Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Antoine BERTHET (1851-1919)

Add this

    Le 12 février 1919, M. Louis Godard mourait à Keso ; deux mois plus tard, le 13 avril, le cher M. Berthet le suivait dans la tombe, après une carrière de quarante-cinq ans. Les deux ouvriers apostoliques, amis intimes, avaient vécu ensemble, pendant près d’un demi-siècle dans la même communauté. A présent, ils jouissent ensemble au ciel, d’un repos bien mérité.

    Nous disions parfois au Père Berthet, en riant, qu’il avait dû naître vieux, comme Laotseu et que jamais, sans doute, il n’avait eu d’enfance ni de jeunesse. En effet, tel nous l’avons connu à trente-cinq ans, tel il était encore à soixante-cinq ; il ne changeait point, toujours mêmes pensées, mêmes habitudes, même vie. En cela il ressemblait fort à M. Godard ; celui-ci avait pour devise : « nil innovetur », M. Berthet était l’homme ne varietur. L’un et l’autre gardèrent jusqu’au bout le même cachet d’antiquité, la même empreinte du temps où ils étaient nés.

    M. Berthet était né le 18 février 1851, dans la commune de Traize, diocèse de Chambéry, de parents dont l’union fut bénie de treize enfants. Après avoir passé quelques années à l’école apostolique d’Avignon, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères vers le mois de septembre 1872. Il y fut ordonné prêtre le 10 octobre 1875 et, le 16 décembre de la même année, partit pour le Tonkin Occidental (Mission de Hanoï). Entre son ordination et son départ, M. Lesserteur, alors procureur de notre Mission, lui avait fait étudier les principes de l’imprimerie, en vue des services qu’il pourrait rendre plus tard à l’œuvre de Keso.

    Peu après son arrivée chez nous, Mgr Puginier l’envoya faire son apprentissage apostolique auprès d’un missionnaire qui avait un grand renom de sainteté et de zèle, M. Thorel, chef du district de Phatdiem. Notre confrère a souvent rappelé avec bonheur qu’il avait passé à si bonne école ses premières années de Mission. Au bout de deux ans environ, il fut rappelé à la résidence épiscopale, où, pendant trois ou quatre ans il remplit les fonctions de secrétaire particulier de l’évêque.

    En 1882 on le nomma professeur de dogme en grand Séminaire de Keso, qui devint son champ d’action jusqu’à sa mort

    Affligé dès le début de sa carrière d’un asthme qui ne lui laissait pas de répit, il ne pouvait assurer un service important. Chargé de quelques cours secondaires, il disposait du reste de son temps comme il l’entendait. D’ailleurs, par goût, il recherchait une solitude tranquille, sans tracas ni responsabilité. Humble et modeste, il avait toujours peur de ne pas bien exécuter sa besogne et pensait que tout autre la ferait mieux que lui.

    D’autre part, une anémie déjà ancienne, paralysait sa mémoire et lui rendait difficile la préparation de ses cours. Cependant il ne perdait pas une minute et souvent se plaignait de ne pas trouver assez de temps pour faire face aux tâches multiples qu’il s’était volontairement imposées.

    Très observateur et classificateur, M. Berthet notait et collectionnait. Ses « ordos » pendant près de quarante ans ne sont autre chose que des carnets de notes écrites au jour le jour, presque heure par heure, sa chambre constituait un vrai musée d’histoire naturelle. De 1881 à 1900 inclusivement, il inscrit surtout des observations météorologiques. Chaque jour, sans exception il marquait régulièrement, à cinq heures du matin et à dix heures du soir, le degré de température ainsi que les états barométriques.

    Il nota la rose des vents, direction et force, depuis le calme plat jusqu’au typhon, en passant par toute la gamme, de même les indications hydrométriques et hygrométriques. Il inscrit aussi avec soin tous les phénomènes insolites dans l’air et l’eau, si variables en ces pays, comme typhons, crues des fleuves et inondations.

    Pendant ses longues nuits d’insomnie, il observait le ciel et indiquait tout ce qu’il y découvrait de curieux, avec des descriptions du plus pur style astronomique, souvent avec un graphique à l’appui.

    On trouve en outre, dans tous les ordos de notre missionnaire, de 1881 à 1918, d’innombrables notes marginales et interlinéaires, sur tous les faits du jour, depuis les grands événements de l’Europe ou du Tonkin jusqu’aux menus incidents de sa Communauté. Il a pour ainsi dire photographié presque tout ce qu’il a vu et entendu. Aimant beaucoup à converser avec les Annamites, il connaissait par eux tout ce qui se passait à Keso et quand il apprenait quelque chose de curieux, il se livrait à des enquêtes pour discerner le vrai du faux.

    Tous les visiteurs de Keso connaissent le museum de M. Berthet. Le règne animal y était largement représenté, les ophidiens remplissaient des bocaux placés sur sa cheminée, au plafond se balançaient des dépouilles de fauves, d’échassiers et le « clou » était un poulet à quatre pattes conservé dans l’alcool.

    Notre cher défunt possédait à un degré rare le culte du souvenir ; un rien s’il le tenait de quelqu’un, devenait un objet précieux qu’il classait avec ordre dans son musée.

    Mais sa plus belle collection c’était en vérité, sa bibliothèque. Les goûts et la mentalité d’un homme se reconnaissent par les livres qu’il lit ; or notre missionnaire avait l’esprit orienté vers l’insolite, le mystérieux. Quand un livre curieux était annoncé, il tenait à se le procurer lors même qu’il n’avait pas le loisir de le consulter. Aussi sa bibliothèque renferme-t-elle les ouvrages les plus variés.

    Nous y avons trouvé un grand nombre de livres scientifiques de haute valeur, parmi lesquels une trentaine d’Annuaires du Bureau des Longitudes. En théologie, il affectionnait les œuvres de Mystique et recevait maintes revues où étaient étudiés les problèmes de l’au-delà.

    Mais il n’en faudrait pas déduire que M. Berthet ait été un esprit purement scientifique et théorique : il avait, au contraire un très grand sens pratique et se plaisait aux recherches utilitaires. Pendant plusieurs années, il fit des essais de vin avec le raisin sauvage qui pousse dans les montagnes voisines de Keso. Ces préparations et surtout les analyses qu’elles exigeaient lui occasionnèrent de grands frais et ne donnèrent aucun résultat appréciable, mais il fallait bien les faire pour savoir si oui ou non la vigne du Tonkin pouvait être utilisée.

    Très doué pour la mécanique, notre missionnaire rendit de précieux services lorsqu’en 1883 on monta l’orgue de la cathédrale de Keso. Chaque fois que l’on avait besoin d’un mécanicien, c’est à lui que l’on avait recours. Il savait d’ailleurs la plupart des métiers essen-tiels et s’était outillé pour les exercer. Chaque semaine, il prenait un jour pour raccommoder ses habits et ses chaussures. En cela il suivait les vieilles traditions que l’on inculquait jadis aux aspirants de la rue du Bac, un missionnaire devait alors pouvoir se suffire en tout.

    On peut encore le citer comme modèle pour les soins respectueux et méticuleux qu’il prenait de ses ornements et de son linge d’autel. Il n’a jamais eu besoin de renouveler son trousseau sacré et, jusqu’à sa mort, il s’est servi des ornements apportés au Tonkin en 1875. Il a été enseveli avec l’aube simple qu’il avait reçue au Séminaire de Paris et qui lui avait servi pendant toute sa vie pour les messes de Requiem, cas unique et vraiment admirable !

    En annamite, M. Berthet s’appelait Cotam, Père le Cœur et ce nom lui convenait bien. Il avait un cœur excellent, un caractère aimable et égal, il se réjouissait de pouvoir faire plaisir et de rendre service.

    Très aimé des Annamites, il le leur rendait largement. Il les a aimés le premier et s’est dépensé pour eux toute sa vie, les assistant autant qu’il le pouvait. Toutes ses disponibilités budgétaires allaient aux miséreux, qui d’ailleurs le savaient bien et se présentaient au guichet chaque jour sans lasser sa patience. Il en profitait pour les interroger sur leur situation, leur donner de bons avis ou des consolations. C’était vraiment l’ami et le père des pauvres.

    Quoique parlant très correctement la langue annamite, il était difficilement compris en chaire à cause de son asthme ; mais il en allait tout autrement dans un petit local, sa conversation était enjouée et fort intéressante.

    M. Berthet n’était pas seulement asthmatique, il souffrit beaucoup aussi d’hypertrophies du foie, affections très communes dans ces pays chauds et qui nécessitent souvent de dangereuses opérations. A deux reprises, il fallut lui enlever une côte, afin de parvenir à l’abcès qui s’était formé dans le foie ; et toujours il refusa de se laisser endormir. Il subissait l’opération sans faire un mouvement, au point qu’on l’aurait cru insensible à la douleur.

    Depuis plus de vingt ans, il était très anémié et ses jambes enflaient démesurément, conséquences d’une mauvaise circulation du sang ; il payait d’un cœur généreux son tribut à la maladie et ne s’en attristait point. Loin de craindre la mort et les choses funèbres, il avait l’habitude de faire chaque jour une visite au cimetière de la communauté de Keso. C’est un des lieux les plus retirés que l’on puisse rêver : solitude, ombre, silence ; tout y porte au recueillement et à la méditation. C’était sa promenade favorite et une de ses meilleures heures de la journée, car il y priait longuement

    Vers la fin de 1918, son anémie augmenta tandis que la cachexie et l’œdème menaçaient d’envahir ses régions vitales. En janvier dernier, après s’être traîné avec peine aux exercices de notre retraite, il alla consulter à Hanoï et apprit que son mal était incurable. Comme des crises mortelles pouvaient surgir inopinément, il reçut les derniers sacrements ; mais, grâce à un régime sévère, son état s’améliora quelque peu et il en profita pour rentrer à Keso. Il put de nouveau dire la messe, ce que pendant plusieurs semaines ses forces ne lui avaient pas permis. Mais son état ne s’était amélioré que superficiellement ; son sang continuait de s’empoisonner et bientôt l’anémie l’attaqua au cer­veau.

    Le dimanche de la Passion, il perdit la parole et, depuis ce moment jusqu’à sa mort, ne prononça plus un mot : il gardait cependant assez de connaissance pour comprendre son entourage. Il put recevoir la sainte communion tous les matins jusqu’au vendredi 11 avril, fête des sept Douleurs ; sa connaissance s’oblitéra ensuite de plus en plus. Le lendemain dans la soirée, commença l’agonie, pas bien pénible mais très lente. C’est seulement le dimanche à une heure après-midi qu’il s’endormit doucement dans le bon Dieu. C’était le 13 avril, fête des Rameaux.

    Le corps du Père repose à présent dans ce cher cimetière où il a passé tant d’heures de sa vie.

     

    • Numéro : 1281
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1875