Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Félix BIET (1838-1901)

Add this

    Mgr Biet était du diocèse et de la ville même de Langres. Il naquit le 21 octobre 1838, d’une famille très honorable par sa situation sociale et par ses vertus. Sa mère mourut en grande réputation de sainteté.  Tous les enfants de cette femme vraiment forte furent favorisés de vocations exceptionnelles. Un jour, elle leur proposa une neuvaine à la sainte Vierge : la conclusion de cette neuvaine fut que chacun d’eux ajouterait à son nom de baptême le glorieux nom de Marie ; ce qui explique la signature constante de notre évêque regretté « Félix-Marie Biet ». Quelques jours après, sans que rien pût faire prévoir ce malheur, la pieuse mère mourait munie des sacrements, le sourire aux lèvres. Elle quittait ses enfants sans regret, car elle savait que la meilleure des mères, la très sainte Vierge, les protègerait d’une manière spéciale.

     

    Le père, non moins pieux que sa femme, s’unit dans la suite à une sainte personne, qui a consacré les dernières années de sa vie à prier dans le cloître pour la mission du Thibet et qui descendait de la famille de la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque. Chrétien zélé, M.Biet était membre de la Société de Saint Vincent de Paul et trouvait le temps de visiter le pauvre dans son misérable réduit et le cholérique à son lit de mort.

     

    Joseph, l’aîné des enfants Biet, l’élève le plus distingué du petit séminaire de Langres, demanda à entrer aux Missions-Etrangères, au grand regret de Mgr Parisis qui avait déjà des vues sur lui pour le bien de son diocèse. Que les desseins de Dieu sont insondables ! Sur le point d’arriver en Mandchourie, sa mission, le jeune apôtre fut jeté à la mer par les pirates. Jules, à la veille d’une alliance honorable, quitta famille et fiancée pour s’enfermer et mourir à la Trappe de Mortagne sous le nom de frère Alexis. Alexandre est mort missionnaire apostolique du Thibet.

     

    Felix embrassa la même vocation que Joseph et Alexandre et entra au séminaire des Missions-Etrangères le 21 novembre 1860. Sa troisième sœur faisait alors son  noviciat à la maison-mère des Filles de la Charité, où les deux autres avaient déjà fait leur profession. De son côté, Louis, le cadet de toute la famille, songeait, lui aussi sans doute, aux missions. Quant à M.Biet père, il offrait généreusement à Dieu, l’un après l’autre, les enfants dont il lui demandait le sacrifice.

     

    M.Félix Biet à peine arrivé à la rue du Bac, s’y trouva dans son élément, et nul plus que lui n’avait le talent d’habituer les nouveaux aspirants qui venaient de tous les points de la France. Il se fit toujours remarquer par son ardeur à l’étude, sa fidélité aux exercices de piété et son entrain en promenade comme en récréation. Il aimait les humiliations. Dans les bois de Meudon, il priait parfois un ami plus intime de le fouler aux pieds, de lui cracher à la figure, tant il éprouvait le besoin de s’abaisser et de s’anéantir. Il fit à ses frais rééditer les œuvres de saint Jean de la Croix, qui portent à se détacher de tout pour se livrer sans réserve à Dieu . Sa charité à l’égard de ses frères du séminaire était sans bornes : il offrit même de trouver à ses frais un remplaçant à un aspirant que sa famille , opposée à sa vocation, avait fait incorporer par artifice dans un régiment. Aumônier des pauvres que le séminaire assiste, son bonheur était de les servir et de catéchiser les plus ignorants.

     

    Notre-Seigneur le comblait des plus douces consolations ; la paix et la joie inondaient son âme, mais les jours d’épreuve n’étaient pas loin. Tout à coup, il fut saisi d’une maladie étrange qui déconcerta les médecins. Il réussit à la dissimuler pendant quelques jours, mais il dut bientôt céder à la violence du mal qui, de temps à autre, le terrassait et lui faisait perdre connaissance. Condamné à retourner dans son diocèse, il partit le cœur déchiré. Il revint au bout d’un an. On le disait guéri, et de fait, à force d’énergie, il atteignit l’heureux jour de l’ordination à la prêtrise. Hélas ! les accès reprirent presque aussitôt après. Néanmoins, il reçut sa destination pour la mission du Thibet, où se trouvait son frère Alexandre. Les crises redoublant d’intensité à l’approche du départ, les docteurs étaient unanimes à déclarer qu’il ne pouvait être envoyé en mission. Lui cependant demandait à partir, et M.Albrand , supérieur du séminaire, soutenait son dirigé et lui permettait de s’embarquer, dût-il mourir en mer. Saint Vincent de Paul avait donné la même permission à l’un de ses enfants, gravement malade, mais qu’il jugeait appelé à la vie apostolique. L’avis du vénéré M.Albrand prévalut dans le Conseil des Directeurs, et le 19 mars, sous la protection de saint Joseph, le jeune missionnaire s’embarquait su l’Impératrice.

     

    A Ceylan, les partants destinés au Thibet reçurent de bien douloureuses nouvelles. M.Renou, fondateur de la station de Bonga, venait de mourir ; les cinq villages, nouvellement convertis, au Tsarong, étaient persécutés ; les néophytes étaient traqués de toutes parts, plusieurs même avaient été tués. MM Durand et Desgodins avaient dû fuir devant la tempête, et le second avait perdu une grande partie de son sang à la suite d’un coup de matraque, reçu en pleine tête, pendant qu’il essayait d’arracher un de se nouveaux convertis à la fureur de assassins.

     

    Arrivés à Hong-Kong, deux des quatre missionnaires destinés primitivement au Thibet, furent envoyés au Tonkin ; les deux autres continuèrent leur route vers Shanghai et Tchong-kin. Sur le fleuve Bleu, M.F.Biet tomba gravement malade et on agitait déjà la question de ses funérailles. Contre tout espoir, il éprouva un mieux sensible et, après s’être reposé u mois à Cha-pin-pa, il arriva à Ta-tsien-lou vers la fin d’octobre.

     

    Le nouveau missionnaire y retrouva son frère Alexandre, et tous les deux furent envoyés à Bonga, le premier poste catholique établi dans le Thibet. Le pays qu’ils devaient traverser était alors désolé par la guerre civile. Entre le fleuve Ya-long et la petite ville de Ly-thang, sur un espace de cinq jours de marche, tous les villages étaient brûlés et les habitants dispersés. Le voyage fut pénible ; le thermomètre marquait chaque jour de 25 à 30° au-dessous de zéro, et , après un maigre repas composé de « tsampa » (farine d’orge grillée) et de viande yack gelée, il fallait coucher à la belle étoile. Après deux mois et demi de route, les missionnaires arrivèrent à Lhamdung ou Lanten, premier village du royaume du Thibet, le 19 mars 1865.

    Lhamdung signifie , en thibétain,  «  en présence de Dieu » comme Lhassa ; la capitale, signifie la « terre des dieux » ; les deux frères étaient donc sur ce sol sacré que les étrangers ne doivent pas fouler. Mais de Ta-tsien-lou, on avait signalé leur départ ; un bouddha vivant, escorté d’un grand nombre de lamas, et la garde du gouverneur général du Thibet oriental composée de deux cents hommes à cheval, armés de sabres et de fusils, les attendaient à Lhamdung pour leur faire rebrousser chemin.

    Menaces, supplications, flatteries, tout fut inutile. Au moment où les frères Biot montèrent à cheval, pour continuer leur voyage, il y eut une scène indescriptible : les lamas poussèrent d’une voix stridente le cri de guerre, les deux cents cavaliers dégainèrent et frappèrent de leurs sabres sur leurs fusils en poussant des cris féroces, mais ce fut tout ; voyant que les voyageurs n’avaient pas peur, ils leur firent escorte. Enfin le 30 avril ils arrivaient à Bonga, où ils trouvaient un missionnaire déjà vétéran de l’apostolat et dont le nom est bien connu dans le monde savant par des études géographiques précises et variées. M.Desgodins. M.Félix Biet demeura à Bonga et son frère s’installa un peu plus loin.

    Quelques mois après, ma mission du Thibet était ruinée et les missionnaires étaient chassés par la haine des lamas, qui voyaient en eux des ennemis de leurs dieux, de leur influence et de leur fortune. Et pourtant, à cette époque, le protectorat des missions catholiques était entre les mains de la France…..Malheureusement, un de nos représentants à Pékin, M.Berthemy, avait refusé des passeports aux missionnaires, sous pretexte que les traités conclu avec la Chine en 1858 et en 1860 ne s’appliquaient pas au Thibet. Le gouvernement du Céleste Empire avait compris tout le parti  qu’il pouvait tirer de cet extraordinaire procédé, et il avait excité les lamas, qui ne demandaient pas mieux , à chasser les prêtres catholiques.

    M.F.Biet et son compagnon, M.Desgodins, furent attaqués le 29 septembre 1865 par le lama Atou, chef de la lamaserie de Menkong et par quatre autres chefs envoyés de Lhassa, à la tête de quelques centaines d’hommes en armes. Ils présentèrent les édits, les écrits du vice-roi du Su-tchuen : on leur répondit que toutes ces paperasses étaient inutiles, et qu’en eussent-ils davantage, ils devaient partir, et bien vite. Ils plaidèrent leur cause pendant plusieurs heures ; à tous leurs raisonnements le lama Atou répondait : « Nous ne connaissons ni vos écrits, ni vos empereurs, il faut partir ou sinon… »

    Le 7 octobre, ile s’éloignèrent. Au dernier tournant de la route qui les éloignait de Bonga, les exilés se retournèrent une dernière fois. Presbytère et orphelinat étaient en flammes.

    Sur le bord du fleuve, on voulut forcer les missionnaires à abandonner leurs néophytes thibétains ; dans la crainte que ces malheureux n’eussent la faiblesse d’apostasier, les missionnaires refusèrent. « Eh bien soit, firent les lamas, si dans deux jours vous n’avez pas consenti, nous jetterons vos chrétiens à l’eau. »

    Au jour indiqué, une dernière sommation fut faite, et accueillie par un refus. Aussitôt les catholiques enchaînés furent conduits sur les rives du fleuve ; M.Biet et M.Desgodins les suivirent. Quand on les vit résolus, on se contenta de noyer un malheureux jeune homme, récemment arrivé à Bonga.

    Aux représentations énergiques des missionnaires on répondit : « A demain un autre, et ainsi de suite  jusqu’au dernier ! » En face de cette atroce barbarie, les missionnaires cédèrent et consentir à laisser leurs chrétiens thibétains  derrière eux, puis ils se retirèrent sur le territoire de Bathang, dépendant du Su-tchuen. Il n’y avait plus aucun prêtre catholique dans le royaume du Thibet, et tous étaient réduits à demeurer aux portes de ce mystérieux pays où, jusqu’à ce jour, personne n’a pu pénétrer, sinon pour être immédiatement expulsé.

     

     

    M.F.Biet s’établit à Yerkalo. Il vécut une dizaine d’années dans ce poste qu’il organisa et développa pour la conversion des bouddhistes des environs ; il y installa une pharmacie, se fit médecin des malades et particulièrement de ceux qui étaient atteints de la petite vérole, le fléau dévastateur du Thibet. Il s’occupa également de culture, se fit envoyer des graines d’Europe et acclimata là-bas plusieurs de nos légumes et de nos arbres fruitiers. En même temps, il remplissait l’office de procureur. Chaque année, en effet, quand arrivaient , de Ta-tsien-lou, les viatiques des missionnaires et les objets qui leur étaient nécessaires, il se joignait à une caravane et s’en allait, conduisant cinq ou six mulets, à Ouy-sy et Tse-kou porter à ses compagnons d’armes tout ce qui leur était destiné. C’était un voyage de trois ou quatre mois par des sentiers affreux, courant sur le sommet des montagnes, côtoyant les précipices, serpentant dans les vallées étroites coupées de petites rivières. C’étaient les longues chevauchées tantôt par le froid, la neige et la pluie, tantôt par des chaleurs étouffantes ; les nuits passées sous la tente avec des veillées, qui ressemblaient à la faction d’une sentinelle surveillant les brigands toujours prêts à attaquer les voyageurs ; et pour soutenir leurs forces épuisées, quelques boulettes de tsampa et l’eau du torrent. Rude vie, labeur pénible que la foi seule explique, que seule elle soutient.

    A la fin de 1877, M.Desgodins était mandé à Ta-tsien-luo par Mgr Chauveau, pour traiter des affaires générales de la mission,et, après un mois de séjour auprès de Sa Grandeur, il allait à Yerkalo annoncer à M.H.Biet sa nomination à la charge de provicaire.

    M.Desgodins avait à peine obtenu l’acquiescement de M.F.Biet, que Mgr Chauveau s’éteignait à Ta)tsien-lou, le 21 décembre 1877. M. Biet dut alors prendre en main la gestion de la mission jusqu’à la nomination du nouveau vicaire apostolique.

     

    L’année suivante, il recevait les Brefs du Souverain Pontife qui le nommaient évêque de Diana et vicaire apostolique du Thibet. Son sacre eut lieu à Ho-pa-tchang le 24 novembre 1878, fête de saint Jean de la Croix, dont, simple aspirant, il avait fait rééditer les œuvres. Avec la croix épiscopale et ses épines, ce bon saint avait déjà obtenu à son protégé d’autres croix qui ne sont pas toujours inhérentes à la dignité épiscopale.

    L’évêque de Diana souffrait beaucoup de l’estomac. Ordinairement paresseux, souvent même révolté, cet organe essentiel ne lui rendait que de mauvais services ; mais ce n’était rien à côté des souffrances intolérables que lui occasionnait la gravelle. Malgré ses infirmités continuelles, M.Biet s’acquitta toujours avec zèle des fonctions de son ministère pastoral.

    A peine sacré, il reprit et exécuta un projet déjà conçu et élaboré par son vénérable prédécesseur et qui consistait à essayer de pénétrer au Thibet par l’Inde. Il ordonna donc à M.Desgodins de se tenir prêt à quitter Yerkalo en juillet 1879.

    Le 31 juillet, le missionnaire était en route pour Ta-tsien-lou, où il fut retenu jusqu’au 31 mai 1880. Il arrivait à Calcutta le 5 septembre suivant. Là, tout en étudiant les documents officiels et en faisant autographier quelques livres thibétains, il dut attendre l’arrivée de M.Mussot qu’on lui envoyait de Paris comme compagnon. L’année 1881 fut consacrée aux explorations.

    Après avoir étudié le rapport de M.Desgodins sur la situation, Mgr Biet décida que le meilleur parti à prendre était de s’établir dans la partie du Bouthang annexée à l’empire des Indes en 1865, aussi près que possible de la frontière du Thibet proprement dit. C’est ce qui fut fait. Mgr Biet doit donc être considéré comme le fondateur de la mission du Thibet sud, puisque c’est lui, qui, de loin, en a dirigé l’établissement.

    « D’ailleurs, dit M.Desgodins, sa sympathie et ses encouragements ne nous ont jamais manqué et s’il n’a pu nous fournir tous les secours matériels que nous eussions désirés, c’est qu’il avait d’immenses besoins à soulager au Thibet oriental. Si actuellement, dans le Bouthang anglais, il y a deux districts solidement établis, Padong et Maria-Basti, chacun avec église, résidence, écoles et orphelinats ; si nous avons la joie d’y compter 450 chrétiens baptisés avec de nombreux catéchumènes, c’est à l’initiative de Mgr Biet que nous en sommes redevables après Dieu. »

     

    Les voyageurs européens qui ont traversé Ta-tsien-lou, depuis le comte hongrois Béla Széchenyi jusqu’à M.Bonvalot  et au prince Henri d’Orléans, ont loué l’amabilité de Mgr Biet, qui leur a rendu tous les services en son pouvoir, leur donnant des guides, des interprètes, les aidant à compléter leurs approvisionnements et à former leur caravane. L’Anglais Baber , que ses compatriotes ont surnommé le Marco Polo des temps modernes, séjournera un mois auprès de Mgr Biet ; il viendra, chaque jour, écrire plusieurs heures sous la dictée du vieux missionnaire ; celui-ci croira servir la cause de la civilasation du Thibet en fournissant des renseignements au voyageur anglais ; il lui traduira des chansons thibétaines, relèvera dans ses notes de grandes erreurs, l’étonnera en lisant l’écriture des Si-fanqui n’est autre que le thibétain, lui prouvera qu’en dépit des ses grandes oreilles, « l’âne des rochers «  des Chinois n’est qu’une antilope. L’Anglais poussera sa grossièreté naïve jusqu’à répéter, à quelques jours de distance, les mêmes questions au missionnaire, cherchant à le trouver en contradiction ; il partira enfin, muni d’une provision de notes inédites, très intéressantes, étonné d’avoir trouvé chez nos compatriotes des Européens aussi aimables pour d’autres Européens, quoique d’une religion différente : « Vous êtes libéral », dit-il à Mgr Biet en le quittant . Les pasteurs protestants ne l’ont pas , paraît-il, habitué à ces procédés. Et lorsque, de retour en Angleterre, Baber publie cet intéressante relation, dont il doit plus des trois quarts à la bonté de nos compatriotes, non seulement il ne leur envoie pas un exemplaire, mais il ne les nomme même point dans son récit. »

    Toutefois, ce n’est pas là le plus grand mal que les Anglais ont causé aux missionnaires du Thibet .Lorsqu’en 1885-1886, Mac-Aulay tenta de pénétrer au Thibet par l’Inde et qu’il fut forcé de se retirer, son insuccès enhardit les lamas qui résolurent de détruire toutes les stations chrétiennes. Ce fut bientôt fait. En 1887, Bathang est pillé, les stations de Yaregong, Yerkalo, sont détruites ; plusieurs milliers de volumes patiemment amassés sont perdus. Pareille aux eaux d’un torrent qui envahirait la vallée, emportant tout sur son passage , la persécution semble suivre le cours du Mékong ; elle s’étend sur Tse-kou et sur Atentze ; les maisons sont détruites, les chrétiens chassés. Les pertes matérielles seules sont évaluées à plus de 30,000 taëls, et ce ne sont pas les plus importantes. Le fruit de tant de peines, de travaux, de courageux efforts, de la santé et de la vie même de plusieurs Français, est anéanti en quelques mois.

    Mgr Biet d’adresse à la légation de Frande, à Pékin, qui lui répond de prendre patience. Il porte ses réclamations au vice-roi du Su-tchuen de qui dépend une partie du territoire de sa mission. An lieu de lui répondre, celui-ci écrit au mandarin de Ta-tsien-lou cette lettre grossièrement injurieuse :

    « Un nommé Pi, qui se dit évêque, - qu’est-ce qu’un évêque ? le dernier des portefaix – écrit qu’il a eu à se plaindre des barbares. Vois si sa cause est juste ; appelle-le à ton prétoire, qu’il se mette à genoux ; s’il dit des paroles blanches (des mensonges), frappe-le. Si sa cause est juste, rends-lui justice. Qu’il ne m’écrive plus ; le peuple s’adresse à ses chefs, non aux grandes autorités. »

    Le mandarin, en bons termes avec Mgr Biet, était assez embarrassé pour lui faire connaître la teneur de cette lettre ; il prit le parti de lui en envoyer une copie, sans ajouter un seul mot et, au lieu de l’adresse que, d’habitude, il libellait ainsi : « Au grand home qui gouverne la religion catholique dans le Thibet et dans les provinces thibétaines dépendant du Su-tchuen et du Yun-nan, il écrivit : A l’étranger Pi sui demeure à Ta-tsien-lou. »

    En recevant ce factum ; Mgr Biet comprit immédiatement la néfaste influence qu’il pouvait avoir parmi les bouddhistes, s’il n’y répliquait avec  fermeté : le lendemain, on jetterait des pierres sur l’évêché, et, le surlendemain, on le pillerait. Son parti fit vite pris , il appela un petit globule, Lieou-Tse-Chin : « emprunte vingt chevaux aux soldats thibétains qui sont non amis, lui dit-il, appelle vingt chrétiens en leur ordonnant de prendre leur bonnet de cérémonie et va demander au mandarin à quelle heure il peur me recevoir. » Lieou-Tse-Chin s’inclina et, quelques heures plus tard, il revenait dire à l’évêque que le mandarin le recevrait le lendemain à 1 heure.

    A l’heure indiquée, Mgr Biet, en chaise verte, accompagné de vingt cavaliers, arrivait au prétoire dont les grandes portes s’ouvraient devant lui pendant que le secrétaire criait : « on invite »

    Dans la cour, tous les cavaliers mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux ; les porteurs , gravissant les douze marches du perron déposèrent la chaise en face de la porte du salon où l’évêque entra aussitôt. Le mandarin se présenta, les manches de sa tunique abaissées par honneur pour le visiteur qu’il salua avec courtoisie. Tout de suite, Mgr Biet entra en matière : « Qu’est-ce qui se passe donc ? Quelle singulière lettre j’ai reçue ! » Le mandarin s’inclina : « Que le grand homme n’y fasse pas attention. Ce sont de mauvais drôles qui ont apposé le sceau du vice-roi. Comment ! on joue avec le sceau du vice-roi ? – Non,non, c’est tout comme auparavant ; que le grand homme ne fasse pas attention. »

    La conversation continue quelques instants sur un autre sujet, puis Mgr Biet se lève et va reprendre place dans sa chaise, suivi par le mandarin qui descend l’escalier et le salue humblement. Dans la cour, les chrétiens remontent à cheval et le cortège retourne à l’évêché où le prélat peut se féliciter d’avoir, en jouant quitte ou double, gagné la partie. Aucun habitant de Ta-tsien-lou, connut-il la méprisante lettre du vice-roi, n’oserait attaquer les catholiques après avoir été  témoin de l’énergie de leur chef et de la politesse du mandarin.

     

    Enfin, sur les représentations plus accentuées de notre diplomatie, le Tsong-ly-ya-men envoie de nouveaux ordres au vice-roi du Su-tchuen pir régler l’affaire ; mais un mandarin bien disposé avoue à Mgr Biet qu’il craint de perdre sa place  s’il rend justice aux missionnaires et qu’il a reçu l’ordre secret de faire son possible pour leur extorquer la promesse de ne plus retourner à Bathang.

    Et cette hypocrite comédie dure des années ! Ah ! c’est une histoire bien attristante que celle de la mission dont le pauvre évêque , aujourd’hui couché dans le tombeau, fut le chef pendant plus de vingt ans. Que d’angoisses poignantes et que de douleurs amères il a ressenties ! Pendant que sa mission était ainsi bouleversée, ses prêtres exilés, ses chrétiens dispersés, ses églises incendiées, deux Français passèrent à Ta-tsien-lou, revenant de faire une des plus aventureuses expéditions du dix-neuvième siècle, M.Bouvalot et le prince Henri d’Orléans . Ils essayèrent de l’aider à obtenir justice et allèrent jusqu’à photographier les ruines qui couvraient le sol de quelques chrétientés et à assister à une entrevue de l’évêque et du mandarin de Ta-tsien-lou. On le sut à Pékin où la France était alors représentée par M.Lemaire, et le diplomate en fit reproche à l’évêque.

     

    Mgr Biét répondit par ces calmes et nobles paroles :

    « J’ai été surpris autant qu’affligé de voir à ce sujet une allusion politique dans la dernière lettre de Monsieur le ministre. En mission, nous sommes en dehors de la politique, nous sommes Français et nous voulons la grandeur de notre chère et noble patrie. L’amour de la France, voilà notre drapeau. »

     

    Il y avait douze ans que Mgr Biet dirigeait sa mission et il ne l’aurait jamais quittée, si une phlébite n’était venue s’ajouter aux misères qu’il endurait si patiemment. Comme il ne pouvait espérer la guérison au Thibet, il se résigna, après bien des hésitations, à faire un voyage en France. Guéri ou non, il reviendrait au bout d’un an. Hélas ! son absence devait durer toujours.

    Au séminaire de Paris, il profita des loisirs que lui faisait la souffrance pour travailler à la restauration de son vicariat qu’il avait laissé couvert de ruines. Le ministre des affaires étrangères, M.Hanotaux, , l’y aida puissamment et, bon appréciateur des mérites de l’évêque, il le fit nommer chevalier de la Légion d’honneur. Notre représentant à Pékin, M.Gérard, dont le nom demeure, dans toutes les missions de Chine, synonyme d’habileté et de dévouement, réussit, à force d’énergie, à obtenir que tous les missionnaires du Thibet fussent réintégrés dans leurs poste.

    Ce fut la dernière joie du vieil apôtre. Le 14 juin 1901, il quittait le séminaire de Paris, accompagné par un infirmier de la maison, pour se rendre à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, chez les religieuses Ursulines. Le médecin particulier  qu’il consultait avait jugé bon de le faire changer d’air. L’état de sa Grandeur parut s’améliorer jusqu’à la mi-août, comme M.Hinard et M.Grosjean purent le constater dans les visites qu’ils firent successivement au vénéré malade ; à partir de cette époque, il ne cessa d’empirer, malgré les soins si dévoués des bonnes religieuses. La maladie n’était autre que la tuberculose. Le 23 août, M.Hinard, qui était retourné auprès de Monseigneur, crut devoir lui administrer les derniers sacrements.

    Le 3 septembre, la situation s’étant encore aggravée, M.Lesserteur fut chargé par le Conseil du séminaire de se rendre à Saint-Cyr-ai-Mont-d’Or pour assister l’évêque mourant. Le 9 septembre , à 7 heures du matin, Mgr de Diana rendait son âme à Dieu.

     

    Les funérailles du regretté prélat eurent lieu le 12 septembre dans l’église de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or : elles furent très solennelles. Mgr Lasserre, capucin, évêque de Maroc et vicaire apostolique des Gallas, fit la levée du corps et donna l’absoute. Mgr Morel, directeur des Missions catholiques , chanta ma messe ; M.Bonnardet, vicaire général de Lyon, conduisit le corps au cimetière. M .Lesserteur représentait le séminaire de Paris.

     

    Qu’il repose en paix, l’ancien missionnaire de Bonga et de Yerkalo, le grand voyageur pour le Christ, qui fut vicaire apostolique du Thibet !

     

     

    • Numéro : 850
    • Pays : Chine
    • Année : 1864