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Louis BIET (1845-1886)

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    M. Louis-Marie Biet était né à Langres, le 27 avril 1845;c'était le huitième et dernier enfant des époux Biet-Dérosier. Nous emprun­tons au récit publié dans l'Avenir de la Haute-Marne par un de ses amis d'enfance, les détails qui suivent sur les premières années de notre confrère.

    Dès le lendemain de sa naissance, il fut porté sur les fonts du baptême où il reçut les noms de Marie et de Louis de Gonzague.

    Il était dès lors sous les auspices de la Reine des Vierges et du patron de la jeunesse studieuse.

    Avec le lait, il puisa la piété au sein maternel. Si le poëte a pu dire avec grande justesse : Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère, Louis-Marie Biet eut ce bonheur, mais il put à peine le goûter, car il était orphelin avant d'avoir sept ans.

    L'enfant n'a pas encore conscience des choses et déjà son esprit, se laisse pénétrer, sa mémoire s'enrichit, son cœur se forme. Quand une mort prématurée enleva Mme Biet, cette pieuse et douce mère avait déjà imprimé son cachet sur l'âme si tendre de son fils qui, du reste, ne verra jamais dans les membres de sa patriarcale famille que des exemples de foi vive et de généreuse énergie.

    Il retrouva une seconde mère dans l'admirable épouse qui, en deve­nant la compagne de M. Biet, soutint ce nouvel Abraham dans tous ses sacrifices. Généreuse chrétienne, après avoir rendu à Dieu tous ceux dont il lui avait confié la garde, elle monta elle-même sur l'autel de l'holocauste et se fit religieuse à l'âge de 50 ans passés.

    Un des frères aînés de Louis, était sur le point de se marier quand, l'une des veilles de son mariage, il s'enfuit à la Trappe, sans avertir personne. Il y fut toujours un religieux modèle et mourut dans les saints exercices de la pénitence.

    En 1855, son deuxième frère Joseph, partait pour évangéliser la Mandchourie. Il fut jeté à l'eau par les pirates dans la mer Jaune.

    A leur tour, Alexandre et Félix quittèrent l'un après l'autre la maison paternelle pour le séminaire des Missions-Étrangères et ensuite le Thibet, dont le dernier est le Vicaire apostolique depuis quelques années.

    L'aînée des sœurs mourut à Paris au noviciat des filles de Saint-Vincent de Paul, et l'humble cortège qui la conduisit à sa dernière demeure se heurta au scandaleux enfouissement de Lamennais.

    Une autre, quoique de faible constitution, put faire ses vœux en la même maison et, après avoir tenu plusieurs années l'école à Dijon, jalouse de ses frères, elle demanda et obtint les dures joies de l'apostolat : elle fut envoyée au Brésil.

    C'est ainsi que successivement le vide se faisait autour de Louis et que disparaissaient les visages amis qui s'étaient penchés souriants sur son berceau. Chaque année apportait une blessure à cette âme jeune et aimante, et la plaie se cicatrisait à peine qu'une nouvelle séparation venait la raviver.

    Ainsi se brisaient les unes après les autres les fibres de son cœur.

    Craignait-il de nouer une liaison dont la rupture serait bientôt pour son âme un nouveau brisement; ou bien s'attendait-il à ne pas être compris dès l'abord? je ne sais, mais Louis avait la nature de la sensitive. Il était peu communicatif; avant de s'ouvrir il avait besoin de bien connaître; d'instinct il se repliait sur lui-même.

    Son large front dénotait une idée fixe et bien arrêtée; sa lèvre inférieure finement railleuse indiquait son indifférence pour quiconque ne saurait comprendre et saisir cette, pensée.

    D'ordinaire, il est une heure dans la vie, où l'âme ardente et éprise de l'idéal s'interroge anxieusement et se demande quelle voie elle va suivre. Elle s'arrête alors hésitante et éprouve d'indicibles émotions. Et, quel n'est pas son bonheur quand, nouveau Tobie, elle voit un autre Raphaël soulever devant ses yeux un coin du voile de l'avenir et lui tendre une main pour la guider !

    Mais il est certaines âmes d'élite, passionnées d'instinct pour les grandes choses et qui, sans louvoyer, vont droit leur chemin, dédai­gnant les pensées et les étonnements du vulgaire.

    Louis Biet était une de ces âmes. Dès l'enfance il distingua l'étoile qui devait le diriger et le conduire au port. Il ne parut pas hésiter un seul instant sur sa vocation.

    Le sacrifice était son but, le détachement ferait sa vie.

    Après avoir appris à lire et à écrire près de la  tante Chauvelot, dont le souvenir est resté gravé dans l’esprit de ses anciens petits élèves, Louis Biet passa deux ou trois ans chez les Frères de la rue Sainte-Barbe. Après sa première communion, il fut admis au Petit-­Séminaire en 1857.

    Il avait été initié à la grammaire latine par son frère Félix qui, cette même année, y faisait avec succès sa rhétorique.

    En 1862 Louis venait d'avoir 17 ans, quand le vénéré M. Manois, supérieur du Petit-Séminaire, l'appela à la tonsure. Il n'hésita point, il accepta tranquillement et simplement. Le sacerdoce n'est-il pas le chemin du sacrifice ?

    Les âpres joies du sacrifice, il les a toujours convoitées; c'est pour les savourer qu'il entra dans le sanctuaire et qu'il appelait de ses vœux le jour où il pourrait gravir les degrés de l'autel et, à la suite de ses frères, voler vers l'Extrême-Orient pour convertir et sauver les âmes.

    Louis Biet dut, même dès l'enfance, rêver des missions. La maison paternelle était un musée chinois.

    La famille Biet formait à elle seule une dizaine de la Propagation de la Foi; c'était une offrande annuelle de 26 francs, qui lui assurait un exemplaire des Annales. Avec quelle ardeur le jeune Louis dévorait ces pages qui lui racontaient la vieet les dangers de ses frères.       .

    Il céda peut-être à son tour à l'entraînement de l'exemple, mais assurément pas à celui de la parole, car, à la rue du Bac pas plus que dans l'Extrême-Orient, ses frères ne lui ont jamais ouvert la bouche sur les missions.

    Sa vocation, il m'a dit plusieurs fois la devoir aux prières de sa sainte Mère. Le courage pour la suivre, il le puisa dans l'atmosphère de la famille.

    Etant encore au Petit-Séminaire, écrit un autre de ses condis­ciples, il s'ouvrit de ses projets à M. Manois, qui les accueillit non sans tristesse :  Quoi ! pensait-il, trois frères déjà portent au  loin le nom de Jésus-Christ, et voici que le dernier, le Benjamin de la famille, suivant leurs  nobles traces, abandonnerait aussi son vieux père ! Mais le cœur de celui-ci, tout vaillant qu'il était, se briserait cette fois, et les cheveux blancs de Jacob descendraient avec douleur dans le  tombeau !

    Le digne supérieur toutefois ne se fit pas illusion, et le lendemain il disait à un prêtre de Langres:  Quelle douleur pour cette famille ! Et pourtant je ne crois pas qu'il soit en mon  pouvoir d'arrêter  l'élan de ce jeune homme. Le pourrais-je que je ne le ferais pas,  car ce  serait empêcher l'œuvre de Dieu.

    Après avoir fait sa philosophie au Grand-Séminaire de Langres, Louis Biet, fixé sur sa vocation, demanda le consentement de son vieux père. Le généreux chrétien était trop sage pour résister à l’appel de Dieu sur ses enfants. Il donna son consentement et laissa partir son Benjamin.

    Le 25 août 1864, Louis Biet entrait au séminaire des Missions­-Étrangères. Dans sa vie de séminariste, rien d'extraordinaire, mais partout il se montre l'homme de la règle et du devoir. Très réservés jusque-là sur l'affaire de sa vocation, ses aînés le soutiennent de leurs conseils dès qu'ils le savent à Paris. Son frère Félix lui écrit du Thibet :  Sois recueilli avant. tout, écoute les anciens, ne critique personne, occupe-toi de vivre avec Notre-Seigneur et de faire ton devoir... Un des grands points de l'esprit du séminaire des Missions, c'est le recueillement intérieur habituel; il faut bien te mettre cela en tête : tu seras bon missionnaire à proportion que tu auras pris cet esprit à Paris.

    L'Aspirant suivait à la lettre ces conseils de l'expérience et de l'amitié. Des lettres qu'il écrit alors pour guider la vocation d'un condisciple respirent cet esprit d'union à Notre-Seigneur. En Jésus crucifié, c'est ainsi qu'elles se terminent toutes.  Vous verrez, dit-il à son ami, que la vie de notre séminaire est très simple, très douce et même très libre, pour permettre à chacun de servir Dieu avec ferveur. De bons pères nous conduisent, et on les aime beau­coup. L'amour des frères est au premier rang; on ne juge point et l'on marche sous l'œil de Dieu, comme si l'on était en mission.

    Ordonné prêtre le 21 décembre 1867, le P. Bien partit le 15 mars suivant pour la Birmanie.. Après quelques semaines passées à Rangoon, il était envoyé à Bassein, pour y étudier ;la langue Birmane.  Notre établissement de Bassein, écrit-il, a de charmants enfants dont on fera ce que le Bon Dieu voudra, des catéchistes, des prêtres, ou simplement des hommes, car beaucoup sont encore sauvages.

    En 1870 la mission de Birmanie, ayant été divisée en trois vicariats, le P. Biet suivit Mgr Bourdon, et fut placé au poste de Nabek, dans la Haute Birmanie. Diverses circonstances, l'amenèrent ensuite à passer dans la Birmanie Méridionale où nous le trouvons dès 1878, chargé de la chrétienté indigène de Moulmein. Une paroisse comptant environ un millier d'âmes avec deux écoles, l'une birmane, l'autre indienne, au milieu d'une immense population de païens à évangéliser, tel est le champ dans lequel il s'est dépensé avec zèle jusqu'à son dernier soupir. C'est, en effet, dans l'exercice des fonctions de son ministère que notre confrère a trouvé la mort.

    Le samedi 4 septembre 1886, écrit M. Cardot, le P. Biet sortit après son dîner, entre 5 h. 1/2 et 6 heures, pour faire, selon son habitude, la visite de quelques-uns de ses chrétiens. Il se fit con­duire à la maison d'un M. Ramos, assez éloignée du centre de la ville. Ce pauvre homme l'habitait seul avec sa femme. Tout en causant, la nuit vint; ils étaient tous les trois dans la salle intérieure, au salon, quand vers 7 h. 1/2 les chiens aboyèrent violemment. Une petite fille Birmane qui se tenait à l'extérieur sur la vérandah regarda en bas et vint annoncer à M Ramos l'arrivée de visiteurs. Celui-ci sortit du salon et alla près de l'escalier sur la vérandah pour les recevoir. A peine y était-il arrivé qu'un coup de revolver fut tiré sur lui; le pauvre homme s'enfuit vers le salon, mais il y fut suivi par ses meurtriers qui le renversèrent et le poignardèrent en quelques secondes. Le P. Biet avec Mme Ramos et la petite Birmane se jetè­rent aussitôt dans la chambre de derrière pour gagner l'escalier. La porte en était malheureusement fermée.

    Pendant que le Père cherchait à soulever le verrou, un des assas­sins était sur lui et lui tirait un coup de revolver qui ne l'atteignit pas. Mme Ramos et la petite fille se sauvèrent alors par une chambre de côté, et, à partir de ce moment, ce n'est que par les traces de sang laissées par notre pauvre confrère, pendant sa dou­loureuse passion, et par les blessures qu'il reçut que l'on peut se rendre compte de ce qui se passa. Le P. Biet dut lutter un instant avec son assassin à côté de la porte qu'il voulait ouvrir, car là, une étagère était renversée. Puis, étant parvenu à se dégager, il dut courir au salon pour essayer de s'échapper par la vérandah. Pendant ce trajet de quelques secondes, il reçut, sans doute à bout portant, dans le dos, les trois balles de revolver, dont deux le traversèrent de part en part. En arrivant sur la vérandah, il rencontra de nou­veaux assassins qui le poignardèrent. De cet endroit jusqu'au bas de l'escalier où notre pauvre confrère est tombé, ce n'étaient que jets de sang. Il reçut sept coups de couteau, tous en face, dont cinq du côté droit.

    L'artère du haut de la cuisse droite fut coupée et quand la vic­time est arrivée en bas, elle a dû tomber épuisée par la perte de son sang : sa soutane et ses vêtements en étaient complètement trempés.

    Habitant à près de deux milles anglais du théâtre de ce crime effroyable, je ne fus averti que vers 8 h. 1/2 : je partis aussitôt avec le P. de Chirac et nous arrivâmes vers 8 h.3/4. Le P. Biet était étendu où j'ai dit, de tout son long, les deux mains sur sa poitrine; il sem­blait avant de mourir avoir fait un effort pour les joindre dans une dernière prière ; sa figure était calme, il semblait dormir.

    Aucune des blessures reçues par notre confrère, écrit M. de Chirac, n'était mortelle sur le coup. Il se sera éteint peu à peu, en pleine connaissance de lui-même; voyant ses forces diminuer rapidement par la perte de son sang, il a dû se recueillir pour faire à Dieu, avec toute l'humilité et la foi vive de son âme, le sacrifice de sa vie. La posture dans laquelle nous l'avons trouvé, était bien celle d'un homme en prières; il avait, avant de mourir, ramené ses deux mains sur sa poitrine, près de son cœur, et la douceur qu'avait conservée son visage semblable à celui d'un homme qui sommeille donnait bien à entendre la joyeuse générosité avec laquelle il avait dû faire à Dieu son oblation.

    Quant aux causes de ce double crime qui a consterné là ville si tranquille de Moulmein, il est aujourd'hui bien avéré que la mort du cher P. Biet a été purement accidentelle, et que les meurtriers ne lui ont fait partager le sort de leur victime que pour se débarrasser d'un témoin. Soudoyés qu'ils étaient pour accomplir le meurtre de M. Ramos seulement, ils ont préféré, pour s'assurer l'impunité, outrepasser les ordres reçus. Pour M. Ramos, sa mort avait été décrétée par plusieurs Chinois, ses anciens débiteurs, dont il s'était fait des ennemis par une  trop grande ténacité dans ses poursuites et son amour pour la stricte justice. Ces détails sont maintenant hors de doute, avoués qu'ils sont par l'instigateur même du crime, arrêté depuis plusieurs jours avec une douzaine de gens suspects. Ce mal­heureux a témoigné un grand mécontentement et aussi un regret profond de ce que les exécuteurs de ses ordres aient tué, comme il dit, ce pauvre et bon prêtre.

    Il serait difficile de peindre la sympathie universelle et bien sin. cène dont nous avons reçu le témoignage unanime, sans distinction de religion ni de race, de même que le profond attachement que notre cher confrère s'était gagné ici d'un bon nombre même de païens et de dissidents. Jamais à Moulmein on n'avait vu pareille démonstra­tion. Plusieurs milliers de personnes ont tenu à faire cortège à ce prêtre qu'ils avaient eu en grand nombre pour père, en plus grand nombre pour bienfaiteur, et que tous savaient si disposé à leur faire du bien. Le corps du cher P. Biet a été, après l'autopsie, gardé jour et nuit par ses chrétiens dans son église de Mayangoon. Après un premier service célébré dans cette église, il a été transporté à celle de Saint-Patrick pour le service solennel, au milieu de l'escorte que j'ai mentionnée et au son de marches funèbres jouées par la fanfare des volontaires. Moi qui devais conduire le deuil, je suivais tout triste le bon ami que j'avais perdu.

     

    • Numéro : 969
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1868