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Hippolyte BERTHOLD (1911-1995)

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    Houggang Sinhuh ! C'est ainsi que l'appelaient les Chinois de dialecte teochew - dialecte de la région de Swatow - dans cette partie nord-est de Singapour où il passa vingt-huit ans. Le Père d'Houggang ! Il faisait partie du paysage, parfaitement inséré parmi les fermiers et pêcheurs du crû, parlant leur langue avec aisance, s'intéressant à leur mode de vie et le partageant. Il était expert jardinier et savait apprécier une partie de pêche.

     

    Né à Brémoncourt, dans le Doubs, en mai 1911, de parents cultivateurs, il est le dernier de trois garçons et une fille. Sa mère meurt en 1917 et, le papa s'étant remarié, la famille s'augmente de deux autres garçons ; le plus jeune, Germain, deviendra missionnaire et évêque d'Ubon, en Thaïlande. La frontière entre la France et la Suisse reste théorique pour les Berthold. Nous les trouvons, selon les époques, côté français ou côté helvétique : des Européens avant l'heure... Hippolyte suivra l'école primaire, une partie en Suisse, une partie en France, la ferme parentale étant à égale distance des deux écoles. Il sera confirmé à St-Ursanne, diocèse de Bâle, où sera célébré son service funèbre en 1995. Jusqu'à la fin de sa vie, certains le diront suisse, d'autres le diront français. Lui, il avait opté pour la nationalité de Singapour !

     

    Finie l'école primaire, il exprime son désir depuis longtemps d'aller au séminaire, mais son père lui demande d'attendre et d'aider à la ferme. Influencé par son curé d'origine alsacienne et par des lectures de revues missionnaires, il reste fidèle à son projet et, à 18 ans, entre au séminaire de vocations tardives à Faverney. C'est à Besançon qu'il s'initie à la philosophie et au début de la théologie. Son service militaire au 35ème Régiment d'Infanterie lui donne de séjourner à Belfort, puis à Mulhouse. En décembre 1935, il est admis au Séminaire de la rue du Bac ; les Missions Étrangères sont bien connues à Besançon ! Il y finit ses études, servant aussi comme boutiquier et accueillant comme un grand frère les jeunes bisontins qui viennent partager la même vocation.

     

    Ordonné prêtre le 29 Juin 1938 par Mgr A. Gaspais, vicaire apostolique de Kirin, Mandchourie, il reçoit sa destination pour la Mission de Malacca. Le P. Louis Danion est un de ses confrères d'ordination et de bateau. Parti sur le "Champollion", il débarque à Singapour le 3 octobre, deux mois après le décès de son papa.

     

    Dix ans, ça et là...

     

    Un an à la cathédrale pour étudier l'anglais, un an à la paroisse chinoise de St-Pierre et Paul pour s'initier au dialecte teochew, et le jeune missionnaire est prêt pour le travail paroissial. En fait de paroisse, c'est tout d'abord un an au petit séminaire où il enseigne le latin. Envoyé à Ipoh, il est bloqué à Kuala Lumpur par l'offensive japonaise et passe plusieurs mois à la paroisse du Rosaire avec le P. R. Girard. Retour au petit séminaire en 1942. Et dès 1943, il part pour le camp de Bahau, où l'occupant a exilé un groupe important de chrétiens de Singapour. Il y reste jusqu'en 1945, en compagnie de Mgr Devals, du P. Meissonnier, des religieuses du Bon Pasteur, des Canossiennes et de quelques Frères. Il faut défricher la jungle, faire des jardins, résister aux accès de malaria et à l'arbitraire des Japonais. Il se donne à plein, agriculteur et pasteur, tout entier au service du troupeau qui a faim et qui se décourage. Début 1945, son évêque, Mgr Devals, meurt victime des mauvaises conditions de vie qui ont aggravé son diabète; c'est lui qui l'assiste à ses derniers moments.

     

    La libération arrive enfin, mais le P. Berthold n'est plus que l'ombre de lui-même. "On lui voyait à travers", disent ceux qui l'ont connu alors. Il a besoin de récupérer et est envoyé se reposer à Cameron Highlands, à 1600m d'altitude. Température plus fraîche, légumes en abondance, ses forces reviennent et il décide de s'installer un peu plus bas dans un village de paysans chinois, à Bertram Valley. Il réside dans la sacristie de la chapelle, bâtiment en bois avec le minimum de confort. Sa présence est appréciée par beaucoup, chrétiens ou non‑chrétiens, mais elle dérange les maquis communistes. Il se trouve sur leur route car ils suivent la vallée de la Bertram dans leurs mouvements d'ouest en est. Aussi, un matin, alors qu'il célèbre la Messe, il est l'objet d'un attentat. Une balle le touche au coude et cinq autres balles traversent sa soutane. Il s'échappe en sautant par une fenêtre et va se cacher dans la jungle toute proche, les ornements encore sur le dos. Il racontera cela plus tard comme un bon souvenir.

     

    Allant nettement mieux, il revient à Singapour et dessert un an la paroisse chinoise de Bukit Timah, une des plus anciennes communautés chrétiennes de l'île, fondée en 1846. Après les péripéties de ces onze années, c'est enfin le moment de prendre son premier congé en France. Il en a besoin, au physique et au moral. Ce qui a été le plus dur pour lui pendant cette période, ce ne fut pas tant les difficiles années avec les Japonais que le va et vient d'un poste à l'autre. Plus tard, il fera cette réflexion : "Je ne semblais pas pouvoir durer là où on me mettait. J'en arrivais à me demander si être en mission était vraiment pour moi". Souffrance bien réelle et pourtant, après un an en France, il repart avec enthousiasme.

     

    Saints Pierre et Paul, 1950-1955.


    Cette fois-ci, il s'enracine ! Il devient vicaire du P. Bêcheras à Saints Pierre et Paul où il avait fait ses débuts en chinois, et bientôt le P. Abrial, un jeune "ancien de Chine", vient les rejoindre. C'est "Sts Pierre et Paul grand crû"... La Catholic High School, fondée avant la guerre, est en pleine croissance sous la supervision du curé, les Frères Maristes étant responsables de l'enseignement. Le P. Berthold se lance dans le ministère des jeunes avec des groupes de JOC première manière. Il aide les pauvres en animant les Conférences de St Vincent de Paul ; il en sera l'aumônier diocésain pendant de longues années. Le P. Abrial catéchise et visite, mettant sa connaissance du chinois mandarin au service d'une communauté jusque là limitée au teochew. Les baptêmes d'adultes augmentent ; curé et vicaires se complètent et vont de l'avant.

     

    Avec l'arrivée des missionnaires expulsés de Chine, il est alors temps de diviser l'archidiocèse de Malacca qui comprend Singapour et toute la péninsule malaise jusqu'à la frontière de Thaïlande. En 1955, Penang et Kuala Lumpur deviennent évêchés. Le P. Francis Chan, curé de la paroisse de la Nativité, dans le faubourg de Serangoon, à une douzaine de kilomètres du centre de Singapour, est élu évêque de Penang. C'est le vicaire de Sts Pierre et Paul qui est désigné pour lui succéder.

     

    Upper Serangoon ou Houggang, 1955‑1970


    En juillet 1955, Polyte, comme on l'appelait, arrive dans ses terres. La paroisse de la Nativité, fondée en 1852, va l'avoir comme curé pendant quinze ans : pasteur vivant très près de ses gens, formateur de vicaires et de séminaristes, bâtisseur d'écoles et d'églises ‑ la nouvelle paroisse de Ste Anne ‑ agriculteur et horticulteur soignant ses arbres fruitiers et ses orchidées. Et comme cela ne semble pas suffire, le voilà nommé vicaire général en juin 1957. Le P. Noël Goh, choisi par Mgr. Olçomendy pour succéder au P. Bonamy, a, en effet, demandé qu'il y ait un deuxième vicaire général. On parle alors de "Monsignor" Berthold, selon les coutumes des églises anglophones. Mais il n'y a pas l'ombre d'un liseré violet ; on le trouve souvent en pantalon chinois, chemise délavée et chapeau de paille, rapportant un panier de pomelos ou un sac de cacahuètes.

     

    La paroisse, en ces années 50, doit compter 5 à 6000 paroissiens, des fermiers et des pêcheurs en majorité, avec des enseignants et des petits fonctionnaires. C'est un "quartier catholique" : autour de l'église, écoles anglaises de garçons, primaire et secondaire, tenues par les Frères de St Gabriel, école primaire de filles avec les Dames de St Maur, écoles primaire et secondaire chinoises sous la responsabilité de prêtres réfugiés de Chine continentale, école secondaire chinoise pour les filles avec les Franciscaines Missionnaires de Marie. Un monde jeunes à catéchiser et à former ! Et de l'autre côté de la route, le petit séminaire, sous la direction du P. Barthoulot, où les candidats au sacerdoce étudient pendant trois ans ‑ anglais et latin ‑ avant d'aller au Collège de Penang.

     

    Dans cette paroisse de Serangoon, faite de familles nombreuses et priantes, les vocations abondent : prêtres diocésains, religieux et religieuses. L'exemple du P. Berthold, totalement donné, est certainement une source d'inspiration. C'est pour lui une joie de voir se succéder, année après année, ordinations et professions religieuses. Il n'est pas grand orateur ; il n'est pas l'homme des grandes démonstrations ; il est présent, discret, attentif et priant. Les gens l'apprécient, même si parfois il est traditionnel ou sévère dans sa manière pastorale : pas de dispense pour mariages mixtes à la Nativité ! Ils disent souvent que le Seigneur exauce spécialement la prière de leur curé : "J'ai confiance, le P. Berthold prie pour moi !".

     

    Polyte, c'est un solide montagnard, bien charpenté, et pourtant dès 1957, il devra subir l'ablation d'un rein. Au sens strict du mot, il a la maladie de la "pierre" ; et puis les années à Bahau ont sans nul doute laissé des traces. Mais il fait confiance au Seigneur et, avec un rein seulement, il vivra encore 38 ans. Il a trouvé le moyen de se maintenir en forme : il a besoin d'exercice physique ; et alors que d'autres se dépensent sur un terrain de golf, lui cultive des jardins qui augmentent en surface au cours des années. Pendant les vacances, les séminaristes sont invités à l'aider et bientôt on parle de la "ferme" du P. Berthold. D'autant plus qu'il élève aussi des lapins ‑ chose inconnue à Singapour ‑ régalant à l'occasion ses confrères avec un civet ou du lapin sauté, au risque de passer pour un barbare auprès de ses paroissiens.

     

    Pour ceux qui le voient de l'extérieur, tout semble couler de source avec Polyte, tout est bien huilé, bien en place. Les projets se multiplient et deviennent réalités ‑ bâtiments d'école, église ‑ apparemment sans effort. C'est oublier le fonceur qu'il est, Ie travailleur qui ne craint pas sa peine. Il serre les dents et les poings pour arriver au but, avec quelquefois une brève colère qui le prend et prend les autres par surprise. Car lui qui apparaît calme, mesuré, est un violent qui se contrôle, et qui parfois explose.

     

    Un congé de quelques mois en 1969 et, après un bref retour à l'église de la Nativité, il est transféré, en 1979, à la paroisse voisine du Cœur Immaculé de Marie, paroisse en majorité de langue anglaise, avec une population bien installée dans des bungalows et maisons à jardinets. Il y va d'abord comme vicaire !

     

    Paya Lebar : Cœur Immaculé de Marie, 1970-1975


    Ayant été voisin, il connaît bien la communauté. Il en connaît aussi le titulaire, un prêtre chinois âgé, original, au caractère phosphorescent, dont il devient le vicaire. Il succède à l'autre vicaire général, le P. Noël Goh, qui a fait là un séjour de plusieurs années. Mgr Olçomendy sait que la cohabitation n'est pas facile ; aussi il choisit des hommes sûrs, ses vicaires généraux ! Cela n'empêche pas Polyte d'arriver plus d'une fois au bout de sa patience. Après un an, le décès du P. M. Koh laisse le champ libre au vicaire qui devient curé et reçoit bientôt l'aide du P. Loiseau, un ancien de Birmanie.

     

    Ses dons de jardinier rendent accueillants les abords du presbytère : des fleurs, des arbustes, des palmiers, et les paroissiens apprécient leur nouveau pasteur qui écoute et qui encourage. Mais bientôt ils s'aperçoivent qu'il perd du poids : une livre par jour ! Les médecins n'arrivent pas à trouver la cause du mal ; le P. Berthold fond à vue d'œil. "S'il continue, dit son vicaire, on pourra compter ses jours. Il pèse autour de 180 livres et en perd une par jour !" Finalement, il s'agit d'une déficience de la glande thyroïde. Le traitement donne de bons résultats, mais Polyte, qui a dépassé les 60 ans, démissionne de vicaire général ‑ une fonction dans laquelle il n'a jamais été à l'aise ‑ et de curé. Il est heureux de servir aux côtés du P. Loiseau, en attendant un congé en France, de mai à août 1975.

     

    Ponggol, Sainte‑Anne, 1975‑1983


    À son retour, il est nommé dans la paroisse rurale de Sainte-­Anne, division de la paroisse de la Nativité. C'est lui qui y avait construit église et presbytère, à un moment où les chrétiens étaient nombreux dans ce quartier. Il avait vu grand. Mais voilà qu'il se retrouve avec un petit noyau de fidèles, car les... cochons déplacent les gens ! Le gouvernement a en effet décidé d'établir dans cette zone des élevages intensifs de porcs… Une "cochonopolis" !... Plus de 300 000 porcs sur 4 km² !!! Tout est planifié par des technocrates, mais la nature réserve des surprises à ceux qui travaillent seulement en bureau. On ne contrôle pas les odeurs, et comment évacuer le fumier, dans ce bras de mer entre Singapour et la Malaisie où l'islam domine ? Pas très indiqué ! Bientôt, pour des raisons économiques, les porcs sont remplacés par des poissons et les porcheries par des viviers.

     

    Le P. Berthold devient donc le pasteur d'un petit groupe de chrétiens qu'il connaît bien et qu'il soigne avec autant de soins que ses orchidées ou ses lapins. Il va à son rythme, organise avec soin le grand pèlerinage annuel en l'honneur de Sainte Anne, reçoit volontiers les confrères le mercredi, jour où tradition­nellement nous nous retrouvons. Il est dans son milieu.

     

    Mais sa vue commence à baisser. À nouveau, les médecins hésitent sur le diagnostic. Finalement, il s'agit d'une mauvaise irrigation des yeux et d'un glaucome. L'acuité visuelle varie d'un moment à l'autre. Il consulte les meilleurs spécialistes, essaie les remèdes traditionnels chinois. Il n'y a pas d'amélioration. Il ne peut plus célébrer la Messe seul, ni lire son Bréviaire, encore moins conduire. Le P. Barthoulot est avec lui pour quelques mois et, en juillet 1983, il décide de se retirer à Béthanie, la résidence des prêtres âgés, située dans l'enclos des Petites Sœurs des Pauvres. Il y voit encore assez pour s'habituer aux lieux et, pour un temps, il est capable de jardiner. Fin 1983, il faut accepter la réalité : Polyte n'y voit plus, il se déplace désormais avec l'aide d'une canne blanche.

     

    Aveugle et Guide, 1983‑1995

     

    Douze années de nuit, et pourtant douze années bien remplies ; douze années durant lesquelles il est pour beaucoup le guide qui voit clair et loin, le confident qui écoute et encourage, le confesseur disponible qui apporte la guérison et la paix. Oh ! Il a bien ses moments de cafard et ses coups de rogne: "Qu'est‑ce que je fais ici ? J'empoisonne tout le monde, je suis une charge !" Mais il se ressaisit, retrouve la paix et se met totalement au service des autres. Dans sa nuit, il est une lumière.

     

    Tous les week‑ends, il va confesser dans trois paroisses. Il est disponible pour les services pénitentiels et certains jours il a tant de visiteurs pénitents qu'il ne peut faire la sieste. Mais il est heureux, il est pasteur. Lui, le paysan du Doubs et de Ponggol, devient le confident et guide d'un groupe de dames françaises, épouses de présidents de banques ou de directeurs d'hôtels, qui viennent lui faire la lecture. C'est du nouveau pour lui, mais il se donne totalement à des gens d'un milieu dont il n'était pas familier. Ces dames, qui essaient de le distraire et de lui témoigner leur sympathie, trouvent en lui le directeur spirituel dont elles ne soupçonnaient pas avoir besoin.

     

    Il s'intéresse à la vie de l'église et du pays. Il prend part aux célébrations paroissiales ; les gens sont profondément marqués par la présence de ce prêtre aveugle concélébrant des funérailles ou une messe de jubilé. Tous les mercredis, il retrouve les confrères des Missions Étrangères. Et il voyage ! Lorsqu'il était curé, il prenait à peine quelques jours de repos annuels. Il n'y voit plus, mais il n'hésite pas à aller à Lourdes et à Medjugorje. C'est souvent qu'il s'échappe pour une quinzaine à Cameron Highlands. Il est très entouré par ses anciens paroissiens et amis de longue date. Il a des "anges gardiens" pour l'accompagner dans ses voyages et lui faciliter la vie de tous les jours. Le dévouement de plusieurs laïcs est vraiment admirable. Il écoute la radio, a un bon choix de cassettes en français et en anglais sur des sujets religieux ou d'intérêt général. Bref, il est vivant et il partage sa vie. En 1988, il est très entouré pour la célébration de ses noces d'or. Son frère Germain, l'ancien évêque d'Ubon, qui vient le visiter régulièrement, est présent, et la paroisse de Sainte Anne l'honore tout spécialement. Les années passent. De vieux amis, prêtres et laïcs, partent avant lui vers le Seigneur. Sa montre, qui annonce les demi‑heures, semble bien lente. Les infirmités de l'âge sont encore plus pénibles pour quelqu'un qui n'y voit pas. Certains visiteurs, qui ne comprennent pas la psychologie d'un aveugle, peuvent rendre son isolement plus pénible: "Devinez qui je suis... vous connaissez ma grand‑mère !" En voulant l'aider à se diriger, certains le tirent à droite, à gauche, sans réaliser qu'il perd l'équilibre. "Allons, ne me tirez pas comme cela, je vais tomber !" Il s'ankylose et ses jambes le portent mal. Il lui arrive de tomber mais il refuse de s'asseoir sur un fauteuil roulant. Il garde sa fierté et son tempérament.

     

    Germain, son frère, lui‑même malade, ne peut plus venir le voir et meurt quelques mois avant lui. Il se sent plus seul ; il attend son départ comme une délivrance. Il ne veut plus de ces séjours à l'hôpital, où il ne se rend pas compte de ce qu'on lui fait. On le sent se détacher, on le voit faiblir. Après quelques jours à Mount Alvernia, l'hôpital catholique, ses yeux s'ouvrent enfin sur la lumière du Seigneur, le 2 avril 1995, à deux heures du matin. Le P. Barthoulot, l'ami de toujours, est le premier auprès de lui.

     

    Son corps est transporté dans la chapelle des Petites Sœurs des Pauvres. Des messes, avec beaucoup de monde, sont célébrées, le lundi soir par le P. Arro, le mardi soir par le P. Barthoulot. Les obsèques sont présidées par l'archevêque, Mgr G. Yong, le mercredi matin, assisté de l'évêque de Johor, Mgr J. Chan, et de plus de soixante‑dix prêtres. Foule nombreuse d'amis, de paroissiens, de ceux dont il a été le pasteur. À sa demande expresse, il est incinéré et ses cendres sont déposées maintenant au columbarium de l'église Sainte-Thérèse, face à la mer.

     

    Cinquante sept ans en Malaisie et à Singapour

     

    Polyte est le dernier des confrères de Singapour arrivés avant la guerre, et malgré des accrocs de santé, le Seigneur lui a donné de servir pendant cinquante-sept ans. Quelques semaines avant son décès, il va encore en paroisse pour entendre les confessions. "Je suis encore un peu utile !" Homme solide au physique et au spirituel, il est un vivant pour ceux qui l'approche. L'espoir, la paix sont les dons qui coulent de source. Et pourtant, quel lutteur, quel violent il a été jusqu'au bout. Il se domine, il se laisse prendre par le Seigneur, il partage la sérénité puisée dans la prière, il invite à être patient ; une patience qui lui coûte beaucoup, mais qui est un don très apprécié. Le P. Berthold sait remettre les gens sur les rails.

     

    Privilégiant les petits et les pauvres, il est à l'aise parmi les grands, car eux aussi ont besoin d'un pasteur. Il accepte les invitations des ambassades française et suisse et s'assoit à la table du sultan de Johor à qui il explique comment élever des lapins ! Le gouvernement de Singapour lui a décerné une décoration pour son travail auprès des pauvres. Polyte est tout à tous, sérieux, persévérant, respectueux des personnes et sachant apprécier ceux qui l'entourent.

     

    Bien enraciné dans le milieu chinois de Singapour, il reste toujours très proche de sa famille. Congés, visites, réunions, conversations téléphoniques, il est présent parmi les siens. "Chacun de ses congés était un événement pour toute la famille…" écrit un de ses neveux. Pour lui, c'était des ressourcements. Il se rechargeait de l'air du pays, du Doubs et du Jura, visitant parents et amis, ou mieux, les recevant à Monturban. C'est là qu'il se reposait, en travaillant aux champs avec ses frères ou en s'occupant des abeilles. Il était vraiment dans son élément parmi les plantes et les animaux.

     

    "En 1970, quand son frère Germain fut nommé évêque d'Ubon, c'est lui qui a suggéré que quelques membres de la famille fassent le voyage jusqu'en Thaïlande et à Singapour. Ses trois frères et une belle-sœur ont fait ce voyage de "pionniers", ouvrant la voie à d'autres qui sont allés ensuite visiter mes oncles. Grâce à cela, les gens d'ici se sont mieux rendu compte de la réalité de la mission et de la vie en Asie du sud‑est. Cette expérience a été une véritable révélation que ne pouvait guère accomplir un simple échange de lettres.

     

    "J'ai eu l'occasion de rendre visite à mon oncle plusieurs fois à Singapour. J'ai été vraiment impressionné par la solidarité d'une Église de mission, tant à la paroisse Sainte‑Anne que chez les Petites Sœurs des Pauvres. Cela constitue pour nous un exemple et toute la famille garde une profonde reconnaissance à ceux qui ont entouré mon oncle avec tant de dévouement. Quand il est devenu aveugle, il nous a envoyé des nouvelles enregistrées sur cassettes. Au début, nous étions mal à l'aise, mais aujourd'hui nous pouvons entendre la voix chaleureuse de mon oncle nous raconter sa vie quotidienne chez les Petites Sœurs des Pauvres, ou des épisodes plus mouvementés de ses séjours à Bahau et à Bertram Valley.

    "Tous ces échanges, lettres, voyages, cassettes, ne sont cependant que la petite partie visible de l'iceberg. Aussi loin que je me souviens, mon oncle Hippolyte, de même que mon oncle Germain, ont été présents dans nos cœurs et le resteront toujours. Ils ont été pour nous une formidable fenêtre ouverte sur le monde et une véritable bénédiction pour toute la famille. C'est forts de cet héritage que nous restons en union de prière avec tous nos amis de Singapour."

     

    Et Singapour dit merci au Seigneur et à la famille Berthold pour le don de Polyte, le Houggang Sinhuh.

     

    • Numéro : 3612
    • Pays : Malaisie
    • Année : 1938