dernier sacrement, mais je ne pourrai répondre à toutes les prières. Je fis entrer les chrétiens pour assister à la cérémonie. Arrivé aux onctions, j’avais le cœur bien gros et je ne pus cacher mon émotion au malade qui nie dit : Allez, je n’ai pas peur, j’ai confiance en la miséricorde de Dieu.  Puis il resta assez tranquille jusqu’à onze heures. Alors il voulut se faire lever, mais sa faiblesse ne le permit pas. Le voyant reposer un peu, je me retirai dans la  chambre voisine pour en faire autant, laissant les domestiques pour le veiller. À deux heures « du matin, il me fait appeler :  Je voudrais bien communier encore, dit-il, mais quel jour  est-ce aujourd’hui ?  — C’est la fête de tous  les Saints  —  Ah ! grande fête ! J’y  songerai. Les chrétiens doivent venir à la messe, attendez-les. Ne la dites pas trop tôt à  cause de moi.  — Ce furent ces dernières paroles; il n’ouvrit plus la bouche ; mais jusqu’à sept heures un quart, il ne cessa de baiser le crucifix et de faire des signes de croix ; quand il  ne pouvait plus lever la main, il la remuait encore et faisait effort pour la porter à son front.  — Il est mort sans convulsion, le plus doucement possible, après avoir prié tout le monde de lui pardonner comme il pardonnait à tous. Je fais volontiers mon sacrifice pour les missionnaires et les chrétiens, m’avait-il dit auparavant.

    Hélas ! nous avons besoin de pareils dévouements par les temps de troubles et de persécutions où nous vivons. Dieu qui a accepté le sacrifice nous en tiendra compte, et le cher P. Binet sera notre intercesseur dans le ciel, après avoir été notre bon compagnon de route ici-bas. En attendant il repose en paix dans notre cimetière de famille au séminaire de la mission, où il a été transporté aussitôt après sa mort. Je m’y suis rendu avec quatre missionnaires pour célébrer ses funérailles. Je recommande notre cher défunt à vos prières et à celles de tous ses parents et amis.

     

    • Numéro : 921
    • Pays : Chine
    • Année : 1866