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Pierre BERTIN (1899-1973)

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    Au retour des vacances d’été 1973, ce fut une pénible surprise pour les confrères de la rue du Bac et les visiteurs familiers du Séminaire de ne plus trouver à la loge de la porterie le « Cher Frère Pierre ».

     

    Il semblait tellement inséré dans le cadre d’entrée du 128 qu’il y paraissait fixé pour toujours, mais lui, comme s’il avait voulu profiter de la dispersion générale pour se retirer avec discrétion, était retourné à la Maison du Père au début du mois d’août, alors qu’il se reposait au milieu des siens.

     

     

    Une famille paysanne en Lorraine

    Né le 4 mars 1899 à Saint-Jean-lès-Buzy, Meuse, diocèse de Verdun, Pierre Bertin appartenait à une honorable famille de cultivateurs où il avait reçu d’une même source la vie et la foi, et contracté de solides vertus de travail, patience et charité.

     

    L’existence à la campagne était rude au début du siècle, mais au foyer des Bertin, elle était adoucie par la chaleur d’une famille très unie et tout le réconfort d’une religion pratiquée et aimée.

     

    Pierre et son frère Georges furent élevés dans ce climat. Tous deux fréquentèrent l’école du village jusqu’au jour de 1911 où l’évêque de Verdun déconseilla et même interdit aux parents chrétiens l’envoi de leurs enfants dans certaines écoles, en raison des manuels pernicieux qui y circulaient.

     

    Sans hésiter, les parents Bertin retirèrent leurs garçons et les confièrent à la fin de l’année scolaire au curé de la paroisse de St-Jean qui les recueillit avec plusieurs de leurs camarades. Puis ils dirigèrent leurs deux fils vers l’Institution St-Joseph à Nancy où les Frères des Ecoles chrétiennes assurèrent leur éducation et instruction pendant deux ans.

     

    En juillet 1913, les deux frères se retrouvèrent avec leurs parents à la ferme de famille ; il y faisait bon travailler ensemble, mais la joie fut de courte durée.

     

     

    La guerre 14-18.

     

    Le 2 août 1914, le père était mobilisé et laissait aux deux jeunes garçons le soin d’achever les travaux de la moisson, ceux-ci étaient à peine terminés que « la bataille de la Meuse » (25-26 août), à la suite des batailles des Ardennes et de Charleroi, étendait les ravages de la guerre jusqu’à St-Jean-lès-Buzy et que les jeunes frères Bertin, en l’absence d’hommes valides, furent réquisitionnés pour enterrer les soldats du 165e R.I. tombés au combat.

     

    Ce contact avec les horreurs de la guerre et le passage répété des cavaliers allemands décidèrent du départ de Madame Bertin et de ses deux fils. Ils prirent la direction de l’ouest et, en passant à Verdun, ils eurent la joie de rencontrer le père mobilisé, dont ils n’avaient plus de nouvelles depuis son incorporation.

     

    Rester à Verdun n’était pas une solution : deux camarades de M. Bertin lui conseillèrent de diriger sa famille sur Brugny-Vaudancourt, près d’Epernay (Marne), où ils trouvèrent abri dans leur propre famille.

     

    Les Bertin y furent bien accueillis, mais dès le début de septembre, ils se retrouvèrent dans la bagarre : la « bataille de la Marne » (6-12 septembre 1914) les rejetait en pleine nature. Pendant douze jours, ils couchèrent à la belle étoile et, quand ils rentrèrent au village, à l’issue du combat, ils trouvèrent la maison qui les avaient accueillis réduite en cendres. Grâce à l’abbé Bauchet, curé de la paroisse, ils trouvèrent un nouveau refuge, et ce fut entre le prêtre et les Bertin le commencement de relations durables et bienfaisantes. « Nous allions chanter la messe le dimanche, ce qui nous faisait plaisir et surtout à ma mère », relatait Georges, en évoquant des souvenirs de guerre.

     

    Après la démobilisation de M. Bertin, toute la famille rejoignit St-Jean-lès-Buzy et travailla à la restauration de la ferme dont les bâtiments étaient délabrés et à la remise en culture des terres abandonnées depuis plusieurs années.

     

    Ce travail en famille se prolongea, jusqu’en 1929, date du mariage du frère aîné qui reprit l’exploitation agricole des parents. Après quoi Pierre demanda à ceux-ci, « si cela ne les peinait pas » qu’il aille travailler à Verdun dans une maison d’alimentation qui lui offrait un emploi. Les parents acquiescèrent, mais « tous les samedis-dimanches » — tous les week-end dirait-on aujourd’hui —. Pierre rentrait au pays, chargé de friandises pour ses parents, neveux et nièces.

     

     

    Les Missions Etrangères

     

    Cet éloignement intermittent d’une famille qu’il aimait beaucoup (« il ne se plaisait que près de ses parents et ne sortait jamais ») préparait une séparation plus longue et plus profonde.

     

    Pierre Bertin s’était ouvert de ses projets de vie religieuse à l’abbé Bauchet, curé de Brugny, qui se chargea volontiers des démarches auprès des parents de Pierre et aussi auprès du Séminaire des Missions Etrangères.

     

    Le 12 octobre 1932, il écrivit à son fils spirituel : « Vous êtes admis au noviciat de Dormans et par le P. Roulland qui en est le supérieur et par Mgr de Guébriant, Supérieur général des Missions Etrangères, à qui en a référé le P. Roulland. Dès que vous serez libre et que vous pourrez venir ici, faites-le moi savoir et, ensemble, nous irons à Dormans. Faites connaître cette heureuse décision à vos chers parents et offrez-leur à tous l’expression de ma sincère et respectueuse amitié ».

     

    Les choses ne traînèrent pas : le 7 novembre 1932, Pierre était accueilli à Dormans par le P. Roulland, qui apprécia très vite les sérieuses qualités de son novice. En retour, celui-ci, plein d’admiration et d’estime pour le frère spirituel de Ste-Thérèse de l’Enfant Jésus, se mit docilement à son école où il apprit en particulier la fidélité à la vie de prière.

     

    Le 12 juin 1934, le P. Roulland rendait son âme à Dieu après six semaines d’atroces souffrances durant lesquelles Pierre Bertin lui fut un précieux réconfort moral et un infirmier dévoué. C’est sous la conduite du P. Lacroix que Pierre devait achever son temps de probation.

     

    Le 18 janvier 1935. Pierre Bertin émettait les « premières promesses » qui l’agrégeaient temporairement à la Société des Missions Etrangères, à titre de Frère coadjuteur, et, le 18 février suivant, Mgr de Guébriant, Supérieur générai, lui faisait part de son affectation au Séminaire de la rue du Bac en ces termes : « Je crois que vous serez tout à fait à votre place dans la petite communauté des Frères de Paris, que vous y jouerez un rôle très utile et que vous y serez heureux ».

     

     

    Le service de la Société

     

    Huit jours plus tard, ses vacances en famille terminées, le Frère Pierre arrivait à Paris qu’il ne devait plus guère quitter. Adjoint au Frère Boittiaux au service de l’économat, il y travailla avec beaucoup de dévouement et manifesta une grande régularité dans sa vie de piété. Aussi son agrégation définitive en 1938 ne souleva aucune objection et fut accueillie avec joie dans la communauté.

     

    La guerre vint interrompre ses activités : au début de janvier 1940, le Frère Pierre fut mobilisé et le demeura jusqu’en août 1940. Dans l’impossibilité de rejoindre Paris, où les troupes d’occupation s’opposaient encore au retour des « réfugiés » et autres absents de la capitale, le Frère Pierre gagna Marseille et résida à la procure jusqu’à la mi-septembre.

     

    Rentré à Paris, il dut faire face à une tâche ardue : les questions de ravitaillement et de personnel n’étaient pas faciles à résoudre et les événements politiques, militaires, par la nervosité qu’ils engendraient chez tous — ou presque — alourdissaient la tâche.

     

    En juillet 1943, le Frère Pierre, fatigué, fut affecté à la Procure de Marseille mais, au lieu d’y trouver détente et repos, il s’y crispa; il souffrait de la solitude le jour, d’insomnies la nuit ; sa santé en était ébranlée. Sur avis du médecin, il sollicita un repos dans sa famille au pays natal. Ce congé lui fut accordé, mais il se prolongea au-delà des besoins réels du Frère Pierre et de ses désirs, en raison des événements militaires. Ce ne fut qu’en novembre 1944 qu’il put regagner la rue du Bac.

     

    Il devint alors « gardien de la conciergerie » et c’est là que pendant presque trente ans, il révéla ses qualités d’accueil et de dévouement, ses goûts de philatéliste et sa régularité d’homme de la prière.

     

    Toujours levé de grand matin, il était à la chapelle dès 6 heures pour son oraison et la messe qu’il servait volontiers.

     

    A 7 h 30, il faisait le ménage de la porterie, lisait son office, recevait le courrier, le portait à la poste, puis accueillait les visiteurs, recherchait les confrères par téléphone ou parlophone.., et entre temps classait les timbres, ne s’interrompant que pour rouler une cigarette.

     

    A la porterie, il reçut bien des confidences de l’extérieur et réconforta plus d’une personne : on l’estimait, on l’aimait.

     

    … Et il paraissait à tous devoir poursuivre sa tâche un nombre indéfini d’années... « Il ne change pas, il est toujours le même », disaient les visiteurs et les confrères revenant de mission. Et ce fut vrai jusqu’en 1971, moment où commença l’amaigrissement et la toux devint plus pénible.

     

     

    Les dernières vacances

     

    En octobre de cette année, il se décida à consulter la Faculté, Il en résulta une hospitalisation de six semaines à « Pasteur », avec une série d’examens (bronchoscopie, radiographie, spirographie) sans agrément et un traitement comportant entre autres prescriptions l’interdiction de fumer.

     

    Le 25 novembre 1971, le Frère Pierre rentrait au Séminaire, heureux comme un prisonnier libéré. Le dévouement des médecins, la sollicitude des Sœurs n’ayant pas réussi à lui faire supporter avec le sourire l’interminable attente des résultats d’examens et analyses — et l’inutilité apparut de sa claustration dans une chambre d’hôpital.

     

    Au printemps 1973, la respiration devint plus difficile, les insomnies plus fréquentes et la capacité de travail diminua progressivement. Le Frère Pierre aimait revenir au poste qu’il avait occupé pendant tant d’années à la porterie, mais une permanence de deux heures le fatiguait à l’extrême.

     

    Au début de juillet, il songea à anticiper ses vacances au pays natal chez son frère. Il rompait ainsi avec une tradition qui le faisait d’ordinaire prendre son congé du 16 août au 15 septembre. On aurait dit qu’il était impatient de revoir sa famille.., et cependant il appréhendait tellement la fatigue du voyage que le Frère François Guillemot l’accompagna jusqu’en Lorraine.

     

    Alors qu’il espérait retrouver des forces au milieu des siens, il ressentit au contraire une fatigue plus accablante à partir de la mi-juillet. Vraiment cherchait-on à le soulager, à lui être utile et agréable. Il était terrassé par son mal. Mais, soucieux de ne pas être à charge, il ne consentit à s’aliter qu’à l’extrême limite de ses forces, au début d’août.

     

    Le 7 août, il demanda et reçut le sacrement des malades, le 8 au matin, il s’éteignait doucement.

     

    De très nombreux parents et amis devaient l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, le 10 août. L’évêque de Verdun s’était fait représenter par son chancelier. Les PP. Ladougne et Morel ainsi que le Frère Antoine représentaient la communauté de la rue du Bac ; les PP. Pélardy, Baudot, Richard, Bertin, Griffon, Thiry, Vautrin, la Société des Missions Etrangères. Le R.P. Quéguiner, Supérieur général, retenu à Paris, n’avait pu se rendre à St-Jean-lès-Buzy pour les funérailles, mais dans une lettre à la famille, il avait tenu à exprimer sa peine et son union dans le souvenir et la prière, sa reconnaissance pour « les innombrables services rendus à tous avec une régularité et un zèle hors du commun. Nous l’aimions bien tous pour sa fidélité, son franc-parler, sa promptitude, sa modestie et sa grande compréhension ».

     

    Le Frère Pierre repose aujourd’hui au petit cimetière de Saint-Jean­lès-Buzy.

     

     

     

    • Numéro : 3525
    • Pays : France
    • Année : None