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Alexandre BIET (1836-1891)

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    Nous sommes heureux de publier à la louange de M. Alexandre Biet les détails suivants qui nous ont été fournis par S. G. Mgr Félix Biet, Vicaire apostolique du Thibet, frère du regretté défunt :

    M. Alexandre Biet naquit à Langres (Haute-Marne) le 16 octo­bre 1836, il fit toutes ses études secondaires au petit séminaire de cette ville ; à 16 ans, il entrait au grand séminaire. Sa philosophie ter­minée, il suivit pendant trois ans les cours de théologie. Présenté par M. Lamy, le vénéré supérieur du grand séminaire, il fut admis en 1856, au Séminaire des Missions-Étrangères : il n’avait alors que 20 ans. Lorsqu’il eut terminé sa théologie, il remplit la charge d’infirmier, en attendant l’âge requis pour recevoir les saints ordres. Il exerça ses fonctions avec zèle espérant que les notions de médecine et la pratique des soins à donner aux malades lui seraient utiles en mission ; c’est dans ce même but que, pendant les vacances, il se rendait régulièrement à l’hôpital Necker, pour y panser les plaies, sous la direction du docteur de l’hospice. C’est ainsi qu’au Thibet il devint très populaire, et se concilia partout l’estime et la reconnaissance des païens par les soins intelligents qu’il ne cessa de donner à leurs malades. Le peuple thibétain n’ayant pas de médecins, cette œuvre de charité corporelle est le moyen le plus efficace pour attirer les païens à la religion.

    Ordonné prêtre en 1859, il fut destiné au Thibet et s’embarqua sur un voilier marchand, le 10 juillet de la même année, avec six jeunes missionnaires destinés à la Chine et à la Malaisie. La traversée fut longue et mouvementée. Arrivé à Hong-kong, avant la conclusion du traité de paix franco-chinois, il s’embarqua secrètement avec deux de ses compagnons destinés au Su-tchuen, et remonta la rivière de Canton sans être découvert par les douaniers. Le voyage par terre fut plus pénible et plus périlleux : les rebelles dévastaient la province du Su-tchuen, et ce n’est qu’à force de ruses, de marches et de contre­marches, que les trois missionnaires parvinrent enfin à Tchong-kin.

    Le P. Biet dut continuer seul sa route vers le Thibet. Lorsqu’il arriva à Talinpin auprès de Mgr Thomine des Mazures, son Vicaire apostolique, la dysenterie le força à s’aliter. Après un mois de repos, il se mit avec ardeur à l’étude de la langue chinoise, et sur l’ordre de son évêque visita sans relâche les chrétientés environnantes.

    Lorsqu’on sut que le traité de Tien-tsin avait été affiché à Lhassa, Mgr Thomine, malgré son grand âge, entreprit de se rendre à la capitale du bouddhisme avec tous ses missionnaires. M. Alexandre Biet fut alors placé à Ta-tsien-lou et nommé procureur de la mission. Il s’acquitta de cette fonction jusqu’en 1863, époque à laquelle M. Goutelle chassé de Kiang-ka vint le remplacer et l’envoya, en l’absence de Mgr Thomine, chez les sauvages Loutses qu’il devait évangéliser avec M. Gabriel Durand.

    La guerre déclarée entre le roitelet de Ta-tsien-lou et les Nia­rongbas ses voisins rendait la route impraticable. Après trois jours de voyage. M. Biet dut s’arrêter à Tongolo. Il essaya de passer le fleuve Ya-long-kiang malgré les avis du mandarin, mais la barque subit une décharge de coups de fusil qui força le P. Biet à revenir à la rive. Cette tentative prouvait l’impossibilité de continuer le voyage ; aussi le missionnaire revint-il à Tongolo, en attendant une occasion plus favorable.

    Le 4 novembre 1864, il fut rejoint à Tongolo par MM. Dubernard et Félix Biet qui devaient partir avec lui pour se rendre, le premier à Kiang-ka, le second à Bonga. A la fin de décembre, tous les villages étaient brûlés et les habitants dispersés sur une étendue de cinq jours de marche, entre le fleuve Ya-long-kiang et Lythang. Apprenant alors qu’un mandarin chinois devait se rendre à Lhassa à la tête d’une grande caravane, le P. Biet jugea l’occasion favorable pour entrer sans bruit au cœur du Thibet. Les préparatifs de voyage furent bientôt faits ; le 6 janvier 1865 les trois missionnaires montaient à cheval, et le 9 ils passaient le fleuve avec la caravane, à l’insu du mandarin qui trônait en avant dans sa belle chaise, escorté de soldats, de porteurs et de tireurs.

    Le voyage fut pénible, le thermomètre marquait chaque jour de 25º à 30º au-dessous de zéro, et, après un maigre repas de tsampa et de viande de yack gelée, il fallait coucher à la belle étoile, sur la dure, à côté de son cheval ; mais les missionnaires étaient jeunes, et le P. Alexandre Biet insensible à la souffrance, ne se plaignant jamais, l’homme de fer, le « russe Protopopoff » comme l’appelaient joyeu­sement ses compagnons, était bien l’homme qu’il fallait pour diriger un tel voyage. A Lythang, un chef de pasteurs qui connaissait les missionnaires, leur loua des chevaux plus vigoureux que ceux qu’ils montaient, et tout fut prêt pour continuer la route avec le mandarin. Celui-ci ayant connu notre présence envoya ses gens pour examiner nos passeports et déclara que si les étrangers ne quittaient pas sa suite, il ferait décapiter celui qui leur louerait des chevaux. Le chef des pasteurs se moqua de la menace, et lorsque les gens du manda­rin vinrent demander nos passeports, le P. Alexandre Biet répondit avec fermeté :  Dites à votre chef qu’il est trop petit pour voir des passeports signés par les grands ministres de France et de Pékin ; d’ailleurs, il n’a de juridiction qu’à Lhassa, il verra nos passeports à Lhassa, si ses supérieurs le délèguent pour cela.  Cette fière réponse arrêta net le mandarin qui devint aussi timide qu’il avait été arro­gant, et les missionnaires purent continuer leur route avec la cara­vane sans être inquiétés. Route affreuse en hiver, nous restâmes dix jours sans voir une maison ni un arbuste. Engourdis sur leurs chevaux, les voyageurs ne pouvaient pas même porter secours aux soldats chinois, qui pris du sommeil des neiges se couchaient sur la route voués à une mort prompte et certaine. Grâce à la bienveillance du chef des pasteurs qui guidait, chaque jour, les missionnaires au lieu du campement, ils pouvaient devancer la caravane du mandarin et faire leur provision d’argols pour le feu de la nuit, avant l’arrivée de la troupe chinoise.

    A Bathang, nous trouvâmes M. Fage, qui chassé de sa rési­dence deux ans auparavant avec M. Goutelle, nous attendait pour tenter un retour à Kiang-ka. Dès lors, M. Fage, le plus ancien et le plus expérimenté des confrères, dirige le voyage. Dans la crainte que le mandarin de Lhassa n’exécutât ses menaces et ne conseillât aux autorités de Bathang de nous faire exhiber nos passeports (M. Fage seul en avait un), les quatre missionnaires quittèrent Bathang avant l’aurore, et, à marche forcée, arrivèrent au fleuve Bleu avant qu’on eût eu le temps de donner l’ordre de les arrêter. Nous passâmes le fleuve sans difficulté, traversâmes le pays infesté par les brigands sa-nyeng sans accident, et arrivâmes à Lhamdung, premier village du royaume de Lhassa, le 19 mars, fête de saint Joseph.

    Lhamdung signifie en thibétain. En présence des dieux, comme Lhassa la capitale signifie la terre des dieux ; nous étions sur ce sol sacré que les étrangers ne doivent pas fouler de leurs pieds. Mais de Ta-tsien-lou on avait signalé notre départ : un bouddha vivant escorté d’un grand nombre de lamas, et la garde du gouverneur général du Thibet oriental composée de deux cents hommes à cheval, armés de sabres et de fusils, nous attendaient à Lhamdung, pour nous faire rebrousser chemin.

    Les pourparlers durèrent une journée entière : M. Fage répon­dait au bouddha vivant qui tour à tour employait les menaces, les supplications, les flatteries pour nous faire reculer. On ne put tom­ber d’accord. Le lendemain matin, 21 mars, dans l’impossibilité où nous étions de savoir si les Thibétains exécuteraient leurs menaces ou non, il fut décidé que les deux frères Biet partiraient d’abord, et que les PP. Fage et Dubernard les suivraient, à deux jours de distance, si les deux premiers voyageurs n’étaient pas massacrés. Il convenait en effet que M. Fage, plus utile que les jeunes à cause de son expérience et de sa parfaite connaissance des langues, fût réservé pour la direction des luttes futures.

    Au moment où les deux frères Biet montèrent à cheval, il y eut une scène indescriptible ; les lamas poussèrent d’une voix stridente le cri de guerre, les deux cents cavaliers dégainèrent, et frappèrent de leurs sabres sur leurs fusils en poussant des cris féroces. Ce fut tout :  voyant que nous n’avions pas peur, ils nous firent escorte. Armés de nos chapelets, nous nous engageâmes sur cette terre sacrée avec notre escorte que nous appelions en riant notre garde d’hon­neur. Le soir nous arrivâmes au village de Kouchou, mais défense fut faite aux habitants de nous loger et de nous vendre des vivres ou du bois. Nous couchâmes sur la route, et, le lendemain, nous par­tions pour Poula, où nous attendîmes dans la prairie, pendant deux jours, l’arrivée de MM. Fage et Dubernard. Le lendemain, les quatre missionnaires faisaient leur entrée à Kiang-ka, en présence d’une foule stupéfaite de leur arrivée, toujours escortés des lamas et des deux cents cavaliers honteux de leur mission.

    A Kiang-ka, quelques soldats chinois se hasardèrent à venir, pendant la nuit, nous vendre des vivres. Pour ne pas aggraver la pénurie, le P. Alexandre Biet et son frère partirent sans délai pour Bonga. Alexandre Biet supporta cette longue route de quatorze jours avec son calme habituel. Des lamas nous escortaient, por­tant à tous les villages la défense de nous vendre quoi que ce fût. Dès la quatrième journée de marche, nous étions réduits à une simple boulette de farine d’orge grillé. Lorsque la pluie ne nous permettait pas d’allumer le feu, nous nous installions sur la place publique du village, espérant exciter la compassion et obtenir un peu de bois ou d’eau chaude. C’est alors que les lamas redoublaient de sévérité, menaçant d’arracher les yeux à ceux qui s’arrêteraient auprès de nous. Un peu de farine délayée dans de l’eau froide faisait tout notre souper ; mais le calme et la présence d’esprit du Père Alexandre Biet ne se démentaient jamais.  Ils nous traitent comme des chiens enragés, disait-il ; pourvu « que nous ayons assez de farine pour atteindre Bonga nous nous moquons d’eux.  Et nous allions de l’avant ; mais nos pauvres montures faisaient pitié. Heureusement quelque bon païen envoyait, pendant la nuit, un esclave nous dire : Ma maison est ouverte, prenez de la paille chez moi, à la dérobée, et, au matin, brûlez les restes de paille pour enlever toute trace du délit.  Nous ne nous faisions pas prier, et nos chevaux reprenaient un peu de force.

    Le 30 avril 1864, nous passions le pont de corde et nous rece­vions les envoyés du P. Desgodins qui nous apportaient une bouteille et un pain. Un pain ! quel repas royal après tant de privations ! Bientôt nous vîmes apparaître le bon P. Desgodins, et nous fîmes joyeusement à pied les cinq lieues qui nous séparaient de la maison de Bonga. Là aussi, les vivres étaient coupés par ordre des lamas, et on mangeait les boeufs de labour afin de faire durer les céréales jusqu’à la récolte d’octobre. Pour ne pas augmenter la disette, dès le 4 mai, M. Alexandre Biet s’engagea à pied, dans la forêt, et en trois jours arriva à Kionatong, auprès du P. Durand, désormais son compagnon de travail sur le territoire du Yun-nan et du pays Loutse.

    MM. Durand et Alexandre Biet dirigèrent ensemble, au milieu d’alertes continuelles, les 80 chrétiens de Kionatong. Ce doux travail hélas ! ne dura pas cinq mois. Il avait été décidé, en haut lieu, que Bonga et Kionatong seraient attaqués et détruits en même temps, le 29 septembre (fète de saint Michel). Le 28 septembre, les deux cents lamas et Thibétains armés qui devaient attaquer Kionatong, le lendemain à l’aurore, étaient cachés dans la forêt ; ils attachèrent quelques lambeaux d’étoffe aux arbres pour rallier leur troupe. Des chrétiens, qui faisaient leur provision de bois, voyant ces signaux suspects les arrachèrent ; les agresseurs se croyant découverts réso­lurent d’attaquer Kionatong à la tombée de la nuit. Les PP. Durand et Alexandre Biet allaient se mettre à table pour leur repas du soir, lorsque des chrétiens annoncèrent l’attaque. Les missionnaires n’eurent que le temps de prendre la fuite sans rien emporter. La maison fut de suite mise au pillage et démolie, pendant que quelques hommes déchargeaient leurs fusils dans la direction des fugitifs. Entendant siffler les balles le P. Durand demanda au P. Biet de le confesser et se cacha derrière une grosse pierre qui n’était pas assez élevée pour abriter la tête du P. Biet. Les balles sifflèrent aux oreilles de ce dernier pendant la confession. Après avoir donné l’ab­solution à son confrère, le P. Biet lui dit :   Nous sommes trop exposés ici, je me confesserai au pont. C’est ainsi que par une disposition toute paternelle de la Providence, celui-là seul put se confesser et recevoir l’absolution, qui devait mourir quelques instants plus tard.

    Les deux missionnaires continuèrent leur course à travers champs, mais le P. Alexandre Biet, désespérant d’échapper aux balles, se laissa tomber dans un ravin, et de là gagna en rampant un ruisseau desséché mais boueux où il passa la nuit. Le P. Durand plus alerte et plus ardent, continua sa course dans la direction du pont de cordes et désormais servit seul d’objectif aux balles des Thibétains : il fut blessé à la cuisse. Arrivé au pont, une de ses bottes était remplie de sang. Sans prendre le temps d’examiner sa blessure, il voulut passer le pont en toute hâte, mais les forces lui manquèrent, il lâcha la pou­lie à laquelle il était suspendu et tomba dans le fleuve. Le lendemain matin, lorsque le P. Biet arriva pour passer le pont, il apprit la dou­loureuse nouvelle ; le corps du P. Durand ne fut retrouvé que quinze jours plus tard, en face du village loutse de Ouly. Le P. Biet l’enterra sur la rive, dans une fente de rocher qui fut murée avec soin, puis se réfugia avec tous ses chrétiens chez le lama de Tchamoutang, bouddha vivant, gouverneur des Loutse par délégation des mandarins chinois du Yunnan.

    Les jours suivants, des chrétiens plus hardis que les autres retournèrent voir les ruines de Kionatong et apportèrent au missionnaire quelques vêtements oubliés par les pillards et la caisse d’argent dédaignée par eux, son emballage misérable leur ayant fait supposer que c’était une caisse sans valeur et abandonnée à dessein. Encore une attention du bon Dieu, qui nourrit les petits oiseaux des champs et ses missionnaires.

    Ne pouvant user trop longtemps de l’hospitalité du lama de Tchamoutang, après vingt jours de repos, le P. Biet suivi de ses 80 chrétiens, passa la chaîne de montagnes qui sépare le Loutse-kiang, ou Salouen, du Lantsang-kiang, ou Mekong, et vint au village de Tsedjrong demander l’hospitalité au besset ou maire de la région. De suite on entra en pourparlers afin d’obtenir un terrain suffisant pour établir les fugitifs. Le besset de Tsedjrong offrit de vendre la montagne et la gorge de Tsekou, forêt restée en friche parce qu’on la disait endiablée, et qui en réalité était malsaine comme toutes les forêts humides et couvertes de bois pourris. Le marché fut vite conclu, car il en coûte de nourrir 80 personnes. On s’installa sans tarder, dans la forêt de Tsekou ; une cabane loutse servit d’habitation au P. Biet, et les bras vigoureux des chrétiens firent manœuvrer à l’envi les haches et les grands couteaux pour préparer un terrain propre à l’agriculture.

    Les chrétiens furent divisés par escouades de quinze à vingt pour défricher les endroits les plus aptes à la culture. Cependant le P. Biet ne tarda pas à être pris de rhumatismes et d’accès de fièvre presque continuels. Il appela à son secours le P. Desgodins qui, chassé de Bonga, s’était réfugié à Gunra avec le P. Félix Biet, à dix étapes de Tsekou. Le P. Desgodins vola au secours de son confrère, l’aida à diriger les travaux de construction dune chapelle et d’une maison pour le missionnaire. Pendant ce temps, Mgr Chauveau désignait le P. Dubernard, l’expulsé de Kiang-ka, pour partager à Tsekou les travaux du P. Alexandre Biet. Lorsque le travail de défrichement fut terminé, on divisa le terrain par lots, d’après le nombre des familles. Ainsi fut fondé le village chrétien de Tsekou, qui mainte­nant n’est plus assez vaste pour nourrir ses habitants.

    A peine le P. Biet était-il installé à Tsekou, qu’un chef de satel­lites d’Atentse flairant une bonne aubaine (car il semble toujours facile aux lâches de rançonner les malheureux), vint à Tsekou avec sa bande de satellites alla droit au missionnaire, et lui dit : Le man­darin, grand  homme de Ouy-sy, m’ordonne de vous conduire enchaîné à son prétoire, afin que vous ayez  à lui expliquer com­ment il se fait qu’un Européen vient, au Yun-nan, en passant par les pays  sauvages, au lieu de venir par mer.  Puis déployant les chaînes dont il était porteur, il dit au P. Biet :  Combien l’étranger me donnera-t-il d’argent, si je consens à ne pas l’enchaîner  pendant la route ?  Le P. Alexandre Biet soupçonnant un piège se croisa les bras sur la poitrine, et regardant bien en face le chef de la bande, lui répondit avec calme :  Les chaînes qui doivent me lier ne sont pas encore forgées ; prends garde que celles-ci ne servent pour  toi : elles me semblent à ta mesure, et tu me parais digne de les porter. Où est ton mandat  signé du mandarin ? Donne-moi ton nom et celui de tes hommes, je te promets que tu ne  seras pas longtemps en liberté.  Le chef des satellites effrayé de cette sortie à laquelle il ne s’attendait pas, se confondit en excuses, demanda pardon et partit sans argent, bien heureux d’en être quitte à si bon compte.

    Jusqu’en 1875, les PP. A. Biet et Dubernard travaillèrent de con­cert, le premier s’occupant surtout des Chinois, et le second des Thibétains. Pendant cette époque assez calme, une épidémie de petite vérole vint ravager les bords du fleuve, les PP. Biet et Dubernard vaccinèrent avec le plus grand succès les païens et les chrétiens qui se présentaient à eux. La renommée de cet immense service se répandit bien vite, et de tous côtés à la ronde, des villages entiers venaient à Tsekou se faire vacciner. C’est ainsi que des milliers de personnes furent préservées de cette épidémie si redoutée au Thibet.

    En 1875, lorsque la maison de Bathang, démolie par les lamas en 1873, eut été rebâtie, Mgr Chauveau désigna le P. Alexandre Biet pour occuper ce poste. L’étude qu’avait faite le P. Biet des proverbes chinois et des textes d’auteurs qu’emploient si souvent les mandarins dans leur conversation le désignait plutôt que tout autre pour ces relations nécessaires mais fastidieuses avec les autorités de Bathang, aussi ses relations avec le prétoire furent-elles toujours faciles.

    De même qu’à Kionatong il donna la dernière absolution au P. Durand, quelques instants avant sa mort, et lui rendit les derniers devoirs, ainsi à Bathang, il reçut la dernière confession du P. Brieux, douze heures avant qu’il ne fût massacré par les lamas. Le lendemain matin, il revit en pleurant le corps couvert de blessures de ce cher confrère, encore si vigoureux la veille. La sépulture fut faite avec pompe, et les mandarins chinois civils et militaires, amis du P. Biet, y assistèrent en cérémonie.

    Pendant son séjour à Bathang, il ne se passait pas de jours qu’il ne donnât des médecines à tous ceux qui venaient à lui, et il en guérit un grand nombre. Comme à Tsekou, il vaccina des milliers de per­sonnes, malgré les lamas qui, jaloux de son influence, défendaient inutilement au peuple de s’adresser à l’Européen. Dans sa recon­naissance, le peuple fit imprimer en lettres d’or une grande plaque commémorative de ce bienfait de la vaccination, et la foule vint en procession avec accompagnement de pétards et de musique, suspendre cette plaque à l’endroit le plus apparent du portail de la résidence. A cette occasion, les mandarins vinrent eux-mêmes féliciter le mis­sionnaire, et en 1886, cette plaque était brûlée avec la résidence par les lamas persécuteurs.

    Cependant les rhumatismes du P. Biet devenant de plus en plus douloureux, il partit en 1884 pour Hong-kong.

    Le climat ne lui fut pas favorable. Il succomba le 29 mai 1891, à une maladie de cœur  que les médecins avaient déclarée incurable, dès le mois de décembre 1890. Il eut donc tout le temps de se pré­parer à la mort, et il s’y prépara en effet de son mieux, mais ici, j’empiète sur le terrain des missionnaires de Hong-kong témoins de sa longue épreuve et de la manière édifiante dont il l’a supportée, j’ajouterai seulement que, dès le mois de décembre 1890, il adressa à son frère du Thibet et aux missionnaires des adieux très touchants, très calmes, pleins d’affection pour ses confrères et de conformité à la sainte volonté de Dieu !

    M. Rousseille, supérieur de notre maison de Nazareth écrit de Hong-kong :

    M. Alexandre Biet a rendu son âme à Dieu, le 29 mai à 7 heures du soir, après une longue et pénible maladie, supportée avec beaucoup de patience. Il arriva à Nazareth, en février 1886, déjà bien affaibli par ses vingt-cinq ans de mission au Thibet. Une plaie à la jambe, reste d’un ancien accident, lui rendait la marche très difficile. Malgré le mauvais état de sa santé, il voulait vivre dans une communauté régulière, vouée à la prière et au travail. Aussi suivit-il avec fidélité tous nos exercices tant que la chose lui fut possible. Il endurait cou­rageusement ses infirmités ordinaires et les accès de fièvre supplémen­taires que son séjour à Nazareth lui procurait trop souvent. Au mois de décembre 1187, il fallut l’envoyer au Sanatorium pour y recevoir des soins particuliers. Ce n’est pas lui qui demanda ce soulagement ; il se laissa faire. Dès qu’il fut un peu rétabli, il voulut revenir à Nazareth où il demeura jusqu’au mois de mai 1890.

    Alors se déclara la maladie de cœur qui la emporté. On le trans­porta à Béthanie, où M. Holhann le soigna avec son dévouement ordinaire, ne le quittant presque pas, couchant dans sa chambre, et lui rendant tous les services que son état réclamait. Nous allions le voir souvent, et il nous recevait toujours comme au temps où il était au milieu de nous. Sa maladie n’influait en rien sur son carac­tère, pour le rendre plus chagrin ou plus morose. Dès le mois de

    novembre dernier, il n’y avait plus d’espoir de guérison. Notre cher confrère se prépara à la mort, reçut les derniers sacrements, disposa toutes ses petites affaires, et attendit l’heure de Dieu. Il avait fait ses adieux au médecin tout étonné de voir quelqu’un parler de sa mort prochaine avec pareil sang-froid, et dès lors il ne voulut plus le rece­voir :  A quoi bon, disait-il, puisqu’il ne peut pas me guérir ?  Cependant la maladie se prolongea plus longtemps qu’on ne le pen­sait ; les mois succédaient aux mois. Pendant tout ce temps, le malade recevait très souvent la sainte communion. Enfin dans les derniers jours du mois de mai, on s’aperçut que la dernière heure appro­chait : les forces diminuaient sensiblement ; l’intelligence jusqu’alors très lucide, s’obcurcissait par moments. Aussi ne fut-on pas surpris quand, le soir du 29 mai, après une agonie de quelques minutes, il s’éteignit tout à coup. Il venait de recevoir une dernière absolution et l’indulgence plénière. Le lendemain 30 mai nous conduisions le corps du cher défunt au cimetière de Béthanie. Mgr Midon, après avoir donné l’absoute le matin, avait voulu, le soir, réciter les dernières prières sur la tombe entr’ouverte.

     

     

    • Numéro : 746
    • Pays : Chine
    • Année : 1859