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Auguste BEUVE (1873-1932)

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    Les intentions de M. Beuve étaient qu’on ne fit pas de bruit autour de sa tombe. « Mon désir, nous faisait-il écrire quelques jours avant sa mort, est que, le moment venu, mon décès soit ­annoncé aussi simplement que possible dans les périodiques catholiques japonais, ainsi que dans le Bulletin de la Société. » Ces paroles révèlent la modestie de notre confrère. Mais étant donné que tous ceux qui l’ont connu, estimé et aimé, pourraient trouver étrange qu’il ne soit pas consacré quelques lignes à sa mémoire, le cher disparu ne nous en voudra pas de nous inspirer à son sujet des paroles de l’ange Raphaël : « Il est bon de tenir caché le secret du roi ; mais il est honorable de révéler et de publier les œuvres de Dieu. » Bien qu’en effet, dans son humilité, M. Beuve ait pensé avoir mal rempli la tâche qui lui avait été confiée, il n’en est pas moins vrai que Dieu s’est servi de lui pour accomplir de belles et bonnes œuvres, et pour nous donner, au cours de cette carrière apostolique de 35 ans, maints exemples de vertus dont la simple relation ne peut que servir à édifier.

    Né à Mobecq, au diocèse de Coutances, le 30 septembre 1873, dans une famille de cultivateurs aisés et qui gardaient fidèlement les traditions de vie chrétienne — un de ses oncles était prêtre, — il fut de bonne heure distingué parmi ses camarades pour son intelli-gence éveillée, son caractère aimable et sa piété. Aussi, au lieu de lui faire suivre comme à ses deux frères la carrière paternelle, on l’envoya compléter ses études au collège de Valognes tenu par les Eudistes. Au séminaire de Coutances, où il passa ensuite deux années, il entendit d’une manière pressante l’appel à la vie apostolique, et obtint de Mgr Germain, qui tenait d’ordinaire à éprouver les vocations de ses séminaristes, l’autorisation de solliciter son admission et d’entrer au séminaire de la rue du Bac. Ordonné prêtre le 27 juin 1897, et destiné à la Mission de ­Tôkyô, il y arriva avec M. Caloin vers la mi-septembre de la même année. Il fut envoyé aussitôt à Kanazawa, qui faisait alors partie du diocèse de Tôkyô, pour y apprendre la langue et se former à la carrière apostolique sous la direction paternelle et dévouée du regretté M. Clément. M. Demangelle ayant eu besoin d’un aide à l’orphelinat de Sekiguchi, le P. Beuve lui fut associé en janvier 1900. Cependant l’église de Sekiguchi qui devait devenir le centre d’une nouvelle paroisse, commencée par M. Rey, s’achevait par les soins de Mgr Ozouf et de M. Demangelle, durant le cours de l’année 1900. M. Beuve devait en être le premier pasteur, et prendre aussi la direction de l’orphelinat, lorsque M. Demangelle alla demander à son tour au climat de France le rétablissement de ses forces.

    Jusqu’en janvier 1907 M. Beuve remplit, tantôt seul, tantôt avec des aides temporaires, la double charge qui lui avait été confiée. A cette époque, M. Demangelle, qui loin de l’orphelinat paraissait hors de son élément, obtenait l’autorisation diocésaine d’y rentrer comme directeur, tandis que M. Drouart était appelé de Kofu pour prendre la direction de la paroisse. M. Beuve, au milieu des regrets de ses fidèles et de ses orphelins, alla remplacer M. Drouart à Kofu, donnant dans la circonstance l’exemple d’une parfaite abnégation. Il administra sa nouvelle paroisse et le district environnant jusqu’en octobre 1912. Nommé à Tsukiji, la paroisse de l’ancien archevêché, il y demeura quelques mois. Sa santé s’était affaiblie, et bien qu’on eût pensé un moment que l’air vivifiant des montagnes du Shinshu le rétablirait, il ne fit que passer au poste de Matsumoto, et demanda d’aller se reposer au pays natal. Parti en septembre 1913, il était prêt à rentrer en Mission, lorsque la mobilisation le retint en France. Attaché au service auxiliaire, il fut appelé à soigner les blessés dans les hôpitaux de l’arrière, principalement à Cherbourg, où son dévouement patient et sa bonté furent fort appréciés.

    De retour parmi nous en août 1919, il fut envoyé à Nagoya, où il resta jusqu’en octobre 1922, époque où Nagoya et les départements voisins passèrent aux mains de la Société du Verbe Divin, pour former avec les districts de Kanazawa et de Toyama, déjà cédés à la même Société, une nouvelle Préfecture Apostolique. M. Beuve revint de nouveau parmi ses anciens  chrétiens de Kofu et de Ya­mashiro, qui lui étaient restés très attachés. Là, il s’efforça de trouver pour le poste de Kofu un emplacement plus central dans la ville, et réussit à mener les négociations de vente et d’achat si heureusement, qu’il put, sans bourse délier, doter la mission d’un poste bien installé et d’une jolie petite église dans un endroit tranquille et situé au cœur même de la cité. Cependant le foie et l’estomac qui, à diverses reprises, avaient été pour le cher Père une source d’embarras et de souffrances, étaient devenus tout à fait malades. L’hiver de 1930-31 lui fut particulièrement pénible. Son embonpoint avait fait place à une maigreur qu’on ne lui avait jamais connue. Il continua quand même l’exercice de son ministère, malgré les fatigues qu’il en éprouvait, lorsque par exemple il se rendait à jeûn, par un froid rigoureux, dans sa chrétienté de Yamashiro pour y dire la messe, prêcher et faire le catéchisme. A Pâques, il se sentit à bout de forces, et pensant que son foie se trouverait bien d’une cure en France, il demanda l’autorisation, qui lui fut d’ailleurs tout de suite accordée, de retourner au pays natal. Il partit en avril 1931 par le Transsibérien, arriva très fatigué à Paris, et se soumit à l’examen d’autorités médicales qui jugèrent son état très grave. A Vichy, où il se rendit ensuite, on constata que c’était l’estomac qui chez lui était atteint plus que le foie, car le docteur y découvrit un cancer très avancé déjà.

    Le cher Père comprit alors qu’il ne guérirait pas. Envisageant la situation avec le calme qui lui était habituel, il se décida, après avoir fait ses adieux à sa famille, à se rendre au commencement de novembre 1931 au Sanatorium des Missions-Etrangères à Montbeton, pour s’y préparer à la mort. L’évolution de la maladie fut rapide, et le 13 janvier, pour n’être pas pris au dépourvu, M. Beuve demanda lui-même qu’on lui administrât les derniers Sacrements. Puis il alla s’affaiblissant, s’alimentant de moins en moins ; à partir du 6 février, il ne put avaler qu’un peu de liquide. Le 8 février, la veille de sa mort, il dit à ceux qui l’entouraient, avec cette humour normande que l’on goûtait dans ses propos : « A descendre même lentement, on arrive tout de même à la dernière marche ; m’y voici arrivé, je crois. » Et en effet, le lendemain, 9 février, à 2 h. ½  de l’après-midi, après une courte agonie dans le plus grand calme, presque sans mouvement, à part celui de presser légèrement le crucifix ou la main de ceux qui étaient près de lui, notre cher confrère rendait son âme à Dieu.

    Il avait chargé M. André Chaudier, qui l’assistait durant ses derniers jours, d’écrire à plusieurs de ses confrères pour leur faire ses adieux, ainsi qu’à Mgr l’Archevêque de Tôkyô. Dans la lettre qu’il faisait envoyer à Mgr Chambon le 16 janvier 1932, après avoir annoncé qu’il avait reçu les derniers Sacrements, il ajoutait : « Je n’ose pas dire que je suis prêt à « partir, mais enfin je compte sur la miséricorde infinie de Dieu, et je vis mes derniers jours « dans l’espoir d’arriver sans trop de retard au Ciel. A Votre ExcelIence d’abord,à tous mes « amis et à tous mes confrères, je demande de bien vouloir me pardonner les peines que « j’aurais pu leur faire, et de continuer à prier pour moi. De mon côté, je crois que je ne garde « rien sur le cœur à  l’égard de personne. Si le sacrifice de ma vie peut être agréable au Cœur « de Notre-Seigneur, je le fais volontiers pour le salut de mon âme et le salut des âmes « japonaises, spécialement dans la chère mission de Tôkyô. »

    M.Montagu, Représentant des Missions du Japon, et vieil ami de M. Beuve, arrivait le soir du 10 février à Montbeton. Le lendemain il chanta la messe et présida les funérailles.

    Si le tempérament physique et moral de M. Beuve ne le prédisposait pas à ce qu’on pourrait appeler une activité fébrile, il donna du moins durant sa carrière apostolique la mesure de son zèle et de son dévouement dans 1’accomplissement consciencieux de sa tâche. A Sekiguchi, où nous le vîmes particulièrement à l’œuvre, on peut dire que grâce à son savoir-faire, à un travail méthodique et patient, il assura les progrès du poste et de l’orphe-linat. Il développa et améliora sa chrétienté par le zèle qu’il mit à instruire païens et chrétiens dans des conférences publiques, qui eurent lieu un certain temps jusqu’à deux fois par mois, ou dans des réunions hebdomadaires d’études au domicile des chrétiens pour les catéchu-mènes et les fidèles des environs. Il donna particulièrement ses soins à l’instruction religieuse des orphelins, à la préparation de leur avenir par l’apprentissage d’un métier ou la fréquentation des écoles secondaires, à leur bien-être spirituel et temporel et à leurs distrac-tions, développant la fanfare, organisant des séances à l’école ou des pique-nique à la campagne.

    Ce n’est pas Dom Bosco qui lui eût reproché de n’être pas assez sévère ; sévère, il savait l’être en temps opportun ; mais sa méthode d’éducation, faite de douceur plutôt que de violence, avec le calme et la pondération qu’il y mettait toujours, réussissait à produire l’essentiel : le bon esprit, ainsi que la confiance et l’affection des enfants envers leur directeur.

    Ces deux sentiments caractérisèrent aussi les relations des chrétiens avec leur pasteur, dans tous les postes qu’il occupa ; et l’on put constater par exemple combien son passage à Sekiguchi, il y a plus de vingt ans, avait laissé un souvenir reconnaissant parmi ses anciennes ouailles, par les nombreuses messes que celles-ci demandèrent spontanément pour le repas de son âme à la nouvelle de son décès.

    Pour être aimé, il faut aimer et montrer effectivement qu’on aime. La nature aimable et sociable du cher Père lui rendait relativement aisée la pratique de cette règle de conduite, qui demande d’ailleurs beaucoup d’esprit surnaturel et de maîtrise de soi. Il sut montrer que l’un et l’autre ne lui faisaient pas défaut. Homme pondéré, il était cependant doué d’une sensibilité que l’on n’eut pas soupçonnée chez lui au premier abord ; et cette sensibilité le fit particulièrement souffrir plus d’une fois dans les épreuves tant morales que physiques qu’il eut à  traverser.

    Mais ces épreuves que Dieu ménage pour purifier les âmes de ses serviteurs et les rendre plus dociles et plus unies à sa divine volonté, eurent pour effet de parfaire en lui ses sentiments de confiance et d’abandon à la divine Providence et en ses miséricordes infinies. « Il a été durant toute sa maladie, disait le principal témoin de ses derniers jours, d’un calme « absolu et d’une rési­gnation parfaite. » Outre les paroles du malade que nous avons déjà citées, qu’on nous permette de transcrire ici pour terminer quelques-unes des lignes qu’il nous écrivait avant de se rendre à Montbeton.

    « J’ai écrit à Monseigneur Chambon, disait-il, pour le mettre au courant de mon état de « santé, et je lui ai demandé d’en faire part aux confrères, d’abord pour ne pas avoir à répéter « à chacun de ceux à qui j’écris des détails peu intéressants, et surtout pour que les « missionnaires et les amis de la Mission de Tôkyô veuillent bien prier pour moi. J’espère que « vous m’aiderez ainsi à me soumettre aussi parfaitement que possible à la sainte volonté du « Bon Dieu. Que ce soit un peu plus tôt ou un peu plus tard, il n’importe guère : l’essentiel est « que je me prépare de mon mieux, et pour cela, je compte sur l’aide fraternelle de tous... » et un peu plus tard, le 14 janvier 1932, ces dernières paroles : « Je vous dis : Au revoir là-haut, à « l’éternel rendez-vous ! A Dieu ! »

     

     

    • Numéro : 2301
    • Pays : Japon
    • Année : 1897