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Fernand BILLAUD (1909-2004)

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    Fernand, Maximin, Auguste BILLAUD, fils unique de Maximin,Pierre Constant et de Henriette, Lucie, Marie Guesdon, naquit le 21 août 1909 à Bazoges-en-Paillers, arrondissement de la Roche sur Yon, département de la Vendée. Il fut baptisé le lendemain, en l'église paroissiale de Bazoges-en-Paillers, dans le doyenné de Saint-Fulgent, diocèse de Luçon. Veuve de bonne heure, sa mère exerçait la profession de couturière.

     

    Après ses études primaires, Fernand Billaud parcourut, d'octobre 1921 à juin 1926, le cycle des programmes de l'enseignement secondaire, au petit séminaire diocésain de Chavagnes-en-Paillers ; celles-ci achevées, il se dirigea vers le grand séminaire de Luçon, à la rentrée d'octobre 1926. C'était alors la voie ordinaire suivie par beaucoup de jeunes désirant devenir prêtre. Pendant quatre ans, ayant été dispensé du service militaire, il y fit sa formation spirituelle et intellectuelle, reçut la tonsure, les ordres mineurs, et réfléchit sérieusement à la vocation missionnaire.

     

    Pour réaliser cet ardent désir, alors qu'il se préparait à recevoir les seconds ordres mineurs, il adressa, depuis le grand séminaire de Luçon, à la date du 25 juin 1930, une lettre au Supérieur Général de Société des Missions Étrangères ainsi rédigée : Monseigneur, Le docteur n'ayant constaté en moi "aucun symptôme de maladie organique", je crois pouvoir, possédant une santé suffisante pour la vie des missions et muni par ailleurs des autorisations nécessaires, prier votre Grandeur, de m'admettre, pour la rentrée de septembre, au nombre des aspirants du Séminaire des Missions Étrangères.." Il exposait ensuite sa situation de fils unique, soutien de famille.

     

    Dans une interview parue dans le quotidien La Croix du 10 mai 1978, au journaliste lui posant la question suivante : " Comment naît une vocation missionnaire ?", il répondra :…"Eh bien, je suis entré au séminaire... J'ai toujours voulu être prêtre. Je suis donc entré au séminaire, et c'est là que l'envie m'a pris d'être missionnaire,comme ça. Mais j'étais fils unique et ma mère, veuve, rêvait déjà de tenir mon presbytère. Alors, j'ai attendu le plus longtemps possible pour ne pas la traumatiser inutilement. Juste avant le sous-diaconat je lui ai tout dit ."

    -Question : "Comment l'a-t-elle pris ? "

    –Réponse : " Très bien. Elle a adopté ma vocation. Je l'ai revue dix-sept ans plus tard, et, dans ma petite chambre, en ouvrant un tiroir, j'ai trouvé toutes mes lettres. Dix-sept ans de lettres, et je lui écrivais souvent. Je suis revenu en congé trois ans avant sa mort, elle m'a dit : "Tu sais, je suis bien contente que tu sois là-bas.."

     

    Dans un courrier du 27 juin 1930, adressé au Supérieur Général de la Société, le supérieur du grand séminaire de Luçon écrivait au sujet de M. Fernand Billaud : .."Ce jeune Abbé a demandé, en effet, et obtenu de Mgr. L'Évêque de Luçon l'autorisation de se présenter aux Missions Étrangères. Il va recevoir le 30 juin [1930] les deux derniers ordres mineurs, et a fait ici ses 2 années de philosophie et les 2 premières années de théologie. Il a bon caractère ; est bien convenablement pieux ; au point de vue intellectuel, il est aussi convenablement doué….Il désire être missionnaire depuis longtemps, parait il. J'aime à croire que le Bon Dieu bénira ses désirs et fera de lui un bon aspirant missionnaire d'abord, et bientôt un vaillant apôtre de son règne.."

    Le 30 juin 1930, M. Fernand Billaud reçut donc une réponse positive à sa demande ; le 12 septembre 1930, il se présentait au séminaire des Missions Étrangères, pour y continuer sa formation sacerdotale et y commencer sa première préparation missionnaire. Au journaliste du journal La Croix qui en 1978, lui posait la question : "Comment vous préparait on ? " il répondait : "Rien de spécial". Et le journaliste d'insister : "Il y avait quand même une ambiance ? Les missionnaires qui revenaient, qui partaient, les héros, les martyrs ? " -Réponse : "Eh là ! Ne vous trompez pas d'époque, le romantisme de la mission c'était fini. On avait un peu de préparation, des conférences sur les maladies tropicales, des stages pour apprendre à faire des piqûres, des trucs comme ça.!" Nouvelle question du journaliste : "Quel est ce désir de partir en mission ? Pourquoi ? " -Réponse : "Je n'en sais rien. On ne faisait pas des considérations là-dessus, on était tout bonnement en instance de départ. C'est peut être ça le missionnaire. Il faut être robuste, vous savez, physiquement et moralement. Prêt à tout, prêt à partir de zéro, ça m'est arrivé plusieurs fois. Les questions d'ailleurs, ça affaiblit, nous on était prêt à foncer, on était tout entier dans cette seule idée boucler la petite valise.."

    Sous-diacre le 12 mars 1932, diacre le 21 mai 1932, M. Fernand Billaud fut ordonné prêtre le 29 juin 1932 par Mgr. De Guébriant, Supérieur Général des Missions Étrangères. Mais laissons lui la parole : …"J'ai été ordonné prêtre le 29 juin 1932. Le matin, je ne savais pas où j'irais, le soir on m'a dit : "Vous allez en Chine". Bon. J'étais tout aussi prêt à aller au Japon ou aux Indes. Si vous voulez j'appelle ça avoir la vocation missionnaire et être bien préparé à n'importe quoi qui va vous arriver.." Au matin de ce jour de la fête des Apôtres Pierre et Paul, le Supérieur Général de la Société des Missions Étrangères avait conféré les saints ordres à 18 prêtres, 5 diacres,15 sous-diacres 11 minorés et 7 tonsurés.

    Au soir de ce même jour, 21 partants recevaient leur destination. "Vous allez en Chine", le Supérieur Général envoyait M. Fernand Billaud "dans la Chine du Sud, à Nanning, la capitale du Kouang-si, une province mitoyenne avec le Nord Viêtnam." La cérémonie de départ pour les nouveaux missionnaires destinés à la Chine et au Japon se déroula au séminaire des Missions Étrangères à Paris, le dimanche 18 septembre 1932. M. J.B. Parmentier, supérieur de la section de Bièvres, leur adressa la parole, leur montrant à la lumière des enseignements de St. Paul et des exemples de nos aînés, ce que doit être le véritable apôtre. Après le repas du soir, et après avoir récité en commun les Prières de l'Itinéraire, M. Fernand Billaud et 9 de ses confrères quittaient Paris pour Marseille afin de s'embarquer sur le paquebot "Général Metzinger" et rejoindre leurs missions respectives.

    Le 31 octobre 1932, au terme d'un voyage de trente cinq jours, M. Fernand Billaud arrivait de France à Nanning. Il y fut accueilli par son évêque Mgr. Paulin Albouy, et autour de celui-ci, il y trouva réunis tous les confrères de la mission, sauf un, M. François Crocq détaché au séminaire de Pakhoi. Ils étaient tous venus des quatre coins de la mission pour participer à une retraite générale prêchée par le P.Dionne, rédemptoriste canadien de Hué. Les confrères les plus éloignés n'avaient mis que deux ou trois jours pour arriver à Nanning. En effet, les services d'autobus reliant les principaux centres de la province avaient été réorganisés et fonctionnaient bien. De plus, l'année 1932 avait été une année exceptionnelle de paix relative. L'administration provinciale, pratiquement séparée du gouvernement central de Nankin, avait purgé peu à peu le Kouang-si des éléments de désordre, soit brigands soit communistes. Aussi, le rédacteur du compte rendu des travaux 1933, dans la mission de Nanning, se réjouissait il de ce fait rare en cette province chinoise : .." ..Pas de guerre civile, peu de brigandage, pas d'inondation, pas de sécheresse, pas de famine, pas de communisme, pas d'hostilité de la part de la population…Sans trop chercher, il serait facile de trouver encore quelques épines au milieu des fleurs naissantes….Mais pour l'ensemble,il faut constater que c'est une année relativement bonne…"

    Cette situation exceptionnelle permettait une rencontre de tous les missionnaires. En effet, depuis juin 1911, année du sacre de Mgr. Ducoeur, il n'y avait pas eu de réunion générale des confrères, au centre de la mission. Les troubles, les guerres civiles avaient fait avorter divers projets. Avant d'entrer dans le silence de la retraite, on consacra les journées du mardi 25 et mercredi 26 octobre 1932 aux échanges entre confrères ; les conversations ne chômèrent pas, car plusieurs confrères ne s'étaient pas vus depuis plusieurs années, et quelques uns ne s'étaient même jamais rencontrés. Telle fut l'arrivée et le premier accueil de M. Fernand Billaud dans sa mission.

     

    Aux questions du journaliste du quotidien La Croix : .."Vous voilà donc débarquant en Chine.." -"Oui, à 23 ans. Dans la Chine du Sud, à Nanning, la capitale du Kouang-Si.." répond le missionnaire. Et le journaliste de continuer :–"Vous arrivez dans une paroisse...""J'arrive d'abord à l'évêché, où, on m'étudie un peu, puis on m'envoie dans le Sud où je suis resté dix-sept ans avec un autre MEP. Il avait trois ans de plus que moi, vous voyez l'équipe :  23 et 26 ans…"   En mars 1933, Mgr. Paulin Albouy rejoignait Hong-kong pour s'embarquer le 28 mars en direction de la France et de Rome pour son voyage ad limina. M. Élie Maillot, vint à Nanning saluer son évêque, avant son départ ; il repartit emmenant avec lui M. Fernand Billaud, comme renfort et "socius" pour les districts de Taipin et Namong. Tous deux travailleront en équipe pendant de nombreuses années. Le jeune missionnaire aussitôt se plongea dans l'étude de la langue, armé des dictionnaires de M. Louis Aubazac et de  "L'Introduction à l'étude du dialecte cantonnais" de Georges  Caysac.

     

    Quelques mois plus tard, tout en continuant à apprendre la langue, avec l'aide du P.T'an, M. Fernand Billaud s'installait dans la vieille chrétienté de Namong, chez les Tho, à 130 kms au sud de Nanning. Il succédait à M. Gorges Caysac, qui avait travaillé dans ce poste, durant les 23 premières années de sa vie missionnaire ; ce dernier y avait construit une église, un couvent et des écoles; il avait rédigé une grammaire ; il avait crée une station missionnaire à Chagse et à partir de là, avait étendu son influence dans les Cent Mille Monts. Nommé chef de ce vaste district, le jeune missionnaire pouvait à son tour continuer de rayonner dans divers villages installés dans la région des Cent Mille Monts.

     

    En 1934, Mgr. Hedde, vicaire apostolique de Langson vint prêcher la retraite annuelle aux missionnaires de Nanning. Accompagné de M. Fernand Billaud, un avion les amena tous deux depuis la petite ville de Longtcheou sise en territoire chinois à une trentaine de kms de la frontière tonkinoise jusqu'à Nanning. Le voyage dura une heure de temps. C'était un évènement sensationnel pour le Kouang-si. M. Henri Costenoble était admiratif ; il ne manquait pas de rappeler qu'à la retraite de 1908, il lui avait fallu 18 jours en barque pour faire ce trajet.

     

    En avril 1935, M. Fernand Billaud s'en alla passer quelques jours à l'évêché de Nanning. Mgr. Paulin Albouy lui confia deux séminaristes ; ils avaient du mal à s'accommoder au climat de la capitale, et peut être aussi au maniement de la langue latine. Ils feraient certainement des progrès sensibles sous la direction de ce jeune maître qui eût ainsi le plaisir de repasser, en leur compagnie, quelques règles de grammaire latine, et de leur commenter quelques hauts-faits racontés dans le "De viris illustribus ". Mais, sans nul doute, le professeur de latin ne manqua pas de saisir cette occasion pour redevenir élève et se perfectionner avec leur aide, dans la langue, le système de pensée et l'écriture des caractères chinois.

     

    En 1978, au journaliste du quotidien La Croix, il confiera :.." J'ai connu trois grandes périodes dans ma vie missionnaire. Dans la première, en Chine, je suis resté l'étranger. Je ne suis pas sorti de ma coquille. J'avais à m'occuper d'un village chinois et aussi des primitifs, des gens dans la montagne.

    -Question : "Qu'est ce que ça veut dire "être l'étranger" ?

    -Réponse : "D'abord la langue. J'ai pu me débrouiller assez vite , dans les  milieux populaires, avec le dialecte de la région,mais seulement pour des choses simples. Dès que j'arrivais dans un milieu plus cultivé, je ne comprenais que la moitié, je n'étais pas à l'aise…Partout d'ailleurs, je voyais que mon bagage culturel était trop mince. Il y avait des tas de trucs qui m'échappaient, des comportements, des réactions. C'est ça être l'étranger, ne plus pouvoir communiquer dès que les propos prennent de la finesse Alors, je m'y suis mis. "

    -Question : "en écoutant ?

    -Réponse :  "Non, en lisant. Je suis un visuel, et pour le chinois, c'est une chance, la langue chinoise est avant tout une écriture. C'est elle qui a pu unifier l'énorme ensemble si disparate qu'on appelle la Chine.  –

    -Question : "Mais on y parle des langues différentes ? "

    -Réponse : "Oui, mais à partir des mêmes caractères. On les prononce différemment d'une région à l'autre, c'est ça qui fait les langues diverses ou plutôt les dialectes.

    -Question : "En apprenant l'écriture, vous aviez un avantage énorme ? "

    -Réponse : "Énorme. Au début, il faut pas mal de courage, mais c'est payant. J'ai connu des missionnaires qui s'étaient contentés d'apprendre un dialecte à l'oreille. Erreur ! Le missionnaire qui ne peut rien lire, qui doit appeler son catéchiste pour se faire traduire une lettre, un document, il va rester un étranger, il est dans un pays sans y être, il ne l'a pas épousé. "

    -Question : "Vous insistez beaucoup sur cette idée  d'étranger.."

    -Réponse : " J'ai mis huit ans pour arriver à penser directement en chinois. Et même au bout de dix-sept ans, je vivais au milieu d'eux, mais je n'étais pas dedans, dans leur pensée. Est-ce que vous me comprenez ?."

    -Question : "Je crois. Ça doit être dur psychologiquement ?

    -Réponse : "Vous savez, je réfléchis à ça maintenant, mais au moment même, la vie était tellement pleine d'imprévus qu'on n'avait pas le temps de faire de la psychologie, surtout pendant les quatre ou cinq années de l'invasion japonaise, on vivait ce qu'on pouvait .."

    L'invasion japonaise ! Dès 1935, les relations commençaient à être tendues entre le Japon et la Chine. Ensuite, un incident fournit l'occasion d'un conflit entre ces deux nations, lutte armée qui durera jusqu'en 1945. Dans la nuit du 7 au 8 juillet 1937 , des manœuvres japonaises se déroulaient près du pont "Marco-Polo" à Lugougiao (Lou-kou-chiao). Un soldat nippon disparut ; ses camarades, partis à sa recherche, prétendirent entrer dans une petite ville chinoise ; un coup de feu partit, et la guerre commença suivie de la conquête rapide des riches provinces, des grandes villes et des ports du littoral chinois. Le 27 juillet 1937, les japonais prirent Pékin ; Shanghai tomba entre leurs mains à la fin du mois de novembre 1937, le 3 décembre suivant leurs troupes défilaient dans les concessions étrangères de cette ville. Nankin était prise et livrée au pillage, dès décembre 1937. Elle devint alors la capitale d'un gouvernement central au service de l'occupant japonais. En octobre 1938, Canton et Hankéou tombaient à leur tour. Quant au gouvernement national chinois, il avait choisi la ville de Chung-King, comme capitale.

     

    Dans le ciel de Nanning, le 8 janvier 1938, une douzaine d'avions japonais apparurent lâchant leurs bombes sur le quartier des écoles militaires de la ville. Ils revinrent l'après-midi. Ils livrèrent combat contre les avions nationalistes du Kouang-si. Deux bombes tombèrent sur le séminaire situé dans le faubourg sud-est de la ville. M. André Martin professeur en cet établissement et un élève chinois furent tués ; M. Joseph Cuénot, supérieur de la maison fut gravement blessé et évacué sur l'hôpital Lanessan à Hanoï.

     

    Dans la province de Nanning, cette situation de guerre conduisit à la mobilisation générale de tout citoyen âgé de 18 à 46 ans. Plusieurs villes d'une certaine importance connurent des bombardements aériens. Il s'en suivit un exode d'une grande partie de la population. Consigne était donnée de faire le vide absolu devant l'envahisseur. Cette guerre sino-japonaise rapprocha et unit pour un temps les frères rivaux qui luttaient de concert pour le salut de la patrie, et pour tenir en échec le gouvernement de Nankin, à la solde des japonais. Le 3 septembre 1939 débutait, en Europe, la 2ème guerre mondiale. Du 22 novembre 1939 au 29 octobre 1940, le troupes japonaises occupèrent la ville de Nanning qu'ils avaient plusieurs fois bombardée. Ainsi, toute communication directe entre l'évêque resté dans sa ville épiscopale et ses missionnaires devint pratiquement impossible. Enfin, le 30 octobre 1940, au matin, l'armée japonaise s'étant repliée la veille, les militaires chinois commencèrent à affluer à Nanning, et à réoccuper la ville.

     

    Entre temps, il y avait eu la défaite française de juin 1940. Le 30 août 1940, le gouvernement de Vichy et le gouvernement japonais signaient un accord politique aux termes duquel le Japon reconnaissait l'autorité de la France sur l'Indochine, mais la France "admettait la situation prééminente du Japon en Extrême-Orient et acceptait d'accorder au Tonkin certaines facilités militaires aux forces nippones".. En septembre 1940, malgré la faiblesse de ses moyens, la garnison française de Lang-Son, poste militaire à la frontière du Nord Viêtnam, résistait pendant quelques jours aux forces japonaises importantes massées autour de cette ville.

     

    Mais que devient M. Fernand Billaud à travers ces évènements ? En 1938, pendant les vacances d'été, bien fatigué, il s'en été allé prendre un peu de repos au sanatorium de Béthanie à Hong-Kong. De retour dans son poste, en équipe avec M. Elie Maillot, son confrère, il continua donc son travail missionnaire. Pas trop d'inquiétudes en raison de la guerre sino-japonaise, mais bien des ennuis de la part de bandes de brigands  qui se montraient particulièrement terribles. En 1939, il semble ne pas avoir été rappelé sous les drapeaux, n'ayant pas fait de service militaire.

     

    En 1940, le 17 mai, après un court séjour à Langson, au Tonkin, il était de retour en Chine, à Long-tcheou, et repartait pour Namong. La distance entre ces deux petites villes chinoises est d'environ 100 kms . Ce matin là, vers les 9 heures, six avions japonais survolèrent Namong et ses environs pendant une heure. 29 bombes furent larguées, quelques unes proches de la mission. L'une d'elles envoya des éclats contre le mur de l'église.

     

    En 1939, M. Elie Maillot venait de fonder une léproserie à Ting-Leung, à une douzaine de kms de Namong. Il écrit dans son compte-rendu de 1939 :.."Il y a déjà 25 malades…C'est dans le coin le plus sauvage du district, ancien repaire de tigres et de bandits qu'est construite cette léproserie. L'étendue du terrain concédé est de trois kms de long sur 1 km 500 de large environ ; la plus grande partie peut être mise en culture et l'eau y coule en abondance…" Ce terrain avait été obtenu grâce à l'intervention auprès des autorités locales d'un personnage important, Ma siang Pe, un ancien diacre jésuite réduit à l'état laïque et qui avait joué un certain rôle dans la fondation de l'Université de l'Aurore à Shanghai. La marche de cette léproserie obligeait le fondateur à de fréquents voyages à l'extérieur pour se procurer nourriture et médicaments pour les malades. Durant son absence, M. Fernand Billaud, son socius, supervisait tout. Il semble qu'à partir de 1940, celui-ci avait élu domicile soit à Taiping, soit à la léproserie, tout en desservant le district de Namong.

     

    En août 1940, les japonais prirent possession de la ville de Longtcheou à une trentaine de kms de la frontière sino tonkinoise dans laquelle résidait le consul de France. Ils se montrèrent corrects ; rien ne fut touché ni au consulat français ni à la Mission catholique établis en cette ville. M. Fernand Billaud n'eût pas d'ennuis particuliers. Mais Il n'en fut pas de même pour M. Élie Maillot qui reçut des coups. Sa léproserie fut presque complètement pillée : chevaux, habits, moustiquaires, jardin, même les habits de ses Religieuses chinoises…Les japonais voulurent réquisitionner son troupeau de bœufs, mais le troupeau s'échappa... Suite à cela, M. Élie Maillot descendit à Hanoï et obtint du Général japonais un laissez-passer lui permettant de travailler en paix à la léproserie. Mais il restait sous discrète surveillance.

     

    Mais cédons la plume au rédacteur de la notice biographique de M. Elie Maillot, dans le Mémorial 1986. :…"La léproserie avait quelques fusils : un fusil de chasse, une vieille pétoire et aussi quelques armes de guerre, vestiges du temps de la grande piraterie. Bien renseignés, les japonais demandèrent de les leur livrer. Le P. Maillot de bonne foi,en avait déclaré disons neuf. En fait, à la fouille, on en trouva dix. Pour ce mensonge, le P. Maillot fut frappé par des spécialistes qui savaient où cela fait mal. Il rejoignit le P. Billaud dans la salle à manger. On ne savait pas du tout comment les choses allaient tourner. Tous les deux se donnèrent mutuellement l'absolution avec un grand signe de croix. Devant ces signes de croix –les plus beaux de toute leur vie – le sous-officier japonais fut tellement éberlué qu'il quitta les lieux, sans demander son reste, emportant les armes, mais en oubliant la fameuse vieille pétoire. Après leur départ, avant de briser ce vieux fusil, on tira les deux cartouches qui restaient. De ce fait,le bruit courut dans le voisinage que les deux Pères avaient été tués par les japonais. Heureusement, il n'en était rien…"

     

    Mais revenons au journaliste du quotidien La Croix, questionnant M. Fernand Billaud, en 1978, à Paris, après son éloignement du Viêtnam. Il lui demande :

    -"Vous voilà donc débarquant en Chine…Vous arrivez dans une paroisse." Et celui-ci de répondre : .." On a été parfois isolé de tout. J'ai travaillé avec des lépreux, j'ai eu des rencontres avec des pirates. J'ai connu l'invasion japonaise, j'ai manqué mourir plusieurs fois, enfin des trucs comme ça. Une fois surtout,on a bien vu qu'on allait y passer. On n'est donné réciproquement l'absolution, en faisant de grands signes de croix. Du coup, le capitaine japonais a pris peur et il a rengainé son sabre."

    -Question : "Et les autres fois..?"

    -Réponse :  "Je ne vais pas me mettre à tout raconter, c'est de la petite histoire. L'important c'est le travail missionnaire.."

    Malgré les difficultés engendrées par la situation générale en Chine, durant cette période, M. Fernand Billaud avait grand soin de nourrir sa vie spirituelle, pour mieux assurer celle des communautés chrétiennes de son district. Il déclare au journaliste du Quotidien "La Croix" :…"Entre mon village et les primitifs de la montagne, il y avait 40 kms.: Neuf heures de marche ou bien à cheval. J'ai fait plus d'heures de cheval que de confessionnal. Pour la vie ordinaire, eh bien c'était du classique : les baptêmes, les catéchismes, les mariages, les enterrements, les offices du dimanche. Et de longues heures seul. J'ai beaucoup lu !.."

    -Question : "La solitude, surtout le soir…"

    -Réponse :  "La solitude, oui ; il faut le Saint Sacrement, autrement on ne tient pas le coup. –Question : "La prière devant le Tabernacle ? "

    -Réponse : "L'Eucharistie. C'est ma dévotion verticale, ma tangente entre le visible et l'invisible. La Messe mais aussi la Présence Réelle. Pour vivre quelque chose avec le Christ, il faut l'Évangile et l'Eucharistie. Avec ça, un prêtre n'est jamais seul. "

    -Question : " Vous avez toujours vécu quelque chose avec le Christ ? "

    -Réponse : "J'espère. Sinon, je serais une noix de coco vide. C'est très décevant, vous savez, une noix de coco vide."

     

    En 1947, M. Fernand Billaud quittait Taiping, et la mission de Nanning pour rejoindre la maison de Nazareth à Hong-Kong. Il y arriva le 24 juin de cette même année pour y prendre ses fonctions de directeur ; en plus de son travail ordinaire, on lui confia la charge de réglementaire de la communauté. Ainsi débutait pour lui une seconde étape de sa vie missionnaire. Au journaliste du quotidien La Croix l'interviewant, à Paris, en 1978 : "Et après ces années en Chine continentale…", il répondait :…"On m'a envoyé à Hong-Kong, j'y ai passé six ans. Une vie assez spéciale, dans une maison des MEP, où, à l'époque, on imprimait tous les textes utiles pour la vie de nos missions, parce que Hong-Kong était au centre; c'est le centre de l'Extrême-Orient.. Là, ce fut ma seconde période missionnaire. ; j'ai enfin pénétré dans la mentalité chinoise. Je suis vraiment devenu chinois. Et chose curieuse pas tellement par les contacts, mais par des lectures, des études…"

    -Et le journaliste : " J'aimerais une petite idée de cette mentalité, de l'esprit chinois." -Réponse : " Eh bien ! Prenez mon adresse. Pour vous, ce sera : P.Billaud, Post Office, Box 31, Kanting ,N.T. (Nouveaux Territoires), Hong-Kong. Vous allez du particulier au général. En chinois, vous aurez : Hong-Kong, Nouveaux Territoires, Kanting Office, Box 31 etc...Du général au particulier. Voilà un exemple de la mécanique pour penser à la chinoise. Autre chose ? Le mécanisme du pont. Dans vos discussions à la française, vous voulez affirmer A et votre interlocuteur B. C'est A ou B qui doit triompher, sinon ce sera le blocage. Un chinois va accepter le B de son interlocuteur, puis il va proposer son A et ainsi de suite. Ils construisent entre eux des ponts, au lieu de se lancer dans des oppositions - discussions qui ne sont que du recul par rapport à l'autre."

    Et le journaliste de poursuivre : .."J'ai vu que vous détestiez les discussions". –Réponse : .." Je suis un Chinois. Un autre point, le plus important, c'est que la pensée chinoise se développe par images, par analogies,par des paraboles. Le peuple chinois est le peuple le plus poète du monde. Et tellement attachant !.

    Après un congé régulier en France du 11 mai 1949 au 13 novembre 1949, M. Fernand Billaud reprenait sa place de directeur dans la communauté missionnaire MEP de Nazareth à Hong-Kong. Dans cette maison, on menait une vie régulière, ponctuée par la prière personnelle, la célébration de la Liturgie des Heures en commun et le travail particulier confié à chacun des membres par le Supérieur de la Communauté. Une maison d'édition et une imprimerie fournissaient aux missionnaires tout ce qui pouvait servir à l'évangélisation et être utile aux communautés chrétiennes . En 1884, M. François, Charles Henri Monnier avait conçu et réalisé ce projet avec l'aide de deux confrères pour le service des missions de Chine et des autres pays d'Asie. Lui-même n'était pas imprimeur, mais il avait le génie de la mécanique. Après deux déménagements, en raison du développement de cette entreprise, cette imprimerie qui avait pris le nom de Nazareth s'était fixée au 144 Pokfulum Road, à Taikoolao. Elle employait toute une équipe d'ouvriers chinois installés au village tout proche qui s'agrandit et donna naissance à la paroisse N.D. de Lourdes.

     

    En 1950, le 9 janvier M. J.B.Fouillat, économe de la maison de Nazareth rejoignait la maison du Père. M. Fernand Billaud lui succéda dans cette charge importante. Le 28 novembre 1950, la maladie contraignit M. Alphonse Biotteau, Supérieur de la maison de Nazareth depuis dix ans, à rentrer en France, de toute urgence. M. Fernand Billaud reçut mission d'assurer l'intérim ; puis, le 5 mai 1951, il fut titularisé dans ses responsabilités de supérieur de la maison. Connaissant bien la langue et familier de la littérature chinoise, à ses fonctions de supérieur de Nazareth, il ajouta celles de prêtre auxiliaire à la paroisse de N.D. de Lourdes, contribuant ainsi grandement à son développement.

     

    Dès 1949, la République Populaire de Chine expulsa progressivement  les missionnaires étrangers travaillant en Chine ; quelques uns d'entre eux furent affectés à la maison de Nazareth. Ainsi, en 1952, M. Fernand Billaud fit appel à la compétence linguistique de M. Guy Marchand qui venait d'être "éloigné" de Chine ; celui-ci avait d'abord reçu une première destination pour la mission de Moukden ; il n'y entra jamais en raison des évènements politiques. En 1949, il avait été  affecté au diocèse de Chengtu. Mais il avait fait ses études de langue chinoise à Pékin, à Shanghai et à Macao. Le supérieur de Nazareth lui demanda de travailler, avec l'aide de quelques pères chinois, à la révision et à la mise à jour du Missel Quotidien complet en chinois. En 1934, l'imprimerie de Nazareth avait déjà publié le Missel Quotidien en chinois composé avec l'aide des séminaristes, par M. Isidore Lacquois de la mission de Kirin. Mais la typographie et la présentation de ce genre d'ouvrages s'étaient perfectionnées, rendant plus attrayants les livres de prières ; les recherches liturgiques et les traductions chinoises de la Bible avaient progressé, la réforme liturgique était en route. Ce nouveau missel, dû à l'initiative de M. Fernand Billaud, fut présenté au Pape Pie XII, le 12 mars 1956. C'était un beau volume 12x18 de 1364 pages.

     

    Au mois de juillet 1953, se répandit la nouvelle de la fermeture de la maison de Nazareth. Après soixante-huit ans de service, les machines allaient rentrer dans le silence, mais il fallait aussi trouver une solution pour les ouvriers de l'imprimerie privés de leur emploi. L'Université de Hong-Kong devint le nouveau propriétaire des lieux. En novembre 1953, les deux maisons de Nazareth et Béthanie furent fondues en un seul Établissement. M. René Sylvestre de la mission de Swatow fut nommé supérieur de la nouvelle maison de Béthanie qui devint la maison du "Bulletin de la Société des Missions Étrangères de Paris"..

     

    MM. Fernand Billaud et Abel Garreau, rendus libres du fait de la fermeture de Nazareth, reçurent une nouvelle destination. Tous deux furent alors affectés à la mission de Kontum. Le 4 décembre 1953, M. Fernand Billaud quittait Nazareth et Hong-Kong . Il s'embarquait sur le paquebot "Cambodge" pour rejoindre sa nouvelle mission : le Sud Viêtnam, les Hauts -Plateaux et le vicariat apostolique de Kontum dont la direction venait d'être confiée à Mgr. Paul Seitz, vicaire apostolique, sacré à Hanoï le 3 octobre 1952.

     

    Les deux missionnaires "chinois" gagnèrent Kontum. Mais dans la nuit du 26 janvier 1954, deux postes militaires situés, l'un à 30 kms, l'autre à 55 kms au nord est de ce chef-lieu de province tombaient entre les mains des forces révolutionnaires viêtminh. De ce fait, la ville de Kontum n'étant plus défendu de ce côté, l'évacuation des civils fut décidé. En exécution de cet ordre, les Pères en résidence à Kontum prirent la route vers Pleiku, une petite ville située à 45 kms au sud de Kontum. Le 1er février 1954, arrivèrent des renforts d'infanterie et de chars. Croyant le danger écarté, Mgr. Seitz rappela ses missionnaires qui rejoignirent leurs postes respectifs. Mais les 3 et 4 février 1954, dans la région nord de Kontum ,deux autres postes militaires assez mal défendus tombaient encore aux mains des viêtminh entraînant l'évacuation de quatre autres postes militaires fortement menacés et dépourvus de moyens de défense sérieux.

     

    En raison de cette situation, le 5 février 1954 dans la nuit, les autorités provinciales donnèrent l'ordre d'évacuation de la ville de Kontum . L'opération commença dans la journée du 6, à partir de midi. Un certain nombre de missionnaires restèrent au centre de la Mission et dans la région, d'autres rejoignirent Pleiku, quelques autres la ville de Banméthuôt, huit enfin partirent pour Saïgon, dont M. Fernand Billaud et son ami Abel Garreau, lui aussi ancien missionnaire de Nanning, chef du district de Namong, expulsé de Chine en 1951, nouvellement affecté au vicariat apostolique de Kontum . Tous deux réfugiés à la Procure de Saïgon y continuèrent l'étude de la langue bahnar, sous la docte conduite de deux "anciens" de cette mission : MM. Jules Alberty et Louis Hutinet.

     

    La situation générale au Viêtnam et l'insécurité sur les Hauts-Plateaux s'aggravant, devant un avenir incertain,-bientôt Dien-Biên-Phu, et les accords de Genève,- Mgr. Paul Seitz permit à MM. Abel Garreau et Fernand Billaud d'aller travailler auprès des chinois de Cholon. En juillet 1954, tous deux furent affectés à la paroisse Saint François Xavier ; ils y retrouvèrent M. Joseph Guimet, de la mission de Nanning, expulsé de Chine en 1953, puis mis à la disposition de la mission de Saïgon ; depuis septembre 1953, il était curé de cette paroisse majoritairement chinoise. A chacun, celui-ci distribua sa charge, confia des responsabilités pour un travail apostolique commun réalisé en esprit d'équipe.

     

    Dans un premier temps, deux tableaux noirs lui ayant été offerts, M. Fernand Billaud reçut mission d'assurer l'enseignement religieux à l'école paroissiale du Sacré-Cœur. Fondée depuis cinq ans, mais promise à un grand développement, celle-ci comptait à cette époque, 700 élèves dont une centaine de catholiques seulement. Peu de temps après, il se vit confier la direction de cet établissement scolaire qui jouissait d'une excellente réputation, de sérieux au plan éducatif, et dont l'effectif croissait d'année en année.

     

    Le voilà, dans le même temps, professeur à l'Université du Viêtnam, à la Faculté de Pédagogie et au Lycaeum d'Extrême-Orient ; Là, il donnait des cours d'étymologie de la langue chinoise ; ses exposés et ses leçons y étaient grandement appréciés puisqu'en 1961, il était question de doubler ses heures de cours. Dans ce milieu étudiant, auprès de ces jeunes, il exerça une grande influence en raison de sa compétence, de son sens pédagogique et du rayonnement de sa personnalité.

     

    Dès 1956, il organisa un cours gratuit de langue française, qu'il assurera jusqu' au jour de son expulsion du Viêtnam en 1976. Pour lui, c'était un moyen pour contacter et approcher la jeunesse étudiante chinoise non chrétienne. Il appelait cela faire de la "pré-catéchèse". Ainsi, chaque jour, une vingtaine d'étudiants, garçons et filles, chrétiens ou non, se relayaient chez lui, pour se perfectionner en français et obtenir plus facilement un travail, grâce à la maîtrise de cette langue ; pour rendre plus vivant et plus concret son enseignement, il utilisait les moyens audio-visuels. Ces leçons graduées lui donnaient fréquemment l'occasion d'expliquer tel comportement humain, fruit d'une civilisation d'influence chrétienne. La comparaison avec l'attitude chinoise ou asiatique amenait réflexions, commentaires, premiers jalons vers l'ouverture au Christ ; dans la mesure du possible, il aidait ensuite ces jeunes à trouver un emploi. Mais son influence dépassait son action intellectuelle, puisqu'une partie de ses élèves aboutissaient à la foi et au baptême. A ceux qui devenaient catéchumènes, il assurait alors une étude approfondie de la religion, et une formation spirituelle.

     

    M. Fernand Billaud prenait une part importante dans la rédaction du Bulletin Paroissial de St. François-Xavier ; ce petit journal était diffusé dans les principaux centres chinois du Sud - Viêtnam. Sous sa direction, en 1957, un catéchisme fut réimprimé ; il consacrait une partie de son temps à l'instruction et à la préparation au baptême des catéchumènes de la paroisse ; ceux-ci semblent avoir été nombreux. Le compte-rendu de 1958 avance le nombre de 400. Dans ce temps de préparation au baptême, il était aidé par le P. Stéphane, un jeune prêtre chinois. Ensemble, ils avaient organisé un cours spécial de formation de catéchistes.

     

    Les missionnaires Bétharramites du Nord Thaïlande firent appel à son dévouement, et à l'homme de prière qu'il était, en l'invitant à venir leur prêcher leur retraite annuelle, à la fin du mois de septembre 1958.

     

    En 1978, M. Fernand Billaud résumait ainsi rapidement ses activités missionnaires, durant ses années passées à Cholon. Au journaliste du quotidien La Croix qui l'interrogeait : -"Après Hong-Kong ?" il répondait : " J'ai atterri au Sud Viêtnam, à Saïgon, dans la grosse paroisse du quartier chinois de Cholon. Comme vicaire, mais les prêtres étaient nombreux, je suis devenu professeur de français dans les boites à bachot."

    -Question : " Pas très missionnaire .."

    -Réponse :  "Mais si ! Imaginez le contact avec tous ces jeunes ; j'étais devenu pour eux Su-Shan-Fu (en français :Père Su). J'ai donné aussi des cours du soir aux jeunes chinoises qui voulaient devenir infirmières ou vendeuses. Il leur fallait du français. Je faisais le catéchisme aux adultes qui voulaient se faire baptiser. Là, le missionnaire vit quelque chose d'unique. Quand il parle du Christ et de l'Évangile, sa parole est neuve,elle est accueillie. Intensément, il a le sentiment d'écrire sur une page blanche. En France, on écrit sur du gribouillis. Et puis, là, j'étais vraiment perdu dans la masse. J'étais l'un d'eux.."

    -Question : "Votre troisième période missionnaire ?"

    -Réponse : "C'est ça . A Cholon, j'ai senti que désormais partout où je serai avec des chinois, je ferai partie de la communauté chinoise. En 1978, comme tous les prêtres de nationalité étrangère, j'ai été expulsé, mais dès mon arrivée en France, j'ai eu la grâce de retrouver des chinois. J'ai été chargé de l'alphabétisation au Centre France-Asie.."

    Après la prise de Saigon par les forces militaires du Nord Viêtnam, le 30 avril 1975, M. Fernand Billaud et certains autres confrères eurent la possibilité de se maintenir dans leur poste pendant quelques temps, et d'y assurer leur travail pastoral. Mais assez rapidement, il leur devint de plus en plus difficile d'obtenir du pouvoir en place, une autorisation devenue nécessaire pour visiter les communautés catholiques chinoises en dehors de Saïgon-Cholon. En juin 1976, M. Fernand Billaud continuait son travail ordinaire de prêtre à la paroisse St. François Xavier : messes, homélies, confessions, contacts nombreux et cours de français. Mais il savait que son temps de présence était compté, un très grand nombre de confrères avaient déjà été priés de rentrer dans leur pays d'origine. Son heure vint. Convoqué par les autorités du nouveau régime, le 23 juillet 1976, à son tour, il fut invité à s'éloigner du Viêtnam. Ainsi, le 26 juillet 1976, il arrivait à Paris.

     

    De retour en France, M. Fernand Billaud offrit ses services au Centre France-Asie installé au 16 rue Royer-Collard à Paris. Ce Centre avait été crée en 1920 à l'initiative de Mgr. de Guébriant et s'était appelé successivement "Amicale des Étudiants Chinois", puis "Foyer pour Étudiants Chinois" pour prendre ensuite le nom de "Foyer des Etudiants d'Extrême-Orient" et enfin devenir "Centre France-Asie". Son siège d'abord établi  dans les environs de Paris, s'était déplacé pour enfin se fixer dans la capitale. Le but était et reste d'apporter une aide aux étudiants asiatiques arrivant en France à la fois au plan matériel, intellectuel, moral et spirituel. Les évènements politiques en Indochine, en 1975-76, avaient amené en France de nombreux réfugiés asiatiques. C'est au Centre France-Asie que travailla M. Fernand Billaud, depuis son retour forcé en France jusqu'au jour de 1978, dit il, où "j'ai appris que je pouvais retourner à Hong-Kong comme vicaire dans une petite paroisse. Et je repars.."

     

    En effet, le 18 février 1978, il quittait Paris pour le service du diocèse de Hong-Kong. Avant ce départ, une rencontre avec le journaliste du quotidien la Croix avait eu lieu ; celui-ci semblait fort étonné d'une telle décision et commença à lui parler de l'âge de la retraite : "Vous repartez à 70 ans,cinq ans après l'âge de la retraite? ". Et M. Fernand Billaud de répondre : " Écoutez, retraite ça a peut être un sens pour vous, mais pour moi, Ma retraite c'est quand je ne pourrai plus accomplir ma tâche pastorale, et encore, tant que je pourrai parler du Christ et prier, je ferai mon travail de prêtre. A ma mort, vous viendrez me parler de retraite. Oh ! j'en ai entendu des choses là-dessus, pendant mon année en France. Mais où voulez-vous qu'on me mette à la retraite ici ? Avec les gens du 3ème âge, comme vous dites ? Quand j'aurai raconté mes petites histoires de Chine à des Français, ils en auront vite assez, tandis que dans un milieu chinois, je pourrai converser jusqu'au bout d'une manière intéressante."

    -Question :  En France.."

    -Réponse : " En France, les vieillards on commence à les trouver gênants, on cherche à les parquer ensemble, même dans les congrégations religieuses, alors qu'un vieillard a absolument besoin de vivre avec des jeunes, c'est son meilleur régime."

    -Question : "Il peut être une bénédiction pour les jeunes ? "

    -Réponse : "S'il a un bon sourire, oui. En Chine, les vieux ont un bon sourire parce qu'ils sont respectés. La plus belle forme de respect, c'est que nulle part, le vieillard ne se sent de trop. Il est écouté, aimé. C'est formidable ça, non ? Là-bas, je serai "le vieux", mais c'est le titre de respect par excellence. "

    -Question : " Vous êtes vraiment devenu chinois.."

    -Réponse : " C'est comme un avion, quand il a passé le point de non retour, il n'a plus d'essence pour revenir à sa base. On est missionnaire quand on a passé le point de non retour, quand on a adopté une autre culture. Tout en restant soi-même, sinon on ne ferait pas le pont entre deux cultures. Je crois qu'il faudra toujours des missionnaires pour établir des ponts entre les différentes incarnations de l'Évangile dans des cultures très diverses. A la base, nous sommes les ouvriers de l'universalité de l'Église.

    -Question : "Mais il faut le goût du différent, de l'exotique.."

    -Réponse : " Ne dites pas de bêtises. Le Fils de Dieu est parti de son pays de Dieu, pour venir en mission chez nous, et on a dit : "C'est l'Emmanuel. Dieu avec nous." Avec ! Le missionnaire part pour être avec, pas pour aller faire des photos folkloriques. S'il ne triche pas, il s'enfonce jour après jour dans cet avec. Et parfois jusqu'au bout. C'est ça qui m'est offert, c'est pour ça que je repars."

     

    A Hong-Kong, qui ne lui était pas inconnu, M. Fernand Billaud devint le "socius" de M. Gabriel Lajeune, d'abord à Kam-Tin puis à Chaiwan, à l'extrémité nord-est de l'île de Hong-Kong où ce dernier était nommé curé en 1979. Tous deux étaient de vieux amis, ayant travaillé ensemble durant de longues années à Cholon, au Sud Viêtnam. La paroisse de Chaiwan placée sous le patronage de "l'Étoile de la Mer" avait été fondée en 1952 par les Pères de Maryknoll expulsés de Chine ; c'était alors un centre de secours pour les quelques 10.000 réfugiés du continent qui y avaient élevé leurs baraques. Les sœurs de cette même congrégation missionnaire y avaient fondé une école ; les conversions se multipliant, une chapelle y fut construite ; en juillet 1957, on procéda à l'érection canonique de la paroisse ; en 1962, une petite église fut bâtie. En 1982, sur les quatre mille paroissiens recensés, sept à huit cents seulement pratiquaient régulièrement. La plupart étaient des chrétiens de fraîche date, des réfugiés baptisés lors des vagues de conversion des années 1960. En 1982, Chaiwan était devenue un ville de cent vingt à cent trente mille habitants installés sur une surface de moins de deux kms carrés, presque entièrement gagnés sur la mer. 80% de cette population logeaient dans des tours de vingt à quarante étages. M. Gabriel Lajeune y construisit un centre paroissial digne de cette ville.

     

    En 1985, M. Fernand Billaud, doyen du petit groupe missionnaire MEP de Hong-Kong participait à Chaiwan, au travail pastoral dans la paroisse "Étoile de la mer". Le compte-rendu de cette année là résume ainsi ses activités :.."De bon matin, qu'il pleuve ou qu'il vente, il va assurer la messe à l'annexe de l'autre bout de la paroisse. Puis, vous le trouverez , soit au confessionnal, soit devant le Saint Sacrement,soit au fond du fauteuil que lui ont offert ses élèves de français, plongé aussi bien dans un roman policier que dans la dernière œuvre du cardinal Ratzinger. A ses moments perdus, il rédige ses mémoires, et aux réunions du Groupe, il est le porte-parole du bon sens. "

    Après l'inauguration du nouveau centre paroissial et la consécration de la nouvelle église de Chaiwan par le cardinal Wu, évêque de Hong-Kong, le jour de l'Assomption de 1995, M. Gabriel Lajeune quittait la paroisse "Etoile de la Mer". Deux mois plus tard, il était nommé vicaire à la paroisse du Saint Rédempteur à Tuen Mun, une ville nouvelle, située dans les Nouveaux Territoires, et crée pour désengorger les quartiers surpeuplés de Kowloon.

     

    Avec le changement de paroisse et du statut de M. Gabriel Lajeune, M. Fernand Billaud comprit qu'il lui serait difficile de rester à Chaiwan. Il accepta donc de prendre un congé en France où il arriva le 13 juin 1995. Il se rendit en Vendée, fit un pèlerinage à Lourdes, passa quelques temps à Montbeton. Mais le 12 septembre 1995, il repartait à Hong-Kong et, le 20 septembre 1995, il emménageait chez les Petites Sœurs des Pauvres à Kowloon.

     

    Vers la mi-juin 2001, il connut quelques ennuis de santé ; les Petites Sœurs des Pauvres le conduisirent à l'hôpital Saint Paul où il fut transféré au service des soins intensifs. Sa respiration était un peu difficile. Mais, il se remit tout doucement. Il recevait de nombreuses visites. Enfin, il reprit vigueur, retrouva l'appétit, sa forme, sa forte voix et son moral, et même, malgré les conseils de tout le monde, se remit à fumer. Le 15 juillet 2001, il accepta d'entendre les conseils de ses confrères et de reprendre l'avion pour rentrer en France. Il est probable que la perspective de ce retour qui brisait son rêve, lui a été difficile à accepter, lui qui voulait être missionnaire jusqu'au bout.

     

    Il se retira à la maison Saint Raphaël à Montbeton où il rejoignit la maison du Père, le 16 mai 2004.  C'est là que furent célébrées ses obsèques le mardi 18 mai 2004.

     

     

     

    • Numéro : 3471
    • Pays : Chine France Hongkong Vietnam
    • Année : 1932