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Louis BIGOLET (1872-1923)

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    Né à Cusey, le 22 juillet 1872, Joseph Bigolet trouva dans sa famille même la piété ancestrale qui fit éclore en lui les germes de sa vocation. Sa mère était une sainte femme ; son aïeul maternel, François Courty, était appelé « le saint de Cusey... » Joseph Bigolet avait un frère aîné, Charles Bigolet, actuellement curé de Richebourg et un frère plus jeune, Auguste, qui est cultivateur à Choilley. (Croix de la Haute-Marne, nº du 2 septembre 1923.) On raconte que sa grand’mère étant allée en pèlerinage à Ars, le saint curé d’Ars lui aurait prédit qu’un de ses petits-fils deviendrait évêque.

     

    La foi du jeune Joseph avait où puiser une sève vigoureuse : Un jour, le maître d’école crut intéressant de dicter à ses élèves un devoir injurieux envers la religion ; dès la seconde phrase, le jeune Bigolet posa sa plume et se croisa les bras. La colère du pédagogue, ses objurgations, ses menaces de punition et de renvoi ne purent ébranler son impassibilité, il ne copia pas une ligne de plus.

     

    De bonne heure il entendit l’appel divin ; son curé, l’abbé Parmentier lui donna les premières leçons de latin, l’abbé Guyonnet les continua et il entra en quatrième à la Maîtrise de Langres en 1886. C’est là sans doute qu’il connut ses premières aspirations vers l’apostolat lointain. A cette époque, M. Armbruster, alors Supérieur du Séminaire de Bièvres, prenait ses vacances à Chassigny. De Cusey à Chassigny il n’y a qu’un pas pour de jeunes jambes qu’anime surtout le désir de connaître bien afin de vouloir mieux. Joseph Bigolet fit de nombreux voyages à Chassigny. Il achevait sa rhétorique quand il confia, au P. Armbruster sa résolution de devenir missionnaire. Sa famille accepta généreusement le sacrifice et le 16 septembre 1890, il entra joyeux au Séminaire des Missions-Étrangères. (Cf. C. Haute-Marne, ibid.)

     

    Au Séminaire de Bièvres, on lui confia la charge de sacristain et celle d’infirmier au Séminaire de Paris ; il s’en acquitta avec beaucoup de piété et de dévouement. Sa bonté naturelle lui gagna la sympathie de tous les aspirants, qui l’avaient surnommé « la petite fleur ». Ordonné prêtre le 21 septembre 1895, il recevait le lendemain sa desti­nation pour le Tonkin Occidental. « C’est une des plus belles missions du monde, mande-t-il aussitôt à sa famille, c’est la Mission de Théophane Vénard, de Mgr Borie, Mgr Theurel, Mgr Retord, et des Vénérables martyrs Néron, Schœffler, Cornay, Bonnard… Vive le Tonkin ! Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’aujourd’hui, avec le protectorat français, il n' y ait plus d’espoir d’être martyr ». Le Martyre ! c’était le cri de l’enthousiasme qui ne connaît pas encore la réalité ; mais plus tard, au lendemain de son sacre, il écrivait à son frère ces paroles mieux inspirées par la froide raison mais par le même amour du sacrifice : « Etre évêque ici, ce sont les travaux forcés à perpétuité. » C’est avec cet enthousiasme, et prêt à tous les dévoûments que le jeune missionnaire arriva à Hanoï, le 1er février 1896, et huit jours après à Keso, où se trouvait Mgr Gendreau.

     

    Le Missionnaire. — Après quelques mois passés à la communauté de Keso pour l’étude de la langue annamite, il fit ses premières armes dans le district de Ngokhe, sous la direction de M. Jean-Marie Martin, il était à bonne école. Tous les loisirs que lui laissait son ministère, auprès des chrétiens qu’il aimait comme un père, il les appliqua à acquérir deux choses qui sont pour tout missionnaire des conditions du succès : la connaissance approfondie de la langue qu’il arriva à parler, avec une rare correction, et celle presque aussi utile des us et coutumes du pays.

     

    Mgr Gendreau ne tarda pas à apprécier les qualités de son jeune missionnaire, son fonds de piété solide, sa science théologique déjà bien assise ; il le chargea du cours de morale au grand séminaire de Keso et y ajouta quelques années plus tard les fonctions de procureur de la Communauté. Ce n’était pas ce qu’il avait rêvé, jeune partant, en quittant le Séminaire de Paris. C’est en vain qu’il allègue sa trop grande jeunesse, son manque de préparation à tant d’emplois difficiles et qui exigent une expérience consommée...  Monseigneur ne veut rien entendre, écrit-il à son frère, et il faut bien obéir. D’ailleurs, il n’a aucune ambition, et personne n’est plus humble et ne se défie plus de ses forces que lui. (C. de la Haute-Marne, ibid.) Il se montra un professeur remarquable par sa méthode claire et précise : les nombreux prêtres formés par lui gardent un souvenir admiratif et reconnaissant de ce maître qui savait exposer son enseignement à la portée de toutes les intelligences. Il fut un Directeur de conscience très goûté : ses anciens dirigés se rappellent toujours ses conseils clairs, solides, éminemment pratiques qui concordaient avec l’idéal du prêtre que Mgr Bigolet représentait au mieux jusque dans son extérieur.

     

    La vie de professeur ne lui fit rien perdre de sa gaîté et de son entrain. Quelques semaines après sa nomination au séminaire, plusieurs missionnaires de la région vinrent le féliciter. — « Vous voulez m’adorer ? répondit-il ; eh bien ! attendez que je monte sur mon trône. » Et d’un bond, il grimpe sur une haute armoire et s’y assied à l’aise. — « Maintenant, ajoute-t-il, je suis prêt à recevoir vos hommages. » Mais voilà qu’aussitôt entrent les catéchistes appelés par la clochette qu’un confrère malin venait d’agiter. Le grave « magister » s’effare de la proportion que prennent ces hommages qu’il vient de solliciter, et il descend, penaud mais souriant, de son trône, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus .

     

    Il avait l’intelligence vive et le travail facile. En dehors des heures de classe et dans les moments libres que lui laissaient ses occupations de procure, il composa en annamite une Vie des Saints fort appréciée du Clergé indigène, et qu’on lit chaque soir au réfectoire. Il passait de longues heures à entendre les confessions des chrétiens de la paroisse ; il voulut encore s’occuper de la formation intellectuelle et morale des Religieuses Amantes de la Croix, leur donnant plusieurs fois par semaine des directions spirituelles, les exerçant à la lecture du latin et du chant liturgique. Et il pouvait dès lors écrite à son frère : « Je remercie Dieu de ce que plus je vais, plus je suis occupé. »

     

    Cependant, cette vie de surmenage ne tarda pas à altérer sa robuste santé ; il fut atteint donc d’une profonde neurasthénie qui lui rendait très pénible tout travail intellectuel. Grâce à l’intercession de la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus à qui il avait voué un culte tout particulier, il fut guéri d’une façon qu’on pourrait qualifier de miraculeuse. L’amour de la solitude et de l’oraison lui fit chercher un lieu de retraite pour s’occuper uniquement du salut de son âme, et il fit sa demande pour être agrégé à la maison de Nazareth. Les circonstances ne lui furent pas favorables ; Dieu le réservait pour des fonctions de choix.

     

    L’Evêque. — M. Bigolet était au séminaire depuis plus de dix ans, quand Mgr Gendreau, se sentant plus fatigué, demanda un Coadjuteur. Invités à indiquer au Saint Siège les candidats qui leur semblaient les plus dignes de l’Episcopat, les missionnaires votèrent à une très grande majorité pour M. Bigolet. Le Souverain Pontife agréa ce choix, et au mois de juin 1911, Mgr Bigolet recevait le Bref le nommant évêque d’Antiphres et Coadjuteur du Vicaire Apostolique du Tonkin Occidental. Cette nomination fut accueillie avec joie, tant par les missionnaires que par le clergé indigène.

     

    Il fut sacré à la cathédrale de Keso, le 12 novembre 1912, par Mgr Gendreau, assisté de Mgr Marcou et de Mgr Bouchut. A la cérémonie assistaient dix évêques, parmi lesquels Mgr de Guébriant, actuellement Supérieur du Séminaire et de la Société ; il y avait une délégation de tout le clergé et de toutes les paroisses du Vicariat. La vaste cathédrale était trop petite pour contenir la foule.

     

    Et le nouveau Prélat écrivait à son frère : « Ton frère est évêque et coadjuteur, avec succession, de Mgr Gendreau !... Pour moi, c’est surtout un surcroît de travaux et de sollicitude que cette dignité m’apporte. Surtout, prie et fais prier pour moi. »

     

    Mgr Bigolet se consacra tout entier à l’administration religieuse des chrétiens, passant la plus grande partie de l’année à parcourir les différentes paroisses pour encourager les fidèles et les exciter à la ferveur. Dans ses tournées pastorales, il se montrait bon, simple, accessible à

    tous ; il aimait à causer avec les enfants et à les bénir, adressant aux parents des paroles aimables, distribuant des souvenirs ; il recevait avec une aimable complaisance les fonction-naires païens. D’une grande frugalité, il se contentait de la nourriture des indigènes qu’il trouvait « délicieuse », affirmait-il, bien que parfois elle fût détestable. La bonté était sa qualité dominante ; il craignait toujours de faire de la peine et acquiesçait avec un peu trop de facilité aux demandes qu’on lui adressait, si bien que souvent dans la suite il se trouvait gêné pour ­accorder tout ce qu’il avait promis. Il savait que les hommes sont conduits par le cœur plus que par la tête et qu’une société dont les membres sont unis par l’affectIon est plus aisément gouvernable. Cependant, au dire d’un grand chef d’Etat, « pour faire un chef, il ne faut pas que le cœur monte à la tête », car les inférieurs sont souvent portés à prendre l’excès de bonté pour de la faiblesse, et s’en autorisent pour tomber dans les abus : Mgr Bigolet le savait, mais il se rappelait aussi le proverbe bien connu : « Il vaut mieux pécher par excès de bonté que par excès de sévérité.

     

    Il fut par-dessus tout homme d’oraison : il se levait chaque jour à quatre heures du matin et consacrait une heure entière soit à l’oraison, soit à la préparation à la Sainte Messe. C’est cette pratique de la Vie intérieure qui le désigna, de préférence à tout autre, pour la Direction des consciences et la prédication des retraites dans les différentes communautés religieuses de la Mission, Carmélites, Sœurs de Saint-Paul de Chartres, Amantes de la Croix.

     

    Dans les questions qui intéressaient le bien général de la Mission, il ne se fiait pas à ses propres lumières et à son expérience des personnes et des choses ; il recourait aux sages conseils de Mgr Gendreau, en qui il avait une confiance sans limites.

     

    Très dur pour lui-même, Mgr Bigolet ne se plaignait jamais et il se tua à la besogne. En 1917, à bout de forces, il dut aller prendra deux  mois de repos au Sanatorium de Hongkong. Là encore, son repos ne fut pas inactif ; il continua la révision de sa Théologie Morale, déjà commencée. A son retour de Hongkong il se remit à l’œuvre avec la même intense activité ; mais bientôt sa santé se trouva de nouveau sérieusement ébranlée.

     

    Le matin de Pâques 1923, il fut frappé d’une paralysie partielle de la langue pendant plusieurs heures. Avec beaucoup d’efforts et de souffrances, il put cependant célébrer la grand’messe à l’église de Hanoï. Un docteur consulté diagnostiqua une grave anémie cérébrale et lui conseilla de partir aussitôt pour la France. Monseigneur voulut aller se reposer d’abord quelques mois à Hongkong. La séparation fut très dure ; on aurait dit qu’il prévoyait qu’il ne reverrait plus son cher Tonkin.

     

    Sa maladie. — Sa mort. — Mgr Bigolet était arrivé au Sanatorium de Béthanie depuis deux jours à peine, quand Mgr Gendreau reçut de M. Robert un télégramme annonçant que Mgr Bigolet avait reçu les derniers sacrements. Cette nouvelle alarmante, que rien n’avait fait prévoir, plongea toute la Mission dans la consternation. On fit violence au Ciel ; les Chrétiens, les Amantes de la Croix, les Carmélites passèrent des heures entières devant le Saint-Sacrement, demandant à Dieu de conserver à la Mission son Pasteur aimé. Après quelques jours d’un mieux relatif, les médecins de Hongkong constatèrent l’existence d’une tumeur cancéreuse à l’intestin : il n’y avait plus d’espoir de le sauver.

     

    Le 10 mai, fête de 1’Ascension, l’état du malade devint inquiétant : Monseigneur était très agité ; il voulait s’asseoir sur son lit, se tenir debout, marcher dans la chambre alors qu’il n’en avait plus la force. Il fit appeler auprès de lui le P. Raynaud, missionnaire du Tonkin Occi-dental, alors au sanatorium, et lui dit : « Puisque je vais mourir, il faut que je songe à mettre toutes mes affaires en ordre. Voici d’abord mon carnet de messes avec les intentions qui ne sont pas encore acquittées. Apportez-moi la Croix pectorale qui est sur la table ; c’est celle de Mgr Theurel ; prenez-en soin. Il y en a deux autres dans mon sac de voyage. » Le Père lui en présenta une : « Celle-ci est à moi ; il y en a une autre, celle de Mgr Retord. » Le Père lui tendit la seconde. Monseigneur la prit dans ses mains ; il la tint longtemps devant les yeux et y posa ses lèvres à plusieurs reprises. Sans doute cet instant fut-il celui du « non recuso laborem ». Evêque dans ce Tonkin où Mgr Retord avait tant travaillé et tant souffert, il lui en coûtait de quitter si tôt la lutte engagée. Puis, d’une voix étouffée par les sanglots, il dit au Père : « Dites à tous les confrères que je suis allé jusqu’au bout de mes forces. C’est fini, je ne travaillerai plus dans la belle Mission du Tonkin… Puisque le bon Dieu me rappelle à Lui, je suis content... Je fais de tout cœur le sacrifice de ma vie… Je n’en ai plus pour longtemps à vivre. » Le Père se mît à genoux et lui demanda sa bénédiction. — « Oui, je vous bénis, je bénis toute la Mission du Tonkin, tous les confrères, tous les prêtres indigènes, tous les catéchistes, tous les chrétiens. » Ensuite, enlevant de son doigt l’anneau pastoral, celui que Mgr Freppel avait légué à Mgr Puginier en souvenir de l’époque où les deux Prélats défendaient ensemble la cause du Protectorat français au Tonkin, Mgr Bigolet ajouta : « Voilà tout. Maintenant le sacrifice est fait. Je suis tranquille. Il ne me reste plus qu’à attendre la mort « in manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. »

     

    Pendant le repas du soir, Monseigneur fait appeler le P. Marie, Supérieur du Sanatorium et lui dit : « Je ne passerai pas la nuit ; priez donc les confrères de venir réciter maintenant les prières des agonisants ; cela en évitera de les déranger pendant la nuit. » Alors, étendant les bras comme pour inviter le Père à s’approcher : « Quel dévouement est le vôtre ! dit-il en versant des larmes ; jour et nuit vous êtes auprès de moi pour me prodiguer vos soins ; vous ne prenez pas un instant de repos. » Le P. Marie, pleurant à son tour, lui répondit : « Monseigneur, si au moins je pouvais vous sauver, mais c’est impossible. » Après sept heures, tous les confrères de Béthanie vinrent réciter les prières des agonisants, auxquelles le malade répondit avec calme et assurance.

     

    Les jours suivants furent des jours de souffrances atroces ; il ne fallut rien moins que la grande vertu et l’admirable résignation du vénéré malade pour supporter sans défaillance une pareille épreuve. A peine, de temps en temps, on l’entendait soupirer : « Mon Jésus, venez vite me chercher. » A un confrère qui l’exhortait à la patience, il répondit : « Notre-Seigneur, au jardin des Oliviers commença par demander que le Calice s’éloignât de Lui, mais ensuite Il prononça le Fiat voluntas tua. »

     

    Le lundi et mardi de la Pentecôte, Monseigneur était tellement affaibli qu’on attendait la mort d’un instant à l’autre ; le mercredi, il y eut une syncope. On parvint à le ranimer, mais le pouls était si faible, la respiration si pénible et si irrégulière que les confrères récitèrent encore une fois les prières des agonisants. Vers six heures, il s’éteignit doucement, sans effort, sans la moindre contraction des muscles. Le visage était si calme qu’un visiteur ne put s’empêcher de dire : « C’est un visage angélique. »

     

    Mgr Bigolet repose maintenant dans le cimetière du Sanatorium, sous une charmille de bougainvilliers, en fleurs une partie de l’année, et il finit de réaliser cette belle parole que nous avons citée plus haut et qu’il faut rappeler ici parce qu’elle résume toute cette notice : « Etre évêque ici, ce sont les travaux forcés à perpétuité ; mais au bout, ce sera aussi, je l’espère, le Ciel a perpétuité. »

     

     

    • Numéro : 2203
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1895