Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Jacques BILLIET (1871-1908)

Add this

    M. Jacques-Ernest Billiet vint au monde le 15 novembre 1871, aux « Chapelles », diocèse de Moutiers, dans la même maison que le cardinal Billiet, dont il était le petit-neveu.

    Ordonné prêtre le 1er juillet 1894, il apprit ce jour même sa destination pour Hakodaté. En l’annonçant à son évêque, il lui donna l’assurance qu’il s’efforcerait toujours d’être à son égard l’enfant le plus obéissant. Jusqu’à la fin il fut fidèle à sa promesse.

    Parti de Paris le 15 août 1894, il arriva à Hakodaté le 16 octobre suivant. C’est là et à l’orphelinat agricole de Notre-Dame des Anges qu’il passa tine demi-année, tout entier a l’étude de la langue. Grâce à son application, et aussi à un heureux organe, il parvint à parler le japonais avec une aisance et un naturel qu’on trouve rarement.

    Envoyé au mois de mai 1895, à Sapporo, où résidait M. Rousseau, presque toujours malade, M. Billiet s’appliqua à le soulager, et, tout novice qu’il était, il dut le remplacer bien des fois auprès des Japonais de la ville et de la campagne. Au mois de septembre de la même année, il I’accompagnait en pays aïno. Il était question à cette époque de l’évangélisation de nos pauvres sauvages : M. Rousseau avait commencé I’étude de leur langue, et M. Billiet lui-même fit un séjour à Piratori dans ce but. Mais, hélas! ce ne devait être qu’un essai : la maladie de M. Rousseau, d’une part, et, de l’autre, le soin des chrétiens disséminés sur l’immense territoire du Ezo, y mirent obstacle. Notre regretté confrère m’écrivait alors :  Dans ma hutte, je vis heureux et content, sans aucun souci, pas même celui du boire et du manger. Il n’y  a que la fumée qui m’ennuie ! De temps à autre elle me chasse de mon gîte, mais on s’habitue à tout.

    Vraiment, Piratori est un endroit délicieux. Entouré de montagnes de tous côtés, le vent  y souffle peu; l’hiver n’y est pas rigoureux et la neige y tombe en petite quantité. Comme les Sœurs y seraient bien! Avec un hôpital et un orphelinat, c’est plus qu’il ne faudrait pour anéantir le protestantisme. On y viendrait de tous côtés: il y a bien une centaine de villages dans la région, dont Piratori est la capitale.

    Qu’est-ce qu’il en sera ? Dieu seul le sait. Mais voir les protestants nous précéder et régner en maîtres sur ces braves gens, ce n’est pas facile à accepter. Espérons que les vœux du jeune missionnaire vont enfin se réaliser. Les vaillantes religieuses Franciscaines Missionnaire de Marie sont prêtes à voler au secours des pauvres abandonnés du Ezo, des que la Providence les appellera auprès d’eux.

    Après un court séjour a Piratori, M. Billiet revint à Sapporo, qui sera désormais sa base d’action, son champ de bataille et le lieu de son triomphe. C’est de là, en effet, qu’il a rayonné pendant dix ans, dans son immense district du Hokkaido, qu’il administrait pendant les six mois d’été.

    L’automne, l’hiver, et une partie du printemps étaient consacrés à l’instruction religieuse des chrétiens et catéchumènes venus de différents côtés.

    Il fut question plusieurs fois de confier à M. Billiet la création de nouveaux postes ou de chrétientés importantes à diriger. Savoir- faire, dévouement et application, rien ne lui manquait. Il était, d’ail- leurs, disposé à obéir coûte que coûte, comme il en donna la preuve à son évêque qui lui avait confié un grand district, après son admission définitive dans la société: Je vous remercie bien sincèrement, écrivait-il, d’avoir consenti, malgré mon indignité, à mon admission comme membre de la Société des Missions-Étrangères. Puissé-je répondre dignement à cette faveur insigne! Du moins, j’en ai la douce confiance, Jésus et Marie m’aideront et vous, Monseigneur, vous voudrez bien les intéresser en ma faveur par quelques prières de temps en temps pour votre petit missionnaire.

    Je n’ai qu’à me soumettre et à accepter avec joie la part du champ que vous confiez à mes soins. Elle est bien grande, cette part, bien au-dessus de mes forces, pour que je puisse m’en occuper sérieusement. Toutefois, ce qui me console, c’est qu’elle est faite pour être « partagée entre plusieurs ouvriers, et que ce partage ne tardera pas trop.

    Il accepta, en effet, la charge de travailler à la fondation du poste d’Otaru, mais, un peu plus d’un an après, il écrivait à son évêque, à la date du 30 décembre 1898 :

    ... Il y a un petit point noir à l’horizon que je vais vous dire en toute franchise de cœur :  c’est de me voir chargé d’Otaru. M. Lafon a toujours. été aimable pour m’y remplacer pendant mes grands voyages. Ne pourrait-il pas être mis à. la tête de ce poste ? De mon côté, je l’aiderais toujours de mon mieux, comme je l’ai toujours fait, d’ailleurs, même pour le reste, et cela avec le plus grand plaisir. Voilà, Monseigneur, ce que j’avais sur le cœur depuis longtemps. Je vous l’ai dit en toute simplicité. Il ne dépend que de Votre Grandeur de me remettre à ma place, c’est-à-dire à la seconde. Si elle voulait me faire ce cadeau de nouvel an, comme je lui en serais reconnaissant !

    Et le temps ne changea pas ses dispositions. Huit ans, au plus tard, comme la voix publique le désignait pour un des premiers postes de la mission, notre cher confrère prit les devants et s’ouvrit de nouveau à son évêque :  ...Je suis absolument incapable d'être jamais mis à la tête d’un poste. Il y a plusieurs raisons à cela : première est que l’hypothèse seule que cela pourrait bien m’arriver me rend malade, m’enlève tout goût pour le travail, me coupe les bras, est pour moi un vrai cauchemar et fait que je ne suis plus que la moitié d’un homme. Cette crainte de la responsabilité n’a pas varié d’une ligne, malgré les années.

    La seconde raison vient de mon incapacité Mais j’aime mieux ne pas en parler, parce qu’on a beau dire on ne veut pas vous croire. On vous dit : c’est illusion, humilité, que « sais-je ?

    Ici, à Sapporo, M. Lafon me fournit du travail que je puis faire, autant que j’en veux et les choses marchent bien. Mon travail, ce sont les catéchismes en petit comité. J’en fais trois « par jour, et, le dimanche, j’en ajoute un de persévérance pour les adultes.

    Voyant le bien sérieux qui se fait par ces catéchismes, je me persuade que telle doit être la volonté de Dieu, d’autant qu’Il se sert pour cela de ce qu’il y a de plus incapable dans la mission, afin que toute la gloire: en revienne à Lui seul.

    Quelques jours après, M. Billiet écrivait au supérieur de la mission qui l’avait rassuré :  Je vous remercie de tout mon cœur de votre bonne réponse. J'y vois un encouragement pour me dévouer à l’œuvre des catéchismes, d’autant plus que l’assurance que vous me donnez m’est un garant du bon plaisir de Dieu.

    Personne n’accusera M. Billiet de sentimentalité. C’est le contraire qui ressortait de sa nature ennemie du décorum conventionnel, sobre et presque fruste en matière d’étiquette. Il a fallu cette angoisse de la responsabilité pour dégager de son âme un parfum d’humilité très sincère, de dépendance et de cet amour de  la seconde place , qui fait de viner tant d’autres vertus. Quels beaux exemples il nous laisse aussi, touchant l’emploi du temps et la fidélité à son règlement parti-culier ! La vie régulière avait pou lui tant de charmes que, au retour de la visite de son immense district, son meilleur repos était d’aller passer plusieurs semaines chez les Pères Trappistes, suivre les exercices, et prendre part aux travaux manuels de la communauté. Moine au milieu des moines, enfant avec les enfants, maître autorisé et obéi lorsqu’il faisait ses admirables catéchismes, il était en outre un directeur de conscience pieux et éclairé. Il mit en honneur à Sapporo la prière en commun, l’assistance à la messe, les communions quotidiennes, les pratiques de piété en général de telle sorte que ceux qui visitaient cette chrétienté se croyaient au milieu d’une communauté, rappelant le cor unum et anima una de la primitive Eglise. Oh ! comme ses chrétiens l’aimaient !

    Je le vis pour la dernière fois le 2 septembre lorsque j’allai bénir le couvent des Franciscaines Missionnaires de Marie. Rien ne faisait encore soupçonner la gravité de son étal. Une pieuse chrétienne demanda alors à me voir : J’ai une faveur à vous demander, me dit-elle, celle de célébrer une messe pour que M. Billiet ne retombe pas malade. Puis, elle se met à pleurer en m’annonçant qu’elle avait cru remarquer un signe de la terrible maladie, qui l’avait obligé en 1906 à aller au sanatorium de Hong-kong. Il était rentré en mission apparamment rétabli, et, comme il ne négligeait rien pour se maintenir, nous espérions le conserver longtemps encore. Paraissant toujours fort et gai, point du tout disposé à maigrir, je n’attachai pas grande importance aux dires de cette pieuse personne. D’ailleurs, M. Lafon ne m’avait rien dit à cet égard. Avant de quitter Sapporo, je priai M. Billiet d’enseigner un peu de japonais aux sept religieuses qui venaient d’arriver. Il accepta avec plaisir.

    Au moment du départ, il vint me voir; il me parla de la retraite commune qui devait avoir lieu à Sendai dans vingt-quatre jours; puis il ajouta :  Je dois vous dire que, depuis quelque temps, j’éprouve comme une espèce de râle dans les poumons. Est-ce ma maladie qui revient ? Je sais qu’elle ne pardonne pas. Ce sera comme le bon Dieu voudra. Dans ces conditions, est-il prudent que j’entreprenne le voyage de Sendai ? J’aimerais pourtant bien revoir les chers confrères et entendre le bon P.Ligneul. J’aimais à espérer que cet accident était simplement le fait des grandes chaleurs, qui nous ont tous plus ou moins éprouvés. Bref, il fut décidé que M. Billiet se reposerait à Sapporo, et ferait sa retraite plus tard chez les Pères Franciscains.

    Je ne pensais pas alors que c’était la dernière fois que je l’embrassais. Il devait faire le grand voyage au moment même où tous les confrères étaient en route pour la retraite.

    Aux dates suivantes, M. Lafon écrivait à son évêque : 19 septembre :  Le pauvre M. Billiet ne va pas bien du tout, Hier soir a il craché un demi-verre de sang. Le médecin ne  laisse guère d’espoir. — 20 septembre : Il  n’y a pas de danger immédiat si on peut arrêter  l’hémorragie. La révérende Mère supérieure et la Sœur infirmière ont passé la nuit près du cher malade et ont été témoins d’un nouveau vomissement de sang.  Notre confrère peut cependant faire la communion tous les matins. Dans la soirée, il a reçu l’Extrême-Onction dans de grands sentiments de foi et d’abandon entre les mains de Dieu.

    Le 21 septembre il y a encore une hémorragie abondante. Le malade met ordre à ses affaires temporelles. La nuit suivante est très mauvaise. À chaque instant ses dévouées infirmières croient qu’il va rendre son âme à Dieu, mais il est prêt. Ses sentiments sont très édifiants, Non seulement il est bien résigné, mais encore il désire partir. C’est presque un chant de triomphe sur ses lèvres. Son âme déborde d’amour de Dieu, de joie et de paix.

    La journée du 23 est relativement bonne, Cinq chefs de famille de Hiroshima, situé à trois lieues de Sapporo, sont venus le voir. Chacun d’eux demande une messe pour sa guérison. À Sapporo, il y a longtemps que les chrétiens en font dire tous les jours à la même intention.

    Le 25 au soir, le malade après avoir passé une bonne journée a une forte crise qui fait croire à la fin. Le lendemain matin il peut encore faire la sainte communion. Puis, une heure après, il a une nouvelle crise d’étouffement. Les révérends Pères Franciscains, les religieuses, les chrétiens se succèdent pour garder le cher mourant et prier à côté de lui.

    Le triste télégramme qui devait annoncer à son évêque la mort de son missionnaire arriva à Sendai le samedi 26 septembre à 5 heures du soir, au moment où tous les confrères, réunis pour la retraite, souhaitaient la bienvenue au cher M. Ligneul, venu de Tokio pour la leur prêcher.

    Le lendemain, M. Lafon écrivait :  Notre cher confrère vient de s’éteindre très paisiblement à 3 h. ½, muni d’une dernière absolution, son agonie a duré de 4 à 5 minutes. Il avait reçu le matin la sainte eucharistie. Il est mort comme un saint. Dans ses moments de délire, on entendait des centaines de fois à la suite les mots :  Omnis honor et gloria ! prononcés d’une voire forte : Ou bien :  Merci mon Dieu ! - Go Missa ! (Sainte Messe !) Oremus ! - Mon Dieu, je vous aime !  .

    Il est au ciel. Mais combien est triste celui qui reste !

    Avant de mourir, M. Billiet avait dit : Je veux être enterré comme le dernier des chrétiens!  Son ami, M Lafon, comprenait trop bien le sens de cette volonté suprême pour oser y contrevenir. Rien d’extraordinaire, point de pompe extérieure. Mais quel religieux cortège ! Que de ferventes prières autour de ce cercueil !

    M. Chambon avait voyagé toute la nuit du dimanche au lundi pour assister aux funérailles. Ce fut lui qui les présida. Le cercueil a été porté par les chrétiens jusqu’au cimetière, qui est à une heure de la ville. Conduisaient le deuil : M. Lafon et le très révérend père Prieur des Franciscains; puis venaient deux autres Pères Franciscains, quatre religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie et enfin, en grand nombre, les chrétiens de Sapporo et de Hiroshima.

    À ce moment même, tous les autres confrères, réunis à Sendai pour la retraite comme, assistaient à la messe pontificale Chantée pour le repos de l’âme de notre bien-aimé confrère. Combien sa pensée nous a été salutaire pendant cette semaine de recueillement et de prières! Nous avons confiance qu’il reste des nôtres, qu’il s’intéressera toujours au salut du Japon, et qu’il nous obtiendra la grâce de mourir dans les mêmes sentiments que lui.

    • Numéro : 2098
    • Pays : Japon
    • Année : 1894