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Jean-Baptiste BERTHON (1838-1893)

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    M. Berthon Jean-Baptiste-Ernest naquit à Poitiers (Vienne), le 24 avril 1838. Entré prêtre au Séminaire de Paris, le 25 septembre 1871, il partit pour la Chine le 17 juillet 1872.

    Missionnaire au Kouy-tchéou, pendant cinq ans, il passa dans la mission du Kouang-tong en 1877. Une maladie terrible, la pierre, le fit rentrer une première fois en France, où il demeura pendant quatre ans. Se croyant guéri, il repartit pour la Chine vers la fin de 1891 ; mais après quelques mois de séjour à Canton, il dit de nouveau adieu à sa chère mission et revint à Paris. C’est là qu’il devait mourir, le 9 janvier 1893, à la suite d’une crise de néphrite, qui l’avait saisi subitement chez un de ses amis du boulevard Saint-Germain, le mer­credi 4 janvier. Transporté à Saint-Jean de Dieu dans la matinée du jeudi, le cher malade ne tarda pas à donner les signes d’une mort pro­chaine. Il reçut avec grande piété les derniers sacrements, le samedi soir ; et, le lundi à une heure et demie après minuit, il passait à une vie meilleure.

    La mort du P. Berthon m’a péniblement surpris, écrit Mgr Chausse ; je venais en effet de lire une lettre par laquelle il m’annonçait sa par­faite guérison et m’entretenait de l’espoir qu’il nourrissait de revenir bientôt partager les joies et les peines de ses chers confrères du Kouang-tong. Ce dernier sacrifice qu’il était disposé à faire, Dieu ne l’a pas accepté : la souffrance avait rendu le P. Berthon mûr pour le ciel.

    À l’époque de son retour parmi nous en 1891, l’activité et la vigueur du P. Berthon, rajeunies par un repos de quatre années en France, semblaient lui promettre encore de longs jours de travail. Mais la maladie qui l’avait obligé de nous quitter en 1887, était loin d’être guérie. Quelques mois passés sous le climat des tropiques la firent reparaître plus violente que jamais. Je ne puis me rappeler sans frémir les cris plaintifs que la douleur arrachait à notre cher malade. Cependant il était admirable de patience et de résignation. Il répé­tait sans cesse ces paroles : Justus es, Domine, et rectum judiciuin tuum. — Mon cher Père, lui disais-je un  jour, il faut aller chercher du soulagement à Hong-kong. Vos souffrances sont trop grandes,  et ici nous ne pouvons rien pour vous.  —  Non, non, cela passera, ré­pondait-il ; je dois « souffrir, le bon Dieu m’envoie ce que je mérite.

    Il lui fallut pourtant quitter Canton. A Hong-kong, le mal empira rapidement. Le docteur ne sut pas découvrir la véritable cause de la maladie qui n’était autre que la pierre. Quelques palliatifs calmèrent un moment les douleurs de notre confrère, mais sans le guérir. Bien­tôt il ne resta plus qu’un parti à prendre, retourner en France, et le malade dut s’y résigner. Avant de partir, il voulut revoir une dernière fois son cher Kouang-tong. Le voyage lui causa de cruelles souf­frances qu’il supporta avec sa patience ordinaire. Les adieux furent tristes ; chacun de nous pressentait qu’ils devaient être les derniers, tant le cher Père paraissait accablé sous la violence de la maladie.

    À bord, malgré les soins du docteur et l’empressement du capitaine à prévenir ses moindres désirs, il faillit succomber. Plusieurs fois, le jugeant incapable de supporter la traversée jusqu’au bout, on lui proposa de s’arrêter dans divers ports de relâche pour y reprendre des forces avant de continuer son voyage : il refusa toujours. Enfin il arriva à Marseille, mais dans un état pitoyable ; le moindre mouve­ment lui arrachait des cris de douleur.

    À Paris, le docteur eut bien vite reconnu la cause de ses atroces souffrances. Après quelques jours de repos, le malade subit l’opéra­tion de la pierre qui réussit à merveille. À peine guéri, il se mit à parcourir la France, visitant Poitiers, Bordeaux et Nantes.  Ce voyage,  m’écrivait-il, ne m’a pas fatigué. Je suis bien guéri, et j’espère que vous ne me refuserez pas  la permission de retourner à Canton.

    En attendant ma réponse, il occupait ses loisirs en artiste ; car, disons-le ici, le P. Berthon aimait et cultivait les beaux-arts. Son goût prononcé pour le dessin l’avait conduit dans la mission de Canton. En 1877, ayant quitté la mission du Kouy-tchéou, qu’il évangélisait depuis cinq ans, il vint à Hong-kong. Mgr Guillemin bâtissait alors, sur les ruines mêmes de l’ancien palais du vice-roi des deux « Kouang » cette église splendide que l’on dit être la plus belle de Chine. Sa Gran­deur ne tarda pas à remarquer les aptitudes spéciales de notre confrère ; elle avait besoin d’un architecte et le trouvait dans le P. Ber­thon, qui fut dès lors agrégé à la mission.

    Les grandes idées du prélat plaisaient naturellement au nouveau missionnaire qui fut ainsi associé aux derniers travaux de l’église. Il était là dans son élément. Il dessinait un plan comme un architecte de profession, et savait en préparer l’exécution comme si sa vie s’était passée tout entière sur les chantiers.

    En peinture, son pinceau n’était pas à mépriser. Il a reproduit des tableaux et des portraits fort ressemblants. S’il eût reçu des leçons de grand maître, il fût devenu probablement illustre. Sa plume savait aussi tracer des chefs-d’œuvre de calligraphie, et la caricature plaisait à son esprit observateur. Un jour, sur le pont du steamer de Hong-­kong, le capitaine, un gros et brave Américain, ronflait sans gêne dans une pose que les gens de ce pays savent seuls prendre en public. Le P. Berthon, armé de son crayon, le saisit si bien, que le bon capitaine, ayant vu le croquis, ne put s’empêcher d’éclater de rire ; dès lors, ils furent amis.

    En 1878, après le départ de Mgr Guillemin pour la France, il fut envoyé dans l’île de Sancian, où il resta jusqu’à l’époque de la guerre franco-chinoise. Dès son arrivée dans ce nouveau poste, il se dévoua tout entier au salut de ses chrétiens. Il les aimait comme un père aime ses enfants. C’était merveille de voir ce caractère nerveux, cet esprit élevé, dépenser des trésors de douceur et de bonté envers de rudes villageois, causer familièrement avec eux, comme s’ils avaient su comprendre les pensées de son âme ardente qui renfermait tout un monde d’idées et de connaissances.

    Le troupeau grossissait peu à peu, lorsque la persécution éclata comme la foudre sur cette île illustrée par la mort de l’Apôtre des Indes. Les insulaires aux mœurs farouches, habitués au pillage des barques qui échouent fréquemment sur leurs côtes, eurent à peine entendu les bruits de guerre qui couraient alors, qu’ils se jetèrent sur les chrétiens, saccagèrent leur église et dévastèrent la résidence du missionnaire. L’œuvre si péniblement entreprise était à recommen­cer. Le P. Berthon supporta courageusement l’épreuve. Les portes et les fenêtres de l’église avaient été enlevées, il les fit remplacer, et répara rapidement les autres dégâts. Mais les chrétiens, jeunes encore dans la foi pour la plupart, ne surent pas s’élever à la hauteur du sacrifice à accomplir. Ils demandèrent vengeance contre leurs persé­cuteurs, et ne l’obtenant pas se raidirent contre les exhortations du P. Berthon. Ces défaillances abreuvèrent d’amertume l’âme du mis­sionnaire. C’est là qu’il contracta le germe de la maladie qui l’a conduit au tombeau. La science médicale fut impuissante à le guérir, et en 1887, il regagnait la France pour la première fois.

    Le climat de la patrie et le régime fortifiant auquel il s’astreignit rétablirent ses forces. Deux ans de ministère à Liniers, dans le dio­cèse de Poitiers, lui parurent une épreuve suffisante, et se jugeant assez robuste pour retourner en mission, où il voulait mourir, il revint à Canton.

    À son retour, on sentait en lui une vigueur nouvelle et un dévouement encore plus complet au service de Dieu. Le contact des hommes et des œuvres de notre belle France avait ranimé son zèle. Avec ses confrères, il était toujours également enjoué, prenant parti de préfé­rence pour le faible et s’humiliant devant la vertu, de manière à faire oublier ses qualités personnelles. Il savait émailler la conversation d’heureuses saillies, de jeux de mots spirituels et pleins d’à-propos. Souvent l’on ne comprenait pas tout d’abord ; mais l’expli­cation ne tardait pas à venir et on passait une intéressante récréation.

    Le P. Berthon n’était pas seulement un artiste de goût ; la poésie hantait aussi sa plume, et la littérature avait chez lui une place d’hon­neur. Ses lettres étaient écrites avec soin, et ne manquaient ni de sel, ni d’élégance. S’il eût vécu, il nous eût sans doute retracé les nombreux épisodes qui accompagnèrent la construction de notre église de Canton, et certes l’intérêt n’eût pas manqué.

    Tel fut le P. Berthon. Nature vive et nerveuse, haute intelligence, foi ardente, charité à toute épreuve, aimant le monde sans se laisser envahir par lui, toujours prêt à rendre service au premier appel. Ses dernières souffrances, comme un sacrifice d’agréable odeur, lui auront ouvert à deux battants les portes du paradis.

    Quelques instants avant d’aller à Dieu, il serra dans ses bras le confrère qui était à son chevet :  Que je vous embrasse pour tous, mon cher Père, lui dit-il ; je n’ai plus que quelques  minutes à vivre, priez pour moi. Nobles et saintes paroles qui nous redisent l’affec­tion de son cœur pour ses frères qu’il laissait sur la brèche.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1133
    • Pays : Chine
    • Année : 1872