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Xavier BERTHÉLÉMÉ (1927-1968)

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    « Si le grain ne meurt, il ne peut porter de fruit ».

     

    Telle est la phrase de l’Evangile qui revenait comme un leit-motiv dans les lettres du Père Xavier BERTHÉLÉMÉ, adressées à sa sœur, religieuse missionnaire, quand elle était gravement malade. Et, contrairement à toute prévision humaine, c’est à lui, Xavier, qui n’avait que 41 ans et qui paraissait en pleine santé et en pleine force, que le Seigneur a demandé de Le rejoindre le premier, pour porter son fruit...

     

    Un pur, un vrai Breton, Xavier : il était né à Loqueffret, dans le centre du Finistère, le 30 août 1927. Ses parents étaient de courageux cultivateurs, travaillant sur un sol ingrat, mais plaçant toute leur confiance dans le Seigneur. Cette terre bretonne et la foi intense de ses parents ont marqué Xavier pour toute sa vie : mais petit, il se fit surtout remarquer par sa jovialité, qui le faisait considérer par ses quatre frères et ses deux sœurs comme le « bon petit diable » de la famille.

     

    Un Père capucin venait fréquemment prêcher et quêter à Loqueffret. Voyant le petit Xavier, il disait déjà à sa famille : « Xavier, ça fera un homme ! ». En 1938, Xavier qui ressentait probablement plus ou moins confusément l’appel de Dieu, voulut consulter ce Père sur sa vocation et, peut-être, lui demander de l’emmener, mais quand il arriva au presbytère, le Père capucin venait de repartir en autocar pour ne revenir qu’un an ou deux après. Xavier y vit le doigt de Dieu et, au lieu de se faire capucin, entra tout simplement au Collège Saint-François de Lesneven, où il fit ses études secondaires de 1938 à 1944. Il termina sa classe de première et fit sa philosophie à la maison. Seul des fils Berthélémé à poursuivre ses études, il n’en aima cependant pas moins « sa terre » de Bodriec, qu’il retrouvait avec tant de joie pendant ses vacances ; ayant eu la douleur de perdre son père le 3 octobre 1939, il se taisait un devoir de consacrer tous ses congés scolaires à aider sa mère et ses frères à l’élevage et à la culture.

     

    Ses études secondaires terminées, il décida de devenir avocat, et fit un an de droit. Mais le Seigneur, qui le guettait depuis ses onze ans, l’appela cette fois pour de bon à devenir son prêtre. Mais comment et où ? Plusieurs fois, Xavier nous révéla qu’il hésita longtemps entre la vie contemplative et la vie missionnaire... Il pria, fit une retraite, et décida d’entrer aux Missions Etrangères de Paris. Quand il annonça, avec le plus de ménagements possibles, sa décision à sa maman, elle répondit tout simplement (mais avec une arrière-pensée qu’elle ne révélerait que plus tard afin de ne pas l’influencer) qu’elle agréait si telle était la volonté du Seigneur.

     

    C’est ainsi qu’il entra aux M.E.P. en septembre 1946. Son séminaire se passa sans histoire ; il nous laissa l’impression d’un garçon très sérieux, très « à cheval » sur le règlement et d’une piété plus mûre et plus solide que celle de beaucoup d’entre nous à cet âge. Mais en même temps, il était fort boute-en-train au jeu (en particulier au foot-bail) et cela rendait plus sociable son tempérament, naturellement peu communicatif.

     

    Philosophie à Bièvres, service militaire dans l’aviation, théologie à Paris... les événements suivirent leur cours et Xavier fut ordonné en la chapelle du 128, le 1er juin 1952. et destiné à l’Inde... où Saint François-Xavier, son patron, vint lui-même prêcher la Bonne Nouvelle. C’est alors seulement qui sa maman lui révéla un secret : au lieu de lui manifester de la tristesse à le voir partir, chose pourtant si humaine et si compréhensible, elle lui dit sa joie que sa prière fût exaucée ; de sa bouche, il apprit en effet qu’à son baptême, elle le nomma « « Xavier » en priant Dieu d’en faire un missionnaire, et cette prière était maintenant exaucée, sans que Xavier en ait jamais eu vent !

     

    Mais cette même maman, si généreuse et délicate, le Seigneur devait bientôt la rappeler à Lui : c’est, en effet, en septembre 1952, alors que Xavier et ses confrères destinés à la mission de Bangalore (Inde) attendaient des visas qui ne venaient pas, qu un jour, le feu prit à une grange de sa ferme ; le jeune Père Xavier était à quelques kilomètres de là, et de loin vit les flammes immenses et comprit immédiatement qu’un incendie s’était ; il sauta au volant de son camion et arriva pour constater un double malheur : non seulement toute la récolte engrangée était brûlée avec le bâtiment, mais aussi sa maman morte, prise d’une crise cardiaque, au pied du téléphone, après avoir appelé les pompiers.

     

    En novembre 1952, il partait pour l’Angleterre, avec ses confrères destinés à l’Inde et à la Birmanie, afin de se perfectionner en anglais. En mars 1953, les visas étant enfin obtenus, il s’embarquait sur le « Félix-Roussel » dont c’était le dernier voyage avant d’être vendu pour « ferraille ». Débarqué d’abord à Colombo, il faisait connaissance avec sa nouvelle patrie d’adoption quelques jours plus tard, le 4 avril exactement, en mettant le pied sur la jetée de Dhanushkodi, tout petit port indien de la côte sud-est : là, le Père Jacquemart. supérieur régional, attendait ses nouveaux arrivants ; celui-ci avait alors 56 ans et était le plus « jeune » de tous les missionnaires du diocèse de Bangalore ! La relève était arrivée : il pouvait enfin se réjouir !

     

    Notre « régional », toujours très expéditif, ne perdit pas de temps (et il eut raison) pour mettre le Père Berthélémé avec trois autres confrères à l’étude de la langue kanara à Shetty-halli, gros village de brousse (loin de toute tentation d’aller se distraire en ville !) dont l’actuel évêque de Mysore, Mgr Mathias Fernandez était le curé ai hospitalier et si compréhensif. Xavier non plus ne perdit pas de temps : travailleur comme pas un, il n’était même pas troublé par les moustiques si nombreux et ai avides de notre jeune sang européen : aux heures de pointe desdits moustiques, alors que ses confrères de l’école de langue, ne pouvant tenir devant une telle invasion, s’en allaient se promener, Xavier s’installait sous sa moustiquaire et continuait à apprendre des listes de mots et des règles de grammaire jusqu’à satiété, et cela bien que sa santé ne fût pas brillante : son estomac avait, en effet, du mal à s’habituer à la nourriture du pays. Tant et ai bien qu’au bout de six mois, il commençait déjà à enseigner le catéchisme aux enfants de la paroisse, et qu’au bout d’un an, il était prêt à affronter le ministère.

     

    L’archevêque de Bangalore, Mgr Thomas Pothacamury le nomma alors, en juin 1954, vicaire de la petite paroisse rurale de Doresampalaya peu éloignée de la grande ville de Bangalore, où il se perfectionna encore dans la langue, tout en étudiant la pastorale locale auprès de paroissiens qui n’étaient pas de tout repos ; son curé, le P. Frank, sut lui montrer avec tact comment agir avec tes bons chrétiens, mais aussi avec les buveurs, les voleurs, les querelleurs...

     

    Pourtant, dès janvier 1955, il fallait un curé à la belle paroisse de Mariampalayam (elle aussi, aux environs de Bangalore), qui plus est, un prêtre doublé d’un fermier expert ; la paroisse, en effet, pour subvenir aux besoins de son église, de son curé et de son école paroissiale, possède plusieurs acres de jardin potager qui étaient, alors, un peu laissés à l’abandon. Mgr l’archevêque, apprenant que Xavier était fils de cultivateurs, l’embaucha comme... jardinier et (accessoirement) comme curé de ladite paroisse. Il y resta pratiquement toute sa vie. Disons qu’il y fit merveille sur tous les plans : horticulture, pastorale des chrétiens, et aussi contacts fructueux avec les non-chrétiens. Tout bourru qu’il paraissait et qu’il aimait se montrer, il « collait » admirablement avec ses paroissiens, qui n’étaient pas toujours de toute tranquillité. Pour leur vie spirituelle et matérielle, il se dépensa jour et nuit : jamais les dessertes n’avaient été tant visitées, jamais les enfants n’avaient été aussi bien catéchisés, jamais les cérémonies liturgiques n’avaient été aussi belles, jamais le village n’avait connu un tel développement matériel ni formé une telle unité. Il s’est donné corps et âme à sa paroisse et ses paroissiens l’appelaient leur « Père » (bien que ce ne soit pourtant pas à la manière usuelle d’appeler le prêtre dans les langues vernaculaires indiennes), et vraiment l’aimaient et le vénéraient comme tel. Quant à son jardin, non seulement il servait à subvenir largement aux besoins financiers de la paroisse, mais aussi il donnait du travail à plusieurs familles extrêmement pauvres et méritantes, et même était devenu un jardin modèle que les officiels du Gouvernement venaient admirer.

     

    Le progrès matériel du village ? Jugez-en plutôt. Quand il arriva en 1955, comme chemin il n’y avait qu’une piste à travers champs; il y a maintenant une belle route en partie goudronnée. La vigne n’y était pas cultivée ; maintenant, le raisin pousse magnifiquement dans tous les environs car Xavier fut un des premiers à se lancer et à réussir dans ce genre de plantation. La pauvre école de village n’était pas brillante, faute de bons professeurs : il fit venir des religieuses enseignantes indiennes, et fit construire pour elles un beau couvent, dirigeant lui-même tous les travaux. Le bâtiment de la petite école menaçait ruine : il fit bâtir une nouvelle école à faire pâlir d’envie tous les maîtres, voire tous les inspecteurs des environs... Ce fut là, d’ailleurs, sa dernière œuvre matérielle importante.

     

    Hélas, en 1965, le procureur diocésain décédait d’une crise cardiaque : il fallait pour assurer cette succession difficile un homme prudent et aimé de tous les prê­tres du diocèse. Mgr Lourdusamy, nouvel archevêque de Bangalore, pensa alors à Xavier. Celui-ci accepta, non par vocation, mais par esprit de service : le 13 décembre 1967, il écrivait à l’un de ses frères : « Enfin tout est offert au Bon Dieu dont les vues sont souvent différentes des nôtres ». Pour ne pas trop lui faire de peine. Monseigneur lui laissa quand même sa paroisse de Mariampalayam, tout en lui nommant un vicaire qui résiderait sur place. A la procure, bien que la finance ne fût pas un « charisme » inné chez lui, il fit du très bon travail, quoique, dans un tel poste plus encore que dans beaucoup d’autres, il soit impossible de plaire à tout le monde.

     

    Mais celle double charge le fatiguait énormément : parfois il paraissait à bout de nerfs. sinon à bout de forces, et, pourtant, il n’osait pas s’absenter pour prendre en Inde ou à Hong-Kong, des vacances qu’il aurait bien méritées... Enfin, en avril 1968. Monseigneur le déchargea de sa paroisse pour qu’il se consacre uniquement à sa procure. Il en eut très gros sur le cœur (il aurait préféré l’inverse !), mais sa profonde spiritualité de « prêtre de Saint François de Sales », l’aida à surmonter cette nouvelle déception : d’ailleurs, jusqu’au bout il s’efforça toujours d’aider ses anciens paroissiens, autant qu’il pouvait le faire.

     

    Vers le 10 septembre 1968, se sentant encore plus fatigué que d’habitude, il vint demander quelque fortifiant à un confrère. Puis, le samedi 14 septembre, sortant en auto faire une course pour l’archevêché, il fut pris d’un malaise à peu de distance du « Bishop’s House » Ramené d’urgence chez lui, puis envoyé à l’hôpital Sainte-Marthe, il déclara aux docteurs avoir ressenti comme un coup de barre dans la poitrine : l’électrocardiogramme se révéla pourtant excellent. Il se reposa donc le dimanche et le lundi dans sa chambre d’hôpital : le mardi matin à la religieuse qui vint le voir, il déclara son intention de se lever pour célébrer la Messe. La religieuse lui demanda d’attendre, l’informant quelle reviendrait le voir, lui apporter des médicament et son petit déjeuner vers 7 h 30. Quand elle revint, en effet, le  « Père Xavier » paraissait dormir paisiblement dans son lit, l’air très reposé, mais il ne respirait plus.

     

    Ce fut un choc dans le diocèse ni prêtres, ni religieuses, ni surtout ses ex-paroissiens ne voulaient y croire. Et le lendemain, après un défilé ininterrompu de tous ceux qui l’avaient aime dans le diocèse et la paroisse de son cœur, et après un service funèbre absolument poignant, il était inhumé à l’entrée de l’église de Mariampalayam, paroisse à laquelle il s’était tant donné. La douleur de ses paroissiens fut immense et leurs témoignages d’affection d’une sincérité touchante.

     

    Mgr Lourdusamy, juste de retour de Rome, présida l’inhumation, et Mgr M. Fernandez, évêque de Mysore, avec lequel Xavier avait appris la langue kanara, avait eu la délicatesse de se déranger pour y être présent.

     

    En France, un service solennel fut célébré dans son village natal de Loqueffret, le 23 septembre 1968, date exacte à laquelle, seize ans auparavant, on enterrait sa propre maman : le Seigneur les a certainement tous deux réunis : la maman avait donné son fils au Christ pour qu’il soit son missionnaire ; le Christ jugea qu’à quarante et un ans, ce fils, prêtre exemplaire, missionnaire zélé et efficace, avait assez travaillé pour Lui sur cette terre. Il le rendit donc à sa mère, en leur donnant à tous deux la récompense éternelle, nous en sommes persuadés.

     

    Le Père Xavier reste missionnaire : c’est maintenant un travail encore beaucoup plus utile qu’il fait là-haut pour sa Mission : il intercède pour nous tous, prêtres et laïcs indiens ou européens, nous, pauvres hères, qui nous débattons activement pour que le Règne de Dieu arrive, mais qui ne pouvons rien faire de solide sans la communion des Saints : Xavier est devenu un médiateur de plus entre Dieu et nous : il saura se faire le canal des grâces dont nous avons tant besoin.


    • Numéro : 3948
    • Pays : Inde
    • Année : 1953