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Mathieu BERTHOLET (1865-1898)

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    Mathieu Bertholet naquit à Charbonnier, dans le diocèse de Clermont, le 12 juin 1865, de parents foncièrement chrétiens. Il les suivit dans les diverses contrées de France et d’Amérique où alla s’exercer l’industrie paternelle. Ils finirent par se fixer dans la paroisse Saint-Bruno, en la ville de Lyon. Pourtant, en ces dernières années, nous retrouvons la mère tenant un magasin dans la commune de Charbonnier. C’est là qu’elle a fini sa carrière le 20 mars dernier, un mois avant le drame sanglant du 21 avril : le bon Dieu lui a épargné la douleur d’un bien grand sacrifice.

    Je n’ai reçu que peu de données sur la vie de Mathieu Bertholet avant son entrée au Séminaire de la rue du Bac. On sait seulement qu’il se distingua par sa régularité, qu’il fit une partie de ses études au petit séminaire de Largentière et que ses relations de famille furent toujours empreintes de la plus grande cordialité.

    Désigné pour le Kouang-si après son ordination à la prêtrise, il y parvint vers la fin de 1889. Il passa quelque temps à Chang-sè, auprès de M. Renault, supérieur intérimaire de la Mission, puis me fut envoyé en avril 1890 à Kouy-hien. Au mois de juin, il gagna la station de Long-niù, fondée depuis quatre ans seulement, dans la sous-préfecture de Siang-tcheou, pour y apprendre la langne indigène. Il y débuta par l’épreuve ; il trouva mort le gardien de notre maison qui devait le recevoir et le mettre au courant des choses. L’année suivante, quelques mois avant mon sacre, je lui passai l’administration de tout le district. C’est là qu’il a exercé son zèle pendant sept ans.

    Il s’occupa de développer les œuvres de la Sainte-Enfance que mes apparitions purement temporaires avaient dû restreindre. Il ouvrit à Tchong-pîn d’abord, puis à Long-niù, un internat de garçons ; de plus, dans ce dernier village, il établit un petit orphelinat pour les filles déjà grandelettes ; d’autres d’un âge plus tendre furent confiées à des familles. Peu après, grâce à de généreuses aumônes venues de France, il fonda un petit hospice de vieillards, avec des revenus pour l’entretien. Tout entier à améliorer la situation de ses néophytes, frappé d’ailleurs de la difficulté qu’ont de s’établir bon nombre de jeunes gens, faute de ressources pécuniaires, il institua la Société des Mariages, laquelle, en faisant fructifier par des placements avantageux un modeste capital, arriva en quelques années à fournir aux souscripteurs les fonds nécessaires pour installer leur ménage.

    Ces œuvres, en attirant l’attention publique, firent connaître la Mission et conquirent l’estime des païens bien pensants. L’appréciation du côté humanitaire préparait mieux à celle du côté doctrinal. Des velléités, puis de vrais désirs de conversion se produisirent sur plusieurs points ; ceux qui s’étaient déclarés antérieurement se confirmèrent, en sorte qu’il en résulta un véritable mouvement religieux.

    Mais les païens de Long-niù semblant n’y prendre part que dans une faible proportion, le cœur du pasteur en souffrait péniblement. À ses yeux, il fallait que ceux qui étaient plus près du foyer fussent plus abondamment réchauffés ; il n’admettait pas qu’au contraire ils restassent plus ancrés dans leurs superstitions. Cependant le succès ne répondait point à ses désirs. C’est alors qu’il recourut à Notre-Dame de Fourvières dont il avait puisé la dévotion en la cité lyonnaise : il lui voua un sanctuaire, si, avant la fin de l’année, il lui était donné de compter dans le village quatre-vingts adorateurs du vrai Dieu. Le terme fixé n’était pas échu que les fidèles atteignaient la centaine. Le Père avait été exaucé au delà de sa demande. Il se mit donc à prêcher le recours à Notre-Dame de Fourvières et à préparer l’érection de la chapelle promise, avec d’autant plus d’empressement que l’ancien oratoire était devenu tout à fait insuffisant. Sans ressources personnelles, et sachant qu’il avait peu à attendre de la Mission, qui, pauvre, était obligée par ailleurs à faire face à des dépenses plus urgentes, il ne vit qu’une solution possible, savoir : un appel à la générosité catholique, lyonnaise surtout. Il voulut même, par un motif de confiance en la sainte Vierge, que l’érection fût due tout entière à ces souscripteurs. Cet appel parut dans les Missions Catholiques en 1896 : il demandait 4.000 francs. Il les eut, à peu de chose près. Mais il s’aperçut bientôt que la somme serait insuffisante à l’exécution du plan qu’il avait dressé. Loin de s’en effrayer, il estima que la moindre défiance serait une injure pour la divine patronne. L’année suivante, avec ma permission, il exposait ses besoins par la voie de la même revue ; il sollicitait encore 6.000 francs. Absorbées par des nécessités de plus en plus multiples, les aumônes nouvelles arrivèrent rares, modiques. A son grand regret, M. Bertholet dut avant la fin de 1897, suspendre ses travaux. Soit manque de fonds, soit malheur des temps, ils n’ont pu encore être repris.

    Le mouvement religieux avait continué de se développer, non seulement dans la sous-préfecture de Siang-tcheou, mais encore dans celles de Sio-jen, de Ly-pou et de Yun-ngan. Tandis que le mandarin de la première traitait assez équitablement les affaires religieuses occurrentes, à Ly-pou, il s’en rencontra un qui, sous l’influence de notables hostiles, osa publier un manifeste contre les catéchumènes. Ceux-ci, au nombre d’une soixantaine, traqués de toutes parts par les païens, n’imaginèrent rien de mieux, que de se réfugier au prétoire même, où sans respect humain ils se mirent à vaquer en commun à la prière et à l’étude du catéchisme. Le sous-préfet, que ces hôtes embarrassaient beaucoup, eut toutes les peines du monde à les congédier. Cette aventure fit connaître le christianisme, et les résultats furent d’autant plus éclatants que, grâce à la sollicitude de la légation de France à Pékin, nous finîmes par obtenir des satisfactions pour les catéchumènes maltraités ou pillés, et la punition des principaux moteurs de la persécution.

    À Siou-jen-hien, M. Bertholet eut la consolation de voir rentrer dans le bercail un village qui avait apostasié depuis quelques années sous l’action néfaste d’un demi-lettré. Ce retour fut, en outre, accompagné de conversions de païens dans les environs.

    De ces transformations naissaient dans les familles ou dans les villages des froissements que le missionnaire devait apaiser. De plus, comme il est inévitable, l’ivraie se glissait parmi le bon grain et amenait bien des complications.

    Telle était la situation quand, en 1897, il y eut un moment de danger sérieux, du fait de certains chefs influents. Le calme pourtant finit par se rétablir.

     

    Il y avait, dans la sous-préfecture de Yun-ngan-tcheou, un noyau de catéchumènes qui, depuis deux ans, avaient tenu bon contre toutes les vexations des idolâtres, leurs voisins. Un mandarin, récemment entré en charge, sembla vouloir prendre leur défense ; il fit enlever les placards anonymes contre le christianisme et publia un manifeste en sa faveur. Vers la fin de mars 1898, M. Bertholet voulut profiter de si bonnes dispositions pour faire une apparition dans ces parages.

    Comme il allait dans des pays nouveaux, il eut la précaution d’avertir les prétoires et de demander une escorte. Le voyage s’effectua sans incident. Le mandarin de Yun-ngan l’invita même à entrer chez lui, l’accueillit parfaitement et proposa des soldats pour veiller à sa sécurité pendant son séjour dans la chrétienté.

    Notre confrère, qui comptait d’abord revenir pour la retraite annuelle fixée au 18 avril, crut devoir prolonger sa visite, il passa là les fêtes de Pâques et admit au baptême tous les catéchumènes de la station, en tout treize personnes.

    Le 21 avril seulement, il partit en bénissant Dieu. A son passage à la ville de Yun-ngan, le mandarin voulut encore le recevoir. Après un entretien d’environ une demi-heure, le Père poursuivit sa route avec six chrétiens ou catéchumènes et six prétoriens : il voyageait en palanquin.

    À une lieue et demie de la ville, vers les deux heures de l’après-midi, la petite caravane venait de passer un grand pont, quand une quinzaine d’hommes de mauvaise mine, mais sans armes, veulent lui barrer le chemin, par ordre, disent-ils, d’un globulé militaire, nommé Hoâng-tchen-Kioû, et vocifèrent à tue-tête : On ne passe pas ! A mort !

    En même temps, dans tous les villages de la vallée, les tams-tams et les conques marines sonnent le rappel ; bientôt débouchent, drapeaux de la garde nationale déployés, quelques centaines de forcenés armés de fusils, de lances, de piques, de poignards.

    Notre confrère a mis pied à terre ; il veut se réfugier dans un village, mais toutes les portes se ferment devant lui. Il rebrousse chemin avec tout son monde dans la direction de la ville. Pendant l’espace d’une demi-lieue, on tire sur eux sans les atteindre. A la fin, le Père est cerné de toutes parts ; criblé de coups de lance, il s’affaisse et expire.

    Tang-Ky-Yû, encore catéchumène, et un chrétien, Pén-a-tchang, subissent le même sort à quelques pas de lui. Deux autres catéchumènes sont emmenés captifs et doivent se racheter à raison de douze piastres par tête. Trois prétoriens sont blessés ; on s’empare de la chapelle du Père et surtout de papiers importants dont la perte est irréparable.

    Cependant, deux des gens de sa suite, entre autres son propre domestique, avaient réussi à gagner la ville et à porter au sous-préfet la lugubre nouvelle. Sans perdre une minute, le fonctionnaire accourt sur le théâtre du crime avec toutes les forces dont il dispose, en tout une quarantaine d’hommes. Après avoir constaté les blessures et les coups, ainsi que l’identité des victimes, il fait laver par ses gardes les trois corps qui sont ensuite enveloppés de linceuls blancs, et déposés dans des cercueils qu’on a apportés de la ville. Enfin on les enterre sommairement tout près de là, avec une planchette portant les noms respectifs, à côté de chaque tombe. Quelques soldats sont préposés à la garde ; mais lorsque les sentinelles se seront retirées, n’essaiera-t-on pas de faire disparaître les restes des victimes ?...

    Séance tenante, au milieu de la nuit, le mandarin mande l’auteur du crime sans nom qui vient d’être commis. C’est seulement à la seconde sommation qu’il est obéi. Le moment est solennel. Le sous-préfet est assis dans une assez pauvre maison du village ; il est entouré de ses soldats armés et tout prêts à faire feu au premier signal ; malgré une pluie battante, la bande des assassins se tient en dehors, enseignes déployées, à la distance d’une portée de fusil, décidée à défendre son chef.

    Aux reproches qui lui sont adressés, celui-ci ose opposer des dénégations, comme si par la voix publique on ne savait pas que rien dans la contrée, ne se fait sans lui ! Pourtant le représentant de l’autorité le laisse regagner son domicile, parce qu’il ne se sent pas en force, rentre en ville au point du jour et donne des ordres pour qu’on reconduise avec escorte les survivants de la suite de M. Bertholet. C’est ainsi que le domestique et le catéchiste sont venus me raconter tous les détails de cette lugubre tragédie.

    À une piété réelle, M. Bertholet joignait un grand zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ; il était tout dévoué à ses chrétiens. Peut-être fut-il sévère à l’égard des néophytes ; mais cette sévérité était tempérée par les fréquents témoignages du véritable intérêt qu’il leur portait. Il n’épargnait rien pour les former à la vie chrétienne.

    Il connaissait très bien la langue indigène et s’était, du reste, admirablement identifié aux us et coutumes du pays qu’il se plaisait à appeler son paradis terrestre. Je comptais sur lui pour le mettre à la tête des chrétientés de Ly-pou-hien. Et soudainement, à l’âge de 33 ans, il est tombé avec deux de ses compagnons sous la lance des idolâtres, en haine du christianisme et de la France. Espérons que sa mort, loin d’arrêter son œuvre, ne fera que la servir et la développer.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1859
    • Pays : Chine
    • Année : 1889