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Charles BERTAUD (1857-1904)

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    L’année 1904 a été particulièrement douloureuse pour notre mis­sion. Après nous avoir ravi deux de nos confrères, M. Guinand (18 février) et M. Letourmy (23 mai), elle devait encore nous affliger par un autre deuil : la mort du cher M. Bertaud, survenue le 7 octobre dernier.

    M. Bertaud naquit, le 14 juin 1857, à Bourgneuf-en-Retz (Nantes, Loire-Inférieure), de parents profondément chrétiens. Il gardait pré­cieusement, dans sa chambre de missionnaire, à une place d’honneur, le portrait d’un de ses grands-oncles, prêtre du diocèse de Nantes, où sa mémoire est restée en vénération.

    Son père était un de ces instituteurs de la vieille école, dont la vie servait de modèle à leurs élèves. Demeuré veuf avec trois enfants en bas âge, il demanda au dévouement de sa vertueuse sœur de venir remplacer la mère disparue, auprès des chers petits orphelins. Ces derniers reçurent de leur père et de leur mère adoptive de si bons enseignements, que les deux frères (Stanislas et Charles) devinrent prêtres, tandis que leur sœur, religieuse sans voile, continue à mener, hors du cloître, la vie de travail et d’édification apprise au foyer fami­lial.

    Tout jeune enfant, Charles fut atteint d’une grave maladie, où se montrèrent déjà ses sentiments de piété. « Allons, mon petit Charles, disait la bonne tante, prends ceci, fais cela, pour prouver au bon Dieu que tu l’aimes. Oh ! oui, tante ; » et Charles obéissait avec joie.

    À l’église, il remplissait les fonctions d’enfant de chœur, et servait 1a messe avec une ferveur ravissante, voulant ainsi, disait-il, se pré­parer à sa première communion. On admirait aussi dans les cérémonies la beauté et la souplesse de sa voix, que nous avons plus tard tant appréciée au Tonkin, lorsqu’il s’agissait de relever une fête religieuse ou d’égayer une réunion fraternelle de missionnaires.

     

    Ses études de latin, commencées sous la direction de son père, se continuèrent au petit séminaire d’Ancenis où, a-t-il raconté lui-même depuis, il passa cinq années heureuses et douces. C’est là, qu’à l’occa­sion de la visite d’un bon Père Blanc d’Alger, il pensa pour la première fois à se faire missionnaire. Depuis lors, cette idée, gardée au fond de son cœur, ne le quitta plus.

    En 1875, il arrivait au séminaire de philosophie de Nantes, en même temps que M. Brisson, avec lequel il devait s’unir d’une amitié fraternelle, dont nous avons tous admiré la fidélité et qui faisait l’éloge de l’un et de l’autre.

    Dès les premiers jours, raconte tristement celui qui reste, j’avais remarqué cette figure jeune, souriante, aimable, où la piété de l’âme et la bonté du cœur se lisaient à découvert. M. Bertaud se mêlait indifféremment à tous les groupes et abordait chacun de ses confrères avec la même charité. Il les aimait tous et, par une juste réciprocité, il était aimé de tous.

    Au grand séminaire, sa vocation se dessina davantage dans son esprit. Après la lecture d’une notice de notre Société, il ne disait plus : Je serai missionnaire ; il ajoutait : Je serai missionnaire des Missions-Étrangères.

    Vers le 20 juin 1880, son directeur lui annonça qu’il était autorisé à partir pour Paris et qu’il aurait un compagnon de route. Le lendemain, en allant en classe, il me jeta un regard significatif et un sourire si bon que j’en ai toujours gardé le souvenir. À partir de ce jour-là, nos cœurs furent unis pour jamais.

    Nous fûmes ordonnés prêtres le 29 juin, et le soir nous faisions, tous les deux, diacre et sous-diacre au salut solennel donné par Mgr l’évêque. Dieu nous veut ensemble, me répétait-il souvent ; soutenons-nous mutuellement et prions l’un pour l’autre.

    Le lendemain, il célébrait sa première messe que son vénérable père avait tenu à servir, tandis que son frère aîné, déjà prêtre, l’assistait à l’autel.

    Tous les vœux des siens étaient remplis, mais leur joie fit place à une profonde tristesse, lorsqu’il leur annonça,  peu de semaines après, son dessein d’aller aux Missions-Étrangères.

    Partir et ne plus revenir, ne plus se revoir en ce monde, dans ce Varades, devenu comme  une seconde patrie et qu’on habitait depuis vingt ans !  Charles consolait sa famille en lui  citant les paroles de saint Paul :  Les afflictions de cette terre passent vite, elles ne sont rien  en comparaison de la gloire éternelle qu’elles nous méritent. Donc, chers amis, tout pour  Dieu.

    Dans son dernier entretien avec son frère, il lui disait :  Si j’ai demandé au bon Dieu la  vocation de missionnaire, c’est en grande partie à cause de ceci : la facilité que nous aurions eue de voir souvent notre famille nous aurait rendus trop heureux. On ne va pas au ciel par un chemin couvert de roses. Travaillons et souffrons pour le bon Dieu qui nous a comblés  de tant de grâces. Et il ajoutait : Pourtant je souffre, je vous aime tant !

    Les adieux furent déchirants. J’y assistai. À la gare de Varades, son père, son frère, sa sœur sanglotaient. Lui ne pleurait pas, mais il était très pâle et semblait à la torture. Enfin le train part, et Varades disparaît bientôt. Alors, se tournant vers moi : Maintenant soyons courageux, allons, dit-il, où le bon Dieu nous appelle ; ne songeons plus qu’à la rue du  Bac.

     

    Il continua d’être à Paris le confrère dévoué, affectueux, sympathique à tous ; tel, en un  mot, qu’il s’était montré à Nantes. Bien que mauvais marcheur, il acceptait les longues courses pour faire plaisir ; il tâchait aussi de s’habituer peu à peu aux fatigues de la vie de mission.

    J’éprouvai une grande joie lorqu’on m’annonça que j’étais envoyé au Tonkin occidental avec M. Bertaud. La traversée fut un peu longue et assez mouvementée. Dans les environs de Tourane, le 30 septembre, le bateau, assailli par le terrible typhon de 1881, faillit sombrer. La tempête était affreuse, les passagers et même l’équipage se croyaient perdus. M. Bertaud me dit tranquillement :  Demain s’ouvre le mois du Rosaire, récitons notre chapelet de tout notre cœur ; la bonne Mère nous gardera. Et son calme ne se démentit pas un instant.

     

    Arrivé à Ké-so au milieu d’octobre, il se mit courageusement à l’étude de l’annamite.  C’est maintenant qu’il faut tenir bon, me disait-il ; quoi qu’il arrive, restons fidèles au poste.

    Un jour, il vient me trouver tout soucieux : Je ne sais si j’ai exactement compris, me dit-il, il me semble que mon catéchiste me reproche de ne pas bien célébrer la sainte messe. On interroge : le catéchiste voulait simplement le prier de célébrer un peu moins  lentement. Cette explication rassura le Père, et il reprit son air joyeux ; mais ce petit fait montre quelle était sa délicatesse de conscience.

    En 1882 eut lieu la séparation ; je fus envoyé au Lac-tho et, depuis lors, nous ne nous revîmes plus que de loin en loin, lors des réunions annuelles des missionnaires. Mais le temps et la distance n’ont pu entamer l’affection dont son bon cœur l’animait envers moi, et dont je lui serai reconnaissant jusqu’à la mort. Il m’a écrit beaucoup de lettres ; malheureusement, il m’avait imposé l’engagement de les détruire après les avoir lues : sans cela j’aurais bien des détails édifiants à ajouter. Tout ce que je puis dire, c’est que, depuis le séminaire, il avait une ardente dévotion envers la sainte Vierge et profitait de toutes les occasions pour parler d’Elle. Voici une confidence qu’il m’a faite dans ces derniers temps, en me recommandant de n’en parler qu’après sa mort. À l’époque des troubles de Ngoc-lû, il y avait sujet à la cure de redouter une attaque des pirates. Un soir, me raconte le Père, après avoir récité de mon mieux le rosaire, je me couchai, en plaçant un revolver chargé à côté de moi, mais je ne pouvais pas m’endormir. Tout à coup, j’entendis une voix qui me disait : Ne crains rien, je suis là. Je me lève, je cherche, je sors dans la cour ; personne, tout est silencieux. Je me recouche : quelques instants après, encore la même voix et la même phrase : Ne crains rien, je suis là. Qui pensez-vous que c’était ? lui demandai-je. Je suis convaincu que c’était la sainte Vierge. 

    Un jour, me montrant son église de Nam-dinh enfin achevée : Oh ! que j’ai dit de chapelets pour y arriver ,me dit-il. Sa confiance envers Marie était sans bornes. Combien de fois ne m’a-t-il pas répété : J’espère fermement que notre bonne Mère m’ouvrira les portes du Paradis. Je lui ai tout confié. Aujourd’hui, en pensant à lui, je me dis, moi aussi, que son espoir n’a pas été trompé.

     

    Comme début dans la carrière apostolique, M. Bertaud fut placé à Hanoï auprès de M. Landais, alors chargé seul d’un ministère trop fatigant qui l’épuisait. Il se trouvait donc aux deux attaques que la mission eut à soutenir, en mai 1883, contre les Pavillons Noirs. La seconde surtout fut acharnée et dura plus d’une heure. Le corps de logis confié à la garde de M. Bertaud fut criblé de balles. Son sang-froid et son énergie soutinrent ses compagnons qu’affolaient les hurlements et la fusillade des assaillants. Sans souci du danger, il sonnait du clairon à pleins poumons, pour donner l’alarme et aussi pour faire croire au grand nombre des défenseurs.

    Le tact et la distinction de manières qu’il montra dans ses relations avec le corps expéditionnaire furent tellement appréciés par Mgr Puginier, que, malgré sa jeunesse, il était nommé, en 1884, aumô­nier de l’ambulance militaire de Nam-dinh. Il garda ce poste jusqu’au mois d’août 1889. La garnison de Nam-dinh ayant été alors supprimée, Monseigneur le plaça à la tête du district de Ngoc-lû, uniquement composé de néophytes et créé depuis peu d’années par M. Ramond (le vénéré vicaire apostolique actuel du Haut-Tonkin), qui a tant fait pour la conversion des païens dans notre mission.

     

    Le séjour de M. Bertaud à Ngoc-lû dura neuf ans. Il fut marqué par bien des soucis et bien des tristesses, surtout lorsque les machinations du parti hostile, secondées par de regrettables imprudences adminis­tratives, réussirent à jeter le trouble parmi les nouveaux chrétiens, et à entraîner un certain nombre de défections. Que de courses, que de démarches s’imposa le missionnaire, pour relever le courage de son troupeau et pour le défendre contre les accusations calomnieuses et perfides !

    Son église de Ngoc-lû était dédiée au Sacré-Cœur. Cette construction lui faisait honneur ; il y avait dépensé sans compter les dons généreux qu’il recevait de sa famille et de ses amis de France. Il voulait, en l’élevant, glorifier notre sainte religion dans une région où elle était, peu auparavant, inconnue, et il y avait réussi.

    En 1898, il revint occuper le poste de Nam-dinh, où le chiffre de la population française et l’importance des affaires exigeaient la présence d’un missionnaire à résidence fixe. Il y trouva une église dont la cons­truction était interrompue faute de ressources. Moins de deux ans après, grâce à son activité et à son savoir-faire, tout était terminé ; il avait quêté, quêté les riches et les pauvres, les grands et les humbles ; l’argent était venu : petite monnaie, pièces d’argent, billets de banque. Le tout formait un total imposant ; il se transforma en briques, tuiles, chaux, etc., si bien qu’actuellement cette église, avec sa gracieuse tour qui domine toute la contrée, est citée comme le monument le plus remarquable de la ville.

    L’heureux missionnaire voulut davantage, son ambition grandit : il obtint des autels dorés et incrustés de nacre, de jolies grisailles pour les fenêtres du chœur, une très belle statue de la sainte Vierge, dont le vénérable patriarche de notre Société connaît bien la provenance. En février 1903, la tour s’enrichit d’une horloge artistique et d’un carillon, qui chante à toutes les heures son refrain à Marie. D’où vient cette hor­loge ? Chut ! Je crois bien qu’une haute, très haute bienveillance administrative, n’y est pas étrangère, j’en suis même sûr ; mais ne dévoilons pas les secrets. Tout cela prouve la sympathie que M. Bertaud savait s’attirer par son attitude dignement sacerdotale, par sa cordialité et la délicatesse de ses procédés.

    Les indigènes lui témoignaient les mêmes sentiments que nos compa­triotes ; les païens, eux-mêmes, le tenaient en haute estime. De la part des chrétiens, c’était une affection vraiment filiale ; ils l’ont bien prouvé par leurs larmes, leurs prières, lorsqu’ils apprirent sa mort là-bas, loin d’eux et du Tonkin.

    Ses confrères aussi ont expérimenté maintes fois combien il était généreux, désireux de leur faire plaisir. Lorsque l’un d’eux passait par Nam-dinh, M. Bertaud s’ingéniait pour lui être agréable, pour le soi­gner s’il était malade, pour lui trouver quelques douceurs s’il était fatigué. Il servait de procureur volontaire à plusieurs d’entre eux ; d’avocat discret auprès des autorités, non seulement pour les affaires concernant notre mission, mais même pour celles de la mission domi­nicaine voisine. Aussi la nouvelle de sa mort a-t-elle provoqué, chez tous ceux qui le connaissaient, les témoignages de sincères et affectueux regrets.

     

    Malgré les apparences d’une robuste santé, notre confrère souffrait, depuis assez longtemps, d’une maladie sourde qui le minait peu à peu. Son état devint tel, en avril 1904, qu’un voyage à Hong-kong, et, un peu plus tard, un retour en France parurent nécessaires. Nous espé­rions tous, et il espérait comme nous, que son absence ne serait que de courte durée, mais le divin Maître en avait décidé autrement. Les soins dont on l’entoura dans sa famille, le traitement qu’on lui prescri­vit quand on s’aperçut de la gravité de sa maladie, tout fut inutile. Le mois du Rosaire commençait. Il comprit lui-même que sa bonne Mère du ciel voulait l’attirer près d’Elle. Il se trouvait alors chez son frère, à la cure de Saint-Étienne de Corcoué. On lui conseilla, vu sa grande fatigue, de ne pas dire la messe le dimanche du Rosaire.  « Quoi ! répondit-il, le jour de la fête de la bonne Vierge ! Elle m’a trop aimé pour que je « l’oublie. Jamais la maladie ne m’a empêché de célébrer.» Et le lendemain, pendant le sermon qui se donnait à la première messe paroissiale, l’assistance tout émue le vit monter en trébuchant à l’au­tel de la sainte Vierge. Au prix des plus grands efforts, il put achever la messe. Ce fut sa dernière, et en rentrant au presbytère, il se coucha pour ne plus se relever.

    Le mardi suivant, il demanda le saint viatique : «Voilà  le plus beau jour de ma vie, dit-il. Ensuite, au prêtre qui l’assistait : Oh ! le ciel ! le ciel ! Deux jours après, il reçut en pleine connaissance l’extrême-­onction. Il pouvait encore parler et s’unissait aux pieuses invocations qu’on lui suggérait. Parfois son regard se voilait en fixant les assistants. Aussitôt il le tournait vers le crucifix qu’il tenait à la main, et qu’il garda ainsi jusqu’à son dernier soupir. Dans la nuit qui précéda sa mort, on l’entendit dire à haute voix : Merci aux bienfaiteurs de ma mission ! Oh ! mes chrétiens !  Puis le délire le prit : il songeait au Tonkin, à ses confrères, à ses chrétiens, à sa famille ; il parlait des cloches dont il voulait doter son église de Nam-dinh, mêlant souvent aux phrases entrecoupées le nom de Marie, sa mère. Enfin, le 7 octobre, il expirait doucement. C’était le premier vendredi du mois. Ainsi il mourait en un jour consacré au Sacré-Cœur, dans un mois consacré à la sainte Vierge, double faveur que sa piété lui a méritée, et gage assuré de l’éternelle récompense.

    Reposez en paix, cher confrère, dans ce pieux cimetière de Varades, auprès de votre famille de France ; unie à elle, votre famille du Tonkin gardera fidèlement votre souvenir.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1495
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1881