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Louis BERTHON (1833-1900)

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    Né le 10 octobre 1833 à Lignières, dans le diocèse de Bourges, M.Louis-Joseph-Adolphe Berthon partit pour l’Inde, en 1858, avec Mgr Bardou, notre évêque bien-aimé et vénéré.

     

    Mgr Godelle administrait alors le vicariat apostolique de Coïmbatour. C’est à Karumattampatty, berceau de la Mission, que les nouveaux missionnaires s’exercèrent à l’étude des langues. Au bout de quelques mois de travail opiniâtre , M.Lefeuvre ayant besoin d’un assistant pour administrer le district très étendu et très populeux de Kodiveli, M.Berthon lui fut adjoint.

     

    Lancé, plein de zèle et d’enthousiasme, sur cet immense champ de bataille, il le parcourut en tout sens, instruisant les chrétiens, régénérant de nombreux païens, construisant des églises.

     

    En 1861, il bâtit l’église d’Urachicotti, chef-lieu d’un district qui embrassait Valipalaiyam, Naglur, et une partie de Kolegal cédée plus tard au diocèse de Mysore.

     

    À Valipalaiyam, il parvint avec M.Lefeuvre à creuser un puits qui fait la richesse du village.

     

    Au moment de la terrible famine de 1867, nous le trouvons au Pallam, où il avait été chargé par son nouvel évêque , Mgr Dépommier, de fonder un orphelinat et de recueillir tous les enfants dont les parents étaient morts pendant la famine.

     

    Le Palam ou Sinnapallam était une jungle, sis dans la profonde vallée du Cavéry. Là, les brigands et les tigres régnaient en maîtres absolus ; la fièvre attaquait les imprudents colons qui essayaient de s’y établir : aussi, effrayés des difficultés de tout genre qu’ils rencontraient à chaque pas, ces derniers abandonnèrent-ils finalement cette terre fertile, il est vrai, mais pour ainsi dire inhabitable.

     

    Ce que les colons n’avaient pu faire, M.Berthon osa l’entreprendre. Il était alors à l’apogée de sa carrière apostolique. La langue tamoule n’avait plus de secrets pour lui ; son corps s’était endurci par huit années de courses et de fatigues sous un ciel de feu ; les Indiens l’estimaient  et l’aimaient. Notre confrère était le vrai type du missionnaire ardent à la lutte, vif dans ses reparties, il fut parfois trop absolu dans ses appréciations. Mais, qui peut retenir la langue de l’homme, et qui fera un crime au cavalier de se laisser emporter par son cheval trop avant dans les rangs ennemis, au fort du combat ? Celui-là seul est parfait qui sait maîtriser sa langue….Mais regagnons le Pallam.

     

    Sous la direction de M.Berthon, une caravane composée d’une quinzaine de personnes, dont 8 enfants, s’établit dans un endroit de la forêt qui parut favorable. Les premiers abatis et les premiers travaux de nivellement accomplis, la petite colonie entra, je pourrais dire, dans l’arche de Noé.

    Imaginez-vous un vaste toit de feuillage abritant à la fois le missionnaire, les ouvriers, les enfants et les animaux d la ferme. N’était-ce pas là une image de l’arche de Noé renversée ? Le dimanche, on tendait une toile entre las animaux et les fidèles, et sur une simple table, le missionnaire célébrait la sainte messe dans ce long vaisseau, où poules, veaux, moutons, chèvres, buffles venaient souvent, par une visite indiscrète, troubler le recueillement des enfants…..er des grandes personnes.

     

    Le Père avait choisi l’extrémité du hangar pour s’y installer, au milieu des provisions, instruments aratoires, ustensiles de ménage, outils de charpentier, caisses de vêtements. C’était, chez lui, un pêle-mêle inexprimable ; on eût cru se trouver chez un marchand de bric-à-brac. Cependant M.Berthon était joyeux, allait, venait, donnait des ordres, stimulait les paresseux par des corrections parfois un peu rudes, mais toujours méritées, et recueillait dans son arche les épaves de la terrible famine qui arrivaient chaque jour plus nombreuses.

     

    « A l’œuvre, mes enfants ! «  criait le Père d’une voix formidable, qui faisait résonner les échos d’alentour ; et aussitôt tout le monde s’en allait défricher et ensemencer les vastes terres des environs. « A l’œuvre, mes enfants ! » et les païens étudiaient les prières, et les paillotes se multipliaient, et l’église se bâtissait, et des constructions plus solides remplaçaient l’arche de Noé. « A l’œuvre mes enfants ! » et les forêts vierges, repaires des serpents et des tigres, étaient abattues, et les bêtes féroces étaient repoussées, et les fièvres devenaient de moins en moins fréquentes.

     

    Les épreuves ne manquèrent pas à la nouvelle fondation. Elle reçut tour à tour la visite d’une fièvre maligne qui attaqua presque en même temps tout le personnel, et celle des tigres qui firent à plusieurs reprises un grand carnage de bêtes à la ferme. L’incendie consuma les premières constructions, et la mort enleva un grand nombre des affamés recueillis par le missionnaire.

     

    Lui cependant ne se découragea jamais, et, en contemplant cet intrépide champion de la civilisation et de l’évangile, à la figure paternelle encadrés d’une grande barbe, en voyant cet apôtre à demi épuisé par la fièvre et la chaleur brûlante du soleil de l’Inde, je ne puis m’empêcher de songer aux saints religieux du moyen âge, qui ont défriché la France, qui ont implanté sur notre sol national cette foi vivace que les haines sectaires ne parviendront pas à arracher.

     

    M.Berthon eut surtout à lutter contre les tigres . En 1870, ces bêtes féroces dévorèrent quatre personnes (parmi lesquelles un chrétien) dans la montagne. Une tigresse et ses deux petits avaient élu domicile dans une caverne, sur le bord du torrent qui longeait l’habitation du missionnaire. Pour les prendre, M.Berthon fit creuser une grande trappe dans laquelle on mit , comme appât, d’abord un buffle, puis un âne. Mais les rusés carnassiers se doutèrent de quelque chose. Ils se contentèrent de rôder autour de la trappe, comme il était facile de le constater par l’empreinte de leurs pattes. De leur antre, ils n’en allaient pas moins faire des excursions tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, dévoraient un mouton par-ci, une vache par-là. La tigresse sortait très régulièrement tous les soirs vers 9 heures. Le moment venu, les grands orphelins couraient à sa rencontre avec des tambours, combous, fusils, pétards, poussant des cris et faisant le plus de vacarme possible, et montaient la garde autour du parc où se trouvait le gros et le menu batail.

     

    Il y avait là un véritable danger pour l’orphelinat. M.Berthon pria le collecteur anglais de l’aider à exterminer ses féroces voisins ; Le magistrat accueillit favorablement sa demande, mais, en réalité, ne fit rien pour exterminer les tigres . A cette époque (1871), Mgr Dépommier vint visiter le poste. « Comme nous ne recevions aucun secours des hommes, écrit le prélat, nous nous mîmes sans réserves sous la protection du bon Dieu. Je distribuai à chacun des enfants une médaille de saint Benoît. Ils la portèrent jour et nuit avec respect et confiance, et, jusqu’ici, aucun d’eux n’a été dévoré. »

     

    M.Berthon put ainsi rassurer les 91 enfants qu’il avait à ce moment –là, et les travaux de la ferme continuèrent avec beaucoup d’entrain. Sans doute, il vit partir pour le ciel un grand nombre d’élèves que la famine avait trop épuisés pour leur permettre de vivre longtemps, mais tous reçurent le baptême avec de grands sentiments de foi.

     

    Non content de diriger la ferme et de créer un village chrétien au Pallam, M.Berthon administrait un district très étendu. Il présida à la formation du village de Mikelpalaiyam, moins insalubre que le Pallum et qui donne de grandes espérances. Les difficultés de tout genre qu’il avait rencontrées au Pallum, il les surmonta avec la même énergie à Mikelpalaiyam.

     

    Dieu lui avait donné une grande sûreté de jugement, une fermeté à toute épreuve, une bonté inépuisable et un tempérament de fer. Il fit valoir tous ses talents pour le bien des âmes qui lui étaient confiées. Et ce travail opiniâtre, cette immolation de tous les jours, dura quarante ans ; quarante années loin de sa patrie et de ses parents ; quarante année de labeurs sous un ciel de feu ; quarante années de privations de tout genre : nourriture fade, parfois repoussante, habitation insalubre et étroite, voyages incessants…..Quarante années de commerce avec des gens grossiers, parlant une langue difficile, ayant des coutumes étranges : quels trésors de mérites notre cher confrère n’a-t-il pas dû amasser pour le ciel !

     

    En 1876, la misère fut dans l’Inde à son comble. La famine, le choléra et la petite vérole y firent en peu de temps des ravages épouvantables. Des villages devinrent presque complètement déserts. Les pauvres hindous erraient çà et là à la recherche d’un peu de nourriture. Le missionnaire écrivait à cette époque : « On trouve des cadavres sur toutes les routes, où ils servent de pâture aux chiens, aux vautours et aux chacals. Mon maître d’école qui se rendait à un village situé à deux heures d’ici, a rencontré douze corps d’enfants d’une quinzaine d’années. Un païen, arrivé chez moi avec trois de ses fils, m’a dit que n’ayant plus la force de porter le quatrième, âgé de deux ans, il l’avait jeté dans les buissons.

    Heureusement, les cris du pauvre petit ont été entendus par un chrétien qui s’est empressé de le recueillir et me l’a apporté. J’ai fait donner quelque instruction au père païen, qui pleurait de joie de se trouver chez moi ; Il a reçu le baptême et est mort chrétien. Tous mes soins n’ont pu réussir à sauver ses quatre enfants ; ils ont fini par succomber au bout de quelques jours après avoir été régénérés dans l’eau du saint baptême. »

     

    En cette année 1876, la mortalité fut effrayante au Coïmbatour : Mgr Bardou estime que le quart de la population périt. Dieu néanmoins consolait ses missionnaires et récompensait leur charité, en leur permettant de baptiser un nombre considérable de païens. « Cette année, écrivait Mgr Bardou le 1er novembre 1877, nous avons baptisé 2526 adultes ; en outre, 1000 enfants ont reçu le baptême « in articulo mortis ».

     

    Placé plus tard à la tête des importants districts de Darapuram ; d’Atticodou, d’Eritchambady, d’Erode ; M. Berthon se signala constamment par son zèle, par sa piété et aussi par une sévérité de bon aloi à l’égard des chrétiens négligents. A Erode, on n’apas encore oublié la pasteur vigilant qui, le dimanche, allait chercher certains néophytes jusque chez eux pour les forcer à entendre le messe.

     

    Toutefois, le travail et les fatigues des voyages sous un soleil ardent minèrent peu à peu sa robuste constitution. Il avait supporté longtemps sans faiblir le poids du jour et de la chaleur, mais le moment vint où il dut, bien à contre cœur, prendre du repos et s’avouer vaincu. Comme ces arbres gigantesques de nos forêts de l’Inde qui ont résisté à tous les ouragans, mais qui, atteints de vétusté, s’inclinent peu à peu vers la terre qu’ils couvraient de leur ombre, ainsi notre vaillant apôtre vit peu à peu ses forces diminuer et s’éteindre. En vain alla-t-il, en 1895, demander au pays natal de les lui rendre ? En vain se rendit-il ensuite au sanatorium  de Hong-Kong : les forces perdues ne revenaient pas. Alors il n’eut plus qu’un désir, celui de mourir dans sa chère Mission qu’il avait fécondée de ses sueurs. Rentré au Coïmbatour, il vécut encore pendant cinq années, partageant son temps entre les lectures sérieuses et la prière. Il tâchait aussi de se rendre utile et aidant de ses ressources et de ses bons conseils les religieuses indigènes auxquelles il porta jusqu’à sa mort un bienveillant intérêt. Des « vers de Guinée » le faisaient souffrir assez souvent, la tête devenait plus lourde ; rien cependant ne nous faisait redouter sa mort prochaine.

     

    Un matin M.Bachelard, qui devait regagner son district d’Atticodou, entra dans la chambre de notre cher infirme pour le saluer. Il le trouva mourant, sous le coup d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Le côté gauche était paralysé, la respiration était pénible et la parole manquait.

     

    Dieu néanmoins réservait à son fidèle serviteur une dernière grâce. Il lui accorda encore trois jours entiers pour recevoir les sacrements et se préparer à la mort. Le cher malade fit généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie. M.Rondy, vicaire général, ne le quitta plus un seul instant, et Mgr Bardou, entouré d’une quinzaine de missionnaires, lui administra le saint viatique et l’extrême-onction.

     

    Le 14 décembre 1900, il rendait son âme à Dieu. Par ses longs travaux apostoliques, par ses vertus, il a mérité nous en avons la conviction, la récompense que Dieu donne à ses plus dévoués serviteurs. « Euge servz bone er fidelis, intra gaudium Domini tui. »

     

     

     

     

     

    • Numéro : 723
    • Pays : Inde
    • Année : 1858