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Eugène BERTHIER (1887-1921)

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    M. Eugène Berthier naquit le 2 octobre 1887 à Urice, hameau de la belle et riante paroisse de Saint-Genix, gracieusement assise aux pieds des derniers contreforts des Alpes, baignée dans sa partie inférieure par le Rhône et par le Guiers, torrent impétueux qui prend sa source dans le massif de la Grande Chartreuse. Son père et sa mère, chrétiens à la foi robuste, travailleurs infatigables, se créèrent par leur travail et leur esprit d’économie une belle aisance ; ils en rendaient grâces à Dieu qui régnait dans la famille, et ils conçurent le désir qui les hanta bientôt de Lui consacrer leur cadet Eugène, qui grandissait en âge et en sagesse. Ils firent part de leur pieux projet au curé de la paroisse, M. Paget, aujourd’hui prévôt du Chapitre métropolitain de Chambéry. De tout son cœur, le pasteur applaudit aux intentions de ce bon père et de cette excellente mère ; il étudia les dispositions de l’enfant et le fit entrer au petit séminaire de Pont-Beauvoisin qui a donné aux Missions-Étrangères beaucoup de missionnaires et des évêques éminents.

    Chez le jeune étudiant, les qualités de l’intelligence étaient cachées sous des apparences un peu frustes et timides ; il devait demander à la réflexion un peu lente et à un travail, d’autant plus tenace qu’il état pour lui plus ardu, ce qui n’est souvent qu’un jeu pour des esprits plus précoces et plus éveillés.

    Il n’aura jamais un goût prononcé pour les abstractions mais dès le petit séminaire, « il se fit remarquer, écrit un de ses anciens maîtres, par sa piété, sa docilité, sa ténacité au travail, et surtout son « bon sens extraordinaire », si bien qu’il gagna bien vite l’affection et la sympathie de ses maîtres, qui volontiers, le proposaient à ses camarades comme modèle. »

    Ces belles qualités se développèrent au Séminaire des Missions-Étrangères où il arriva le 1er septembre 1905. Les larmes coulèrent abondantes lorsque les pauvres parents virent le sacrifice, plus complet qu’ils ne l’avaient rêvé, que Dieu leur demandait ; mais leur foi était profonde et le « fiat » fut prononcé.

     

    Au Séminaire de Bièvres et de la rue du Bac, M. Berthier, sous l’action combinée de la piété, de l’étude et de la règle, affermit encore sa volonté et dirigea toutes ses aspirations vers le but longtemps médité : le salut des âmes. Ce sont ces qualités du cœur et de la volonté, plus encore que celles de l’intelligence, qui font du prêtre en pays de mission, l’ouvrier docile, toujours content de son sort, et qui, dans le poste même le plus modeste qu’il occupe, accomplit sans faiblir le travail toujours ardu que le Maître lui a assigné. M. Berthier fut ordonné prêtre le 23 septembre 1911 et le 18 novembre suivant il partait, par le Transsibérien, pour la Mandchourie Septentrionale, avec deux autres confrères ; ils allaient remplacer trois missionnaires tombés victimes de la peste pulmonaire .

    Pendant un an environ, à Kirin, capitale de la Province, il se livra, avec sa patience et sa ténacité accoutumées, à l’étude si difficile de la langue chinoise ; il fut envoyé ensuite à Yuchouhien, sous-préfecture située à trois journées au nord de Kirin. Le titulaire de ce district était alors M. Gaspais, aujourd’hui Coadjuteur de Mgr Lalouyer. M. Berthier se trouvait donc à bonne école, et il dut bien vite se rendre compte qu’il achèverait d’apprendre le Chinois sur les chemins. Le district de Yuchouhien comprend, en effet, un territoire d’une étendue considérable, et le jeune missionnaire fut bientôt habitué aux longues courses apostoliques, par monts et par vaux, par le vent et sous la neige. Un peu plus tard, il fut placé à Oukiatchan, gros bourg situé à deux journées à l’ouest de Yuchuhien. Sa timidité et une certaine difficulté d’élocution ne furent pas sans lui causer de temps à autre quelques ennuis ; mais il n’était pas homme à se décourager pour si peu, et sous la direction de son zélé curé, il menait avec délices la vraie vie de missionnaire apostolique.

    La guerre survint et la mobilisation le ramena en France. Nous ne le suivrons pas dans les diverses campagnes qu’il fit comme brancardier à la 3e division d’infanterie coloniale. Il fit tout son devoir simplement et bravement : « il fut blessé grièvement, dit la citation qui accompagna sa croix de guerre, en allant sous un feu violent de barrage relever des blessés. » Après l’armistice, sa blessure le retint encore quelque temps en France, puis, à sa mère et à ses amis qui l’engageaient à rester dans le diocèse de Chambéry, il fit cette réponse : « Dieu m’a consacré prêtre pour les Chinois, en Chine je veux aller mourir. » Il repartit donc pour sa chère Mandchourie.

    Ses supérieurs l’envoyèrent d’abord à son ancien poste de Oukiatchan ; il y resta jusqu’en décembre 1920. A cette époque, on lui confia le poste particulièrement difficile de Sou-kia-wo-pou. Ce district, outre le village de ce nom, comprend un autre gros bourg, Tchang-fa-toun, séparé du premier par le Soungari, de fondation récente et comprenant environ 800 chrétiens. Sou-kia-wo-pou est une agglomération de vieux chrétiens dont la population s’élève à près de 1.100 âmes. On peut juger par ces chiffres que le titulaire de ce district a un champ d’action plus que suffisant pour exercer son zèle. Les deux villages sont distants l’un de l’autre, d’un journée de chemin, et le Soungari qui les sépare, est très large en cet endroit, si bien que, sauf l’hiver, les nombreux voyages que le missionnaire doit entreprendre pour visiter les chrétiens et administrer les mourants rendent son ministère très fatigant. Enfin, si Tchang-fa-toun est une chrétienté dont le bon esprit fait la consolation de son pasteur, on n’en saurait dire autant de Sou-kia-wo-pou : depuis qu’il existe, ce village a toujours été le refuge des chrétiens qui se sont rendus indésirables dans les chrétientés voisines ; l’amour du jeu, pour ne citer que leur principal défaut, est une plaie que tous les titulaires de ce poste se sont en vain efforcés de guérir ; ces anciens chrétiens ont, certes, une foi sincère et profonde, mais beaucoup d’entr’eux oublient qu’elle doit être la directrice de leurs mœurs.

    Le nouveau titulaire connaissait la réputation de ses nouvelles ouailles : homme de devoir dans toute la force du mot, il accepta avec joie, résigné par avance à toutes les croix que la Divine Providence lui imposerait ; elles ne se firent pas attendre : au mois d’octobre dernier, quelques-uns de ses chrétiens se prirent de querelle avec des païens des environs. Il en résulta un procès et des malentendus que la mauvaise volonté des autorités locales ne fit que prolonger ; notre confrère en fut très affecté.

    Sur ses entrefaites lui fut envoyé pour l’aider un jeune nouveau missionnaire, M. Peignont. Celui-ci fut péniblement surpris, en arrivant à Sou-kia-wo-pou, le 14 novembre, de trouver M. Berthier étendu sur son lit.

    Il disait avoir pris froid quelques jours auparavant en allant administrer un malade ; il voulut se lever pour traiter son jeune confrère, mais M. Peignont insista pour lui faire garder le lit et fit appeler un médecin. La nuit qui suivit ne fut pas bonne ; le malade s’exprimait avec une certaine difficulté et dès lors semblait n’avoir déjà plus toute sa connaissance. Ni les remèdes des médecins, ni les soins dévoués que lui prodiguèrent M. Peignont et M. Dubos, accouru en hâte de Fouyouhien, ne purent amener une amélioration. M. Peignont administra les derniers sacrements au cher malade, et le dimanche 29, au soir, après une longue et pénible agonie, M. Berthier s’endormait dans le Seigneur.

    Il repose maintenant au milieu de ses chrétiens. S’il ne put se dévouer longtemps à leur service, il se fera leur protecteur auprès du Bon Maître pour la cause duquel il a si bien travaillé. Pour notre chère Mission, la mort de M. Berthier est une bien cruelle épreuve : il n’avait que trente-quatre ans et sa solide carrure de montagnard semblait pouvoir défier les fatigues d’un apostolat beaucoup plus long. Nous garderons pieusement en Mandchourie le souvenir de cet excellent confrère qui pendant les trop courtes années de sa vie apostolique nous donna toujours l’exemple de la régularité, de l’abnégation, du zèle, et en un mot, de toutes les vertus qui font le bon et saint missionnaire.

     

     

    • Numéro : 3105
    • Pays : Chine
    • Année : 1911