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Paul BIGANDET (1813-1894)

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    Paul-Ambroise Bigandet naquit à Malans, canton d’Amancey (Doubs), le 13 août 1813, et eut le bonheur d’être baptisé le même jour.

    Son père, Antoine Bigandet, dit la Semaine Religieuse de Besan­çon, à qui nous empruntons plusieurs détails de cette notice, était alors maire de la commune qu’il administrait déjà en 1795, en qualité d’officier de l’état civil. Lorsque l’enfant eut reçu les premiers enseignements de l’école, on l’envoya faire ses  études scolaires au petit séminaire d’Ornans.

    Le jeune Bigandet figure parmi les lauréats du petit séminaire jusqu’en 1828. Il était dans « la seizième année de son âge quand il alla commencer à Besançon son cours de théologie. Au témoignage de ses maîtres, il s’y distingua par sa piété, son aptitude et ses progrès dans la science sacrée. En 1832, il fut envoyé comme professeur au petit séminaire de Marnay. Maître dévoué, intelli­gent, d’un caractère vif et aimable, il se consacra pendant quelques années à l’enseignement classique. Mais Dieu l’appelait à une vocation plus laborieuse, et en 1836, il entrait au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris.

    Dès l’enfance, on put donc remarquer dans le jeune Bigandet cette ardeur au travail et cette admirable énergie de caractère qui devaient plus tard lui faire entreprendre et mener à bonne fin de si grandes choses.

    Après une année d’épreuves à la rue du Bac, l’ancien professeur de Marnay recevait la prêtrise, le 18 février 1837, des mains du pieux fondateur de l’Œuvre de la Sainte-Enfance, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, dans la chapelle des Missions-Étrangères.

    Le jeune missionnaire aspirait sans doute à être envoyé dans une de ces missions de la Société, si nombreuses à cette époque, où il pourrait gagner la palme du martyre, comme venaient de le faire les Vénérables Marchand et Gagelin, ses compatriotes.

    Dieu en avait disposé autrement : ses supérieurs l’envoyèrent en Malaisie. Après 130 jours d’une traversée des plus périlleuses, il arriva à Pinang, résidence du Vicaire apostolique de la presqu’île de Malacca. Ce prélat avait aussi juridiction sur le Tennasserirn, dont deux principales villes, Tavoy et Mergui, autrefois partie intégrante du royaume de Siam, avaient, à la suite d’une guerre de 15 ans (1754-1768), passé sous la domination des Birmans.

    A peine remis des fatigues du voyage, M. Bigandet reçut l’ordre d’accompagner M. Régnier à Mergui. Il était dans toute la vigueur de la jeunesse et la ferveur du zèle apostolique.

    Trois ans seulement après son arrivée, il composait en langue bir­mane, une Vie de Notre-Seigneur et un Recueil de Prières, deux bons ouvrages qui, jusqu’à nos jours, n’ont pas cessé d’être en usage dans les Missions de Birmanie.

    Capable désormais de se faire comprendre, il se voua à l’évangéli­sation des infidèles. Ses soins et son affection se partagèrent entre les deux tribus qui habitaient le pays : celle des Carians et celle de la population indienne, refoulée dans les montagnes et les forêts. Sept ans se passèrent dans ces rudes labeurs, où le zélé missionnaire sut mettre à profit les moindres circonstances pour gagner des âmes à Dieu. Il fut remarqué de ses supérieurs. Mgr Boucho, Vicaire Apostolique de la presqu’île de Malacca, pensa qu’il serait pour lui un auxiliaire précieux dans l’administration de la Mission. Il l’appela près de lui en 1843, et lui confia l’importante paroisse de Pinang, avec la charge de provicaire. Grâce à son énergie et à ses qualités administratives, le nouveau curé de Pinang eut bientôt transformé sa paroisse. Malgré ses occupations multiples, il sut trouver le temps d’étudier à fond la langue malaise. En même temps, il transcrivait en caractères romains tous les livres religieux et classiques en usage dans le Vicariat, adressait aux journaux de l’endroit des articles remarquables, collaborait activement avec son évêque à la rédaction des « Litteræ Pastorales » et des « Avis aux missionnaires », ouvra­ges de haute valeur. Il réglait de concert avec Rome le diflérend survenu entre les missionnaires de la Société et les prêtres portugais établis à Singapore et à Malacca. Mais de toutes ces occupations, il en était une particulièrement chère à son cœur : l’éducation de la jeunesse. Il se fit tout d’abord lui-même instituteur, et réussit par ses talents et ses manières affables à conquérir l’estime de toute la colonie. Il entreprit ensuite la construction de vastes établissements scolaires. Il confia l’un celui des garçons, aux Frères des Écoles Chrétiennes ; l’autre, celui des filles, aux religieuses du Saint-Enfant Jésus, dites Dames de Saint-Maur, 1851.

    Dès l’année 1846, Mgr Boucho avait fait choix de M. Bigandet pour son coadjuteur avec future succession. Quoique les bulles d’évêque de Ramatha lui fussent parvenues cette année-là même. M. Bigandet ne put consentir à recevoir la consécration épiscopale. Il continua, pendant dix ans encore, à travailler au milieu de ses chers paroissiens. L’église devint bientôt trop étroite, et il dut son­ger à la remplacer par une construction plus vaste et plus rappro­chée du centre de la ville.

    A cette époque, la mission de Birmanie confiée aux Oblats de Marie de Turin, traversait une crise doublement pénible. En 1848, le gouvernement de Sardaigne avait décrété la spoliation des congrégations et corporations religieuses. Celle des Oblats eut le privilège de lui être particulièrement odieuse. Le recrutement de nouveaux religieux devint de plus en plus difficile, et le manque de ressources contraignit plusieurs missionnaires à revenir en Europe.

    En face de cette détresse, le Vicaire apostolique, Mgr Balma, s’adressa à Rome, et demanda en même temps à Mgr Boucho si la Société des Missions-Étrangères de Paris consentirait à prendre en main l’administration de son Vicariat. L’Évêque de Malacca, appréciant l’utilité qu’il y aurait à ouvrir, par la Birmanie, une voie de communication avec les missions de la Chine occidentale, fit un rapport favorable. D’un autre côté, la Sacrée Congrégation de la Propagande pressait d’accepter. Le Séminaire de Paris se rendit à ces instances, et il fut convenu qu’on enverrait de la presqu’île de Malacca en Birmanie, un supérieur et cinq missionnaires. Ce petit nombre de prêtres français paraissait suffisant, parce que plusieurs Oblats devaient rester dans la Mission.

    Le Supérieur était désigné d’avance ; ce fut Mgr Bigandet, sacré évêque de Ramatha, le 30 mars 1856, avec le double titre de coad­juteur de la Mission de Malacca et d’administrateur d’Ava et Pégou. La Providence l’avait préparé de longue main à la noble et longue carrière qui s’ouvrait devant lui.

    La Birmanie comptait environ dix millions d’habitants, dispersés depuis les frontières de Chine jusqu’au golfe de Martaban, et apparte­nant à des races diverses : les Birmans, les Talaïns, les Shans, les Chins, les Carians, les Kakyns, les Yaou. Les chrétiens étaient au nombre de trois à quatre mille. La guerre des Anglais qui venaient, en 1852, de conquérir une partie du pays, avait amoncelé bien des ruines. Sous le rapport matériel, écrivait le jeune prélat, les besoins étaient immenses : des églises dévastées, des presbytères détruits, des « écoles ruinées, et pour remédier à ces maux, aucune res­ssource ; l’avenir même était engagé. Sous le rapport spirituel, la situation paraissait meilleure ; mais elle était loin d’être brillante. A Rangoon même, où nous nous rendîmes après trois semaines de séjour à Moulmein, il n’y avait pour servir d’église et de pres­bytère qu’une misérable cabane qui s’écroula quatre jours après notre arrivée ; mais les chrétiens étaient fervents.

    Les autres postes, Myaung-mya, Bassein, etc. ; étaient dans le même dénuement.

    Après s’être fixé à Rangoon, l’intrépide apôtre avait, dès l’an­née 1856, visité les principales stations de la Basse-Birmanie et pourvu, autant que possible, à leurs besoins. Il se prépara ensuite à partir pour la Birmanie supérieure avec M. Barbe. Il se rendit à Mandalay, capitale de l’empire Birman, où le roi le reçut avec bien­veillance, lui fournit des éléphants pour visiter ses chrétientés, et lui donna l’autorisation d’aller à Bhamo, ville importante, sur la fron­tière chinoise, qu’il se proposait d’explorer. Il resta quinze jours à Bhamo, se rendit compte des avantages que procurerait à la Mission, aussi bien qu’au commerce, l’exécution d’une route vers la Chine, et continua à parcourir les diverses chrétientés dont il désirait relever les ruines. A Toungoo, ancienne capitale d’un royaume indépendant, où travaillait avec le plus grand zèle le P. D’Cruz, missionnaire de la Propagande, récemment agrégé à la mission de Birmanie, une simple hutte en bambou servait de résidence, et une pauvre cabane, de chapelle pour les soldats catholiques de la garnison. De Toun­goo, la petite caravane se rendit à Shué-gyin, traversa la langue de terre qui sépare la rivière du Littang de celle du Pégou, et arriva à l’ancienne ville du même nom. La vue de cette profonde misère jeta un peu d’inquiétude dans le cœur du zélé Pasteur. Nous venions de visiter, dit-il, la plus grande partie de notre Mission ; partout, dans les presbytères ou dans les églises, quand il en « existait, nous avions vu le dénuement le plus absolu ; chez les chrétiens, la misère la plus affreuse. Afin de pourvoir aux besoins des uns et des autres, nous n’avions rien et nous songions à l’avenir avec inquiétude . — Mais enfin, s’écrie M. Barbe, à tous les maux il y a un remède. Eh bien ! Monseigneur voici ce que je propose : empruntez une somme de 15,000 francs à Paris, remboursez-la en trois annuités de 5,000 francs chacune, et peut-être pourrez-vous ainsi parer aux premières difficultés. Ce conseil fut un trait de lumière ; nous le suivîmes, et l’état de la Mission s’améliora.

    Vers la fin de février 1857, Mgr Bigandet était de retour à Rangoon.

    Au milieu de ces longues et pénibles courses qui n’avaient pas duré moins de six mois et demi, l’étude ne cessait d’être la compa­gne favorite du grand évêque. Chose merveilleuse et presque incroyable, il trouva le temps d’écrire en anglais son principal ouvrage : « La légende de Gaudama » , publié pour la première fois en 1858, un an seulement après son retour à Rangoon. Nous n’es­saierons pas d’analyser cette œuvre de maître connue de tout le monde savant, qui a valu à son auteur une renommée européenne. C’est, dit le Rangoon Times, une combinaison unique en son genre de science Pali et de recherches locales. Quant au style, il est étonnant, au dire des Anglais eux-mêmes, qu’il soit sorti de la plume d’un écrivain français. « La légende de Gaudama » a déjà eu trois éditions ; une quatrième ne tardera pas à paraître.

    Au sujet de l’état du christianisme en Birmanie, Mgr Bigandet écrivait, le 20 janvier 1858 : L’histoire de la Mission catholique, depuis 130 ans, peut se résumer en deux lignes : d’un côté efforts héroïques, persévérants et vraiment apostoliques, accompagnés de quelques succès ; de l’autre, commotions soudaines, qui ont emporté, détruit le résultat de ces efforts, empêché la prédication de l’Évangile, ou étouffé la bonne semence. Puis il ajoute cette note con­solante : Mais les temps sont changés, et nous avons moins à craindre les effets désastreux des rivalités politiques.

    En effet, l’influence européenne grandissait tous les jours dans cette partie de l’Indo-Chine. Les Anglais, maîtres des principales villes de la Birmanie, favorisaient les œuvres de la civilisation. De son côté, l’évêque de Ramatha ne manqua pas de profiter d’une ère si propice à la propagation de l’Évangile. Une connaissance approfondie du birman, de rares qualités naturelles, un grand esprit de tolérance, en dehors bien entendu des questions de principe, une foi énergique et persévérante, le rendirent bientôt maître de la situation. A son arrivée, il avait été pris pour un espion politique par le major Sparks ; il devint bientôt un de ses meilleurs amis. Tout en conservant, ainsi que ses illustres devanciers, les Pallu, les Laneau, les Lefebvre, etc., l’amour de sa patrie, Mgr Bigandet donna des preuves de son désin­téressement en matière politique, pour ne s’occuper que de l’exten­sion du royaume de Dieu parmi les peuples qui lui étaient confiés.

    En 1866, sur l’invitation du colonel Arthur Playre, alors gouver­neur de la Birmanie anglaise, il accompagna, en qualité d’interprète, la légation qui se rendait à Mandalay, pour conclure un important traité entre le gouvernement britannique et le roi birman, Mindoon.

    Les bons rapports de l’Évêque catholique avec la nation conqué­rante ne diminuaient en rien son dévouement à l’égard du peuple vaincu. Dans son histoire de la Mission, publiée en 1887, Mgr Bigan­det a raconté en détail les services rendus au catholicisme par le roi Mindoon, et lui-même le payait de retour par ses bons offices envers la famille royale. A l’exemple de l’illustre évêque d’Adran, Mgr Pigneau de Béhaine, nous le voyons porter un intérêt tout spécial au frère du roi, héritier présomptif du trône. Il sut se l’attacher au point que le prince n’hésita pas à lui confier l’éducation de plusieurs jeunes gens qui furent envoyés en France pour y étudier les arts et les sciences. En même temps, il plaçait quatre jeunes filles à l’école des Sœurs de Rangoon sous la tutelle de celui qu’il regardait comme son meil­leur ami. S’il eût vécu, écrit Mgr Bigandet, il est probable que, grâce à ses bonnes dispositions, la religion chrétienne eût fait de rapides progrès parmi les Birmans. On peut dire de lui qu’il est le dernier de sa race. Il n’aura pas de successeur digne de lui. A la mort du monarque actuel, les événements prouveront la vérité de mon assertion.

    C’est ainsi que vingt ans à l’avance, le grand Évêque prédisait la chute de la dynastie des Alongpra ; prédiction qu’il lui a été donné de voir se réaliser.

    De si grands talents et tant d’éminents services ne pouvaient passer inaperçus aux yeux du gouvernement français. Pour les récompenser, l’empereur Napoléon, par un décret du 31 mars 1866, nomma Mgr Bigandet chevalier de la Légion d’honneur. Les Anglais de leur côté, ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité, et en 1867, le premier ministre de la Grande-Bretagne adressait, au nom de son gouvernement, une lettre de remerciements à l’humble évêque pour son gracieux concours dans la légation du général Playre, à Man­dalav, et dans le traité qui en fut l’heureuse issue.

    Sur la fin de 1869, l’évêque de Ramatha revint en Europe pour prendre part au Concile du Vatican. Il était bien de ceux qui, suivant les belles paroles de Louis Veuillot, dans leur sublime travail appa­raissent couronnés de toutes les auréoles vraiment augustes que peut conquérir le labeur de la vie. Ils sont la poésie, l’enthousiasme de nos jours abaissés. Dieu avance chez les nations à naître sur les traces de leurs pieds saignants.

    Vicaire du Souverain Pontife, successeur des Apôtres, l’évêque de Ramatha, ainsi que ses vénérés collègues, n’hésita point à croire et à juger opportune la définition de l’infaillibilité pontificale.

    Pendant son séjour à Rome, Mgr Bigandet ne resta pas inactif. Effrayé de la lourde tâche qui pesait sur lui, il avait demandé à Rome, dès 1866, la division de la Birmanie en trois missions distinctes. La requête, approuvée par la Propagande, n’avait pas encore reçu une sanction définitive. Il eut quelques entrevues avec Mgr Jacobini, chargé plus spécialement par la Sacrée Congrégation d’étudier cette affaire, et la division de la Birmanie fut décidée. Deux Vicariats étaient formés : la Birmanie Méridionale et Septentrionale qui restè­rent confiées à la Société des Missions-Étrangères ; et une Préfecture apostolique, la Birmanie Orientale avec Toungoo pour centre, dont fut chargé le séminaire des Missions-Étrangères de Milan.

    Jusqu’alors, comme nous l’avons dit, Mgr Bigandet n’était que coadjuteur de Mgr Boucho et en même temps administrateur d’Ava et de Pegou. Voici dans quelles circonstances il fut choisi pour vicaire apostolique de la Birmanie méridionale. Pendant mon séjour à Rome, le cardinal Barnabo me dit qu’étant encore coadjuteur du vicaire apostolique de Malacca avec future succession, Mgr Bou­cho, accablé par l’âge et les infirmités, me réclamait pour l’administration de sa Mission. Cependant Son Éminence me laissait entière liberté de choisir entre Malacca et la Birmanie. Je deman­dai quelques jours pour réfléchir sur un sujet de si grande impor­tance. Après avoir pris devant Dieu ma détermination, je vins en faire part au cardinal, lui disant que tout en ressentant une grande affection pour la Mission de « Malacca, où j’avais travaillé pendant 14 ans, je pensais que le devoir m’appelait en Birmanie, où ma présence serait plus nécessaire, et où je voyais un plus vaste champ s’ouvrir devant moi. C’est de tout cœur que l’éminent cardinal approuva et ratifia mon choix.

    Ce fut donc en qualité de vicaire apostolique que Mgr Bigandet revint à  Rangoon en 1871 ; la population lui fit un accueil enthou­siaste, tandis que la Mission de Malacca déplorait la perte de ce prélat qu’elle considérait comme son futur pasteur.

    Le nouveau vicaire apostolique sacra un de ses missionnaires, M. Bourdon, évêque de Dardanie et vicaire apostolique de la Bir­manie Septentrionale ; et plein d’une ardeur qui, loin de diminuer, semblait s’accroître avec les années, il se livra tout entier au déve­loppement de sa Mission.

    Le grand obstacle à la conversion des Birmans est leur attachement au bouddhisme. Dans une lettre de 1858, Mgr Bigandet le décrit en ces termes : L’âme d’un Birman habite un centre où personne ne peut pénétrer. Leurs prêtres, les talapoins, les entretiennent dans ces croyances. A l’égard de la jeunesse, les maîtres d’écoles ou tala­poins, dit-il encore, ne s’adressent qu’à la mémoire, jamais à l’in­telligence. Un Birman ne sait ni penser ni réfléchir. Il dit : cela est, cela était. Pourquoi ? Il l’ignore et ne le cherche point. Le fait attire son attention, l’idée nullement. Tous les observateurs ont remarqué ce manque d’originalité des populations de l’Indo-Chine occidentale, des Birmans en particulier.

    Pour réagir contre ces dispositions, Mgr Bigandet avait ouvert une école au rez-de-chaussée de sa résidence ; il prenait plaisir à ensei­gner lui-même. Un des ministres protestants les plus en vue à Rangoon en fait ce portrait : Je le trouvai un jour de forte chaleur, dans une chambre chaude, enseignant le birman à une nombreuse classe de jeunes gens. Je fus surpris de voir un si grand évêque occupé à une si humble tâche.

    Pour l’importante question de l’éducation, le gouvernement local entrait pleinement dans les vues de l’évêque catholique. Aussi lors­qu’on résolut d’établir un syndicat ou conseil supérieur de l’Ins­truction publique, on n’hésita pas à lui en offrir la présidence. Mgr Bigandet déclina humblement cet honneur en faveur du Directeur de la Justice, et n’accepta que la vice-présidence qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie.

    Pour apprendre aux enfants à penser par eux-mêmes, à comparer les doctrines de leurs ancêtres avec celles de l’Évangile, il songea à établir des centres d’instruction dans toute la mission, en substituant à la méthode birmane la méthode d’enseignement usitée en Europe.

    Les villes de Rangoon, Moulmein et Bassein rivalisèrent bientôt de zèle pour construire des écoles, avec salles de travail, salles de classe, dortoirs, réfectoires, vastes et bien aérés. Auprès de l’école de Bassein, une imprimerie fut installée. L’évêque, aidé de ses missionnaires, prépara les livres qui furent imprimés en caractères birmans, et bientôt la Mission de Birmanie posséda tous les ouvrages de piété et d’instruction nécessaires. A Rangoon et à Moulmein, les écoles de garçons étaient confiées aux Frères des Écoles chrétiennes, et celles de filles aux religieuses du Bon-Pasteur et de Saint-Joseph de l’Apparition. A tous ces établissements était joint un orphelinat pour les enfants pauvres et abandonnés.

    L’éducation des filles, de beaucoup la plus difficile en Extrême-Orient, où la femme ne sait rien et ne doit rien savoir, attira l’atten­tion de Mgr Bigandet d’une manière toute particulière. Dans ce but, il fonda sous la direction des Sœurs du Bon-Pasteur, un institut qui prit le nom de Congrégation de Saint-François-Xavier, pour former le personnel destiné aux écoles de village. Ces sœurs indigènes, vêtues d’une robe et d’un voile noirs, font la classe et enseignent le caté­chisme. C’est un spectacle admirable de voir, au milieu des forêts des Carians, ces jeunes filles, pour la plupart nées païennes, passant leur vie à enseigner la lecture, l’écriture, la couture, et à faire connaître le nom et la loi du vrai Dieu.

    Une autre œuvre , la plus importante de toutes, fut l’objet des préoccupations de Mgr de Ramatha ; la formation de prêtres indi­gènes et de catéchistes, qui sauraient la langue du pays et s’insinue­raient plus facilement parmi le peuple, pour lui apprendre les élé­ments de la religion. Il parvint à élever dix birmans au sacerdoce. Et quelque temps avant sa mort, il jeta, à Myaung-mya, les fondements d’un établissement destiné au même but.

    En 1880, sur l’ordre du Souverain Pontife, Mgr Bigandet se ren­dait à Singapore pour le synode des vicaires apostoliques de l’Indo­-Chine. Grâce à son habile direction, un grand progrès fut réalisé dans ces missions sous le rapport de l’uniformité de la discipline ecclésiastique.

    A tous ces moyens de propagande par les écoles, par les orphelinats, par les catéchismes, l’évêque missionnaire ajoutait les tournées pas­torales qu’il faisait chaque année ; et dans lesquelles il réunissait autour de lui les populations des villages chrétiens, pour leur prêcher la parole évangélique. Il est impossible, écrit-il, d’expri­mer tout le bonheur que ressent un missionnaire qui, après de longues courses, où il n’a rencontré que des païens, se trouve tout à  coup au milieu d’une chrétienté fidèle, dans une église qui arbore en triomphe, au sommet de son clocher, le signe consolant de notre rédemption. Il restait plusieurs jours dans ces stations, adminis­trant le baptême et la confirmation, prêchant, faisant le catéchisme à

    ces braves gens. Le presbytère, dit-il, ne désemplissait pas de néophytes qui venaient voir leur premier pasteur, converser avec lui et  recevoir ses conseils.

    Sous un chef si laborieux, l’état de la Mission s’améliora considé­rablement ; au lieu des trois ou quatre milliers de fidèles que l’évêque de Ramatha avait trouvés à son arrivée en Birmanie, c’est 30,000 et plus qu’il lègue à la sollicitude de son coadjuteur et successeur dans le gouvernement de la Birmanie Méridionale.

    Cette esquisse rapide de la vie et des travaux de Mgr Bigandet suffit pour expliquer la popularité et l’influence dont il jouissait en Birmanie. Jamais évêque catholique ne fut plus admiré des Anglais. Les fêtes de son jubilé sacerdotal à Rangoon, 1887, le prouvèrent hautement. Toute la population, ayant à sa tête le représentant du gouvernement, tint à rendre un hommage public aux vertus et au dévouement du « bon vieil évêque », comme on l’appelait d’ordi­naire. En son honneur, une médaille d’or fut frappée et une bourse fondée à perpétuité en faveur des écoles. Nous ne pouvons résister à citer ici les mémorables paroles que le grand évêque prononça à cette occasion, et qui lui valurent à sa sortie une véritable ovation. C’est maintenant, s’écria-t-il, que je récolte au centuple les fruits de la bonne semence qu’il m’a été donné de jeter à pleines mains durant les cinquante années de mon séjour dans ces contrées devenues ma patrie d’adoption. Aussi, me sens-je heureux d’avoir échangé l’Occident pour l’Orient, l’Europe pour l’Asie, la France pour la Bir­manie. Après un demi-siècle, je puis dire sans hésiter que mon choix a été des meilleurs, et une source de joie pour moi. J’ai trouvé dans ma Mission une famille d’enfants bien-aimés, et parmi mes connaissances, un large cercle de vrais et sincères amis. Témoin la sympathique assemblée qui, en ce moment, se presse autour de moi.

    Cette notice biographique du premier évêque de Rangoon, ne serait pas complète, si nous n’y ajoutions quelques détails sur sa physionomie et sa vie privée. D’une taille élancée, d’un tempéra­ment sec et robuste, Mgr de Ramatha faisait paraître sur son large front et dans ses yeux extraordinairement vifs les qualités maîtres­ses de son caractère ; une intelligence aussi prompte que profonde, jointe à une activité dévorante et à une mémoire des plus heureu­ses. (La figure était ovale, le nez bien proportionné, la bouche moyenne, le menton court et arrondi). Au premier abord, il paraissait froid et peu communicatif. Il ne pouvait en être autrement chez un homme dont l’esprit était continuellement absorbé par la pensée ou par l’étude de quelque grave question. Lui avait-on donné un sujet de conversation, aussitôt son visage, auparavant si austère, s’épanouissait, et le conseil, l’explication demandée, ne se faisait pas attendre. C’est en termes clairs, précis et appuyés de raisons solides, que le bon évêque traçait la ligne de conduite à suivre, tout en lais­sant à chacun une entière liberté de se ranger ou non à sa manière de voir. Ce grand esprit de tolérance l’a fait comparer par les Anglais au cardinal Manning. Aussi, dans toutes les questions relatives au bien-être général des Birmans, ses avis furent-ils toujours suivis à la lettre par le gouvernement lui-même. Le premier, il émit l’opinion que les fonctions des religieux bouddhistes étaient plutôt celles d’éducateurs de la jeunesse que de prêtres voués à la propagation de la religion de Gandama. Son opinion a servi de base au système actuel de l’ins­truction publique en Birmanie.

    Loin de la capitale et des affaires, Monseigneur était un tout autre homme. Dans l’intimité avec ses missionnaires et les chrétiens, sa conversation était des plus agréables. Il révélait les trésors d’une bonté vraiment paternelle par sa grande condescendance, particuliè­rement envers les petits et les faibles, par une amitié forte et dura­ble avec les autres. C’est ainsi que les prêtres indigènes furent toujours traités par lui en enfants privilégiés.

    Apôtre zélé, écrivain de marque, diplomate habile, éducateur hors ligne, Mgr Bigandet joignait à toutes ces qualités une sainteté éprouvée qui consistait plutôt en un grand esprit de foi qu’en dévotions minutieuses. Levé tous les jours, même dans son âge avancé, à quatre heures et demie, il fut constamment fidèle à l’exercice de la méditation et à la préparation à la sainte Messe, qu’il célébrait ordinairement dans la chapelle des Sœurs de Rangoon. Rentré à huit heures, il se livrait à l’étude ou à sa nombreuse corres­pondance, recevait les visiteurs, et sous ce rapport, son hospitalité était parfaite.

    La porte de la résidence et même de sa chambre était ouverte à tout le monde. Il se faisait tout à tous, au pauvre comme au riche, à l’étranger comme à ses ouailles. Vers 4 heures du soir, Monsei­gneur sortait de nouveau pour entendre les confessions des reli­gieuses et des enfants et enseigner le catéchisme. De retour à 6 heures, on le voyait jusqu’au moment du dîner entièrement occupé à ses exercices de piété. Sa pauvreté n’était pas moins admirable. Ayant à sa disposition de fortes sommes d’argent, l’évêque de Ra­matha a mis en pratique toute sa vie et au plus haut degré, cet esprit de pauvreté qui sied si bien à l’homme apostolique. Les pertes considérables qu’il eut plus d’une fois à subir parurent ne faire aucune impression sur cette âme fortement trempée et entièrement détachée des biens du monde. Sa demeure était un palais plutôt apostolique qu’épiscopal, où l’on remarquait un vieux bureau, un bois de lit plus vieux encore et quelques chaises ordinaires ; il ne voulut jamais se procurer une « easy-chair », chaise longue qu’il appelait « lazy~chair », ou chaise bonne pour les paresseux. Ses vête­ments étaient également pauvres, et sans les soins des bonnes reli­gieuses, il eût volontiers poussé la pauvreté jusqu’aux dernières limites.

    Grâce à cette sage économie dans le maniement des ressources, il put faire face à des dépenses énormes qui, dans d’autres mains, auraient vite épuisé un budget plus considérable. S’il a reçu beaucoup, il a aussi beaucoup dépensé, et Dieu seul connaît les misères qu’il a soulagées, spécialement dans l’asile de vieillards infirmes qu’il fonda à l’occasion de ses noces d’or, comme aussi le nombre d’orphelins qu’il a sauvés de la pauvreté et du vice. Celui qui pas­sait pour riche, n’a laissé en mourant que la somme modique de 2,000 roupies. De lui, comme de l’homme juste de nos saints livres, on peut dire : Dispersit, dedit pauperibus ; justitia ejus manet in sœculum sœculi ; cornu ejus exaltabitur in gloria.

    Oui, ô Père bien-aimé, le souvenir de vos vertus apostoliques demeurera à jamais impérissable dans cette mission de Birmanie que, selon les paroles de votre digne successeur, vous avez empreinte du sceau de votre grand cœur et de votre génie . Véritable émule de saint Paul, votre patron et votre modèle, vous nous laissez vos exemples et vos leçons. Puissions-nous marcher sur vos traces et nous rendre de plus en plus dignes de notre vocation et de vous. Du haut du ciel, où nous aimons à vous contempler, n’oubliez pas ceux qui furent et demeurent toujours vos enfants. Là-haut, plus encore qu’au milieu de nous, daignez vous montrer toujours, selon les expressions du poète de votre jubilé sacerdotal, l’Apôtre de la Birmanie.

    Birmaniœ diceris Apostolus, hocque

    Nomen habes jam nunc, posteritasque dabit.

     

    L’heure était venue pour l’illustre doyen de notre chère Société, de recevoir la récompense promise au bon serviteur. Il sentait sa fin approcher et voulut confier sa Mission à un prélat digne de continuer son œuvre. En 1893, il sacra évêque de Limyre un de ses mission­naires, M. Cardot, et le prit pour coadjuteur avec future succession. Ce fut un jour de joie pour tout le monde, écrivait le vieil évê­que dans son dernier compte-rendu de la Mission, mais très particulièrement pour moi ; car je me disais que désormais je pourrais mourir tranquille  quand il plairait à Dieu de m’appeler à lui.

    Depuis plusieurs mois, écrit Mgr Cardot, les forces de Mgr Bigandet diminuaient visiblement. En novembre dernier, il lui avait été impossible de présider les exercices de la retraite annuelle des missionnaires, et, depuis, il souffrait de fréquentes indispositions.

    Vers la fin de février, il voulut aller visiter Mergui, qu’il avait évangélisé au début de sa carrière apostolique. Ce devait être sa dernière visite pastorale. Contre l’ordinaire, il revint « de ce voyage plus fatigué qu’il n’était en partant.

    Il se remit cependant à son travail de chaque jour avec son énergie habituelle, et rien ne faisait prévoir que sa fin fût si proche. Le mer­credi 14 mars, il entendit encore un bon nombre de confessions, et il en parut très fatigué. Le lendemain matin, il ne put se lever ; il avait une fièvre très forte et respirait difficilement. Le docteur, appelé, constata un commencement de pneumonie. Tout espoir de sauver le cher et vénéré malade était perdu. On l’avertit de son état, et avec le plus grand calme d’esprit, il se prépara aux derniers sacrements en pleine connaissance et avec les sentiments de la foi la plus vive. Depuis ce moment, il ne parlait aux missionnaires qui l’assistaient qu’à de rares intervalles. Mais presque continuellement ses lèvres murmuraient des prières dont on saisissait par moments quelques mots. Il expira le lundi 19 mars, fête de saint Joseph, à midi précis, sans agonie apparente, au milieu des larmes de tous les confrères présents.

    Dans ses dernières années, à la retraite annuelle, il ne manquait jamais de s’appliquer lui-même les paroles de saint Paul à Timothée : Ego jam dilabor, et tempus resolutionis meœ instat. Dès qu’il nous eut quittés, nous pouvions continuer le texte pour lui : Bonum cer­tamen certavi, fidem servavi, in reliquo reposita est mihi corona justitiœ ?

    Je n’essaierai pas de dire, ajoute Mgr Cardot, combien nous ressentons la perte que nous avons faite. Mgr Bigandet nous semblait si nécessaire à cette mission qu’il a fondée et gouvernée pendant de longues années, que nous ne pûmes nous faire à  la triste réalité de ne plus le voir au milieu de nous. Malgré son grand âge, nous es­périons le garder quelques années encore. Nous avions tant besoin de son expérience, de l’exemple de ses vertus et de sa grande influence dans ce pays. Moi plus que tout autre, j’ai bien le droit de le pleurer. Je ne pensais guère, en juin dernier, quand je fus sacré par lui comme coadjuteur, que j’aurais  si tôt à déplorer la perte de celui que j’appelais mon père, et pour lequel j’avais l’affection la plus sincère. J’aurais désiré me mûrir sous sa direction, pour apprendre à porter la lourde charge de vicaire apostolique qui vient de m’incomber. Notre-Seigneur en a disposé autrement, que sa sainte volonté soit faite !

    Les funérailles de Mgr Bigandet furent un vrai triomphe. On y voyait le gouverneur de la Birmanie, les autorités civiles, l’évêque anglican et plusieurs ministres, enfin une foule de « toutes races, de tous pays et de toutes religions, qu’on a évaluée à plus de 20,000 personnes.  Sa mort est non seulement une perte pour nous, mais pour le pays tout entier. Il était aimé et estimé de tous ; aussi tous prennent-ils part à notre deuil.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 435
    • Pays : Thailande
    • Année : 1837