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Henri BÉROULLE (1847-1892)

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    Voici la notice que nous avons reçue de Mgr Bardou, évêque de Coïmbatore, sur la vie et la mort du cher et regretté P. Béroulle.

    La mort en nous enlevant le bon P. Béroulle (Henri-Frédéric), a privé la Mission d’un apôtre pieux et zélé. Le cher défunt était un de ces vrais missionnaires toujours prêts à se soumettre à la volonté de Dieu, à se dépenser au salut des âmes. D’une obéissance constante, d’un dévouement à toute épreuve, il se concilia sans peine l’affection et l’estime de ceux qui le connurent.

    C’est surtout pendant la famine de 1877 que se dévoilèrent les merveilleux trésors de zèle et de charité de cette âme si apostolique. Les officiers du Gouvernement, frappés de sa conduite admirable, reconnurent qu’ils auraient en lui un aide puissant et dévoué pour combattre les terribles effets de la famine. Le P. Béroulle fut donc chargé, pendant près d’un an, de nourrir chaque jour, aux frais de l’État, plus de 1,800 affamés.

    Dès lors, à Matoor, résidence du Père, les malheureux affluèrent de tous côtés : c’est qu’ils trouvaient meilleur accueil auprès du missionnaire que chez les officiers civils, dont la plupart s’engrais­saient au préjudice des pauvres affamés.

    Le bon Dieu bénit un si beau dévouement. Le Père eut la joie, en ces jours difficiles, de régénérer un grand nombre de païens dans les eaux saintes du baptême, et d’en envoyer beaucoup au ciel. Au milieu de tant de fatigues, entièrement oublieux de lui-même, il ne prenait guère de repos que lorsqu’il y était forcé par la fièvre, qui venait le visiter souvent.

    À la famine se joignit bientôt le choléra, fléau non moins terrible et meurtrier. La présence de ce nouvel ennemi exigeait un surcroît de travail. Le missionnaire puisa, dans l’ardente charité de son cœur , force et dévouement. Sans compter avec la peine et les dangers de la contagion, il volait partout ; on le trouvait près du pauvre que son aumône arrachait à la mort, au chevet du pestiféré dont il consolait et recevait le dernier soupir.

    Plus tard, le cher Père répétait parfois avec une simplicité char­mante :  J’ai souvent dit au choléra de me prendre : il ne m’a pas voulu... Je serais parti si volontiers !

    Cependant, parmi ces malheureux qu’il avait sauvés d’une mort certaine, plusieurs, hélas ! après avoir pratiqué la religion deux ou trois ans, retournèrent au paganisme. Le cœur de l’apôtre en fut vive­ment affligé. Et un jour, voyant un de ces apotats, il ne put s’em­pêcher de lui dire : Ignores-tu que sans moi tu aurais depuis long­temps cessé de vivre ? — C’est vrai, répondit le malheureux; mais aussi, alors que j’étais bien disposé, pourquoi ne m’avez-vous point laissé mourir ?

    Ce fut pour le missionnaire un coup terrible. Sa santé, jadis si robuste, ébranlée déjà par la fièvre, devint chancelante, si bien que je me vis obligé de le changer de poste. Je le nommai chapelain du couvent Européen d’Ootacamund et auxiliaire du P. Biolley. Dans ce nouveau poste, il consacra à son œuvre de prédilection, la conver­sion des païens, tout le temps que lui laissait le fidèle accomplissement de ses devoirs d’aumônier.

    Ses sermons en tamoul, très corrects, élégants même, étaient fort goûtés. C’est ce qui le fit demander pour prêcher une retraite à Bellary, diocèse de Madras, où sa parole produisit d’heureux fruits de salut.

    Je place ici un trait que le bon Père se plaisait à raconter, quand on le complimentait sur sa manière de parler : il donnera une idée de la difficulté qu’éprouve le missionnaire à faire comprendre à ces pau­vres gens, matériels et grossiers, les vérités de notre sainte religion. Un jour, il avait, pendant près de deux heures, expliqué les princi­paux articles du catéchisme à une assemblée de chrétiens. Il chargea le catéchiste de récapituler ce qu’il avait dit et de s’assurer qu’il avait été compris. Pour lui, il se retira, ferma la porte de l’église, et prêta l’oreille pour entendre les réponses. Le catéchiste ayant interrogé au hasard une femme, elle répondit:  Le Père parle anglais ; nous, pauvres gens, que pouvons-nous y comprendre ? —  Eh ! ajoutait-il en riant, n’est-ce pas que je parle bien le tamoul ?

    À cette époque, le nouvel établissement de Wellington pour les enfants Européens réclamait un homme intelligent et dévoué, pour le diriger et y exercer la surveillance. J’y nommai le P. Béroulle.  Quoi, dit-il, en apprenant cette décision, moi à la tête d’un pareil établissement ! Y songe-t-on ?  Cependant il était obéissant : il se soumit. N’y avait-il pas là d’ailleurs un vaste champ ouvert à son dévouement et a son zèle ? ll s’adonna donc et de tout cœur à ses nouvelles fonctions.

    Sa tendresse pour ses enfants fut celle d’une mère. Plusieurs étant encore en bas âge, il ne craignait pas de leur rendre tous les services. Aussi l’appelaient-ils « la grand’maman Béroulle ». Ils abu­sèrent plus d’une fois de son affection ; mais ils savaient reconnaître qu’on ne pouvait les aimer davantage ni les soigner mieux que le bon Père ne les soignait.

    C’est dans ce poste de charité que le bon Dieu est venu apporter à M. Béroulle la récompense de ses vingt années de mission, em­ployées au service de son divin Maître et de son prochain.

    Le dimanche des Rameaux, 10 avril, le cher Père conduisit ses enfants en promenade sur la montagne. Au retour, il éprouva un léger mal de tête et un peu de fièvre. Il n’en prit garde. Au temps de la famine, il avait autrement souffert. Le lendemain, il célébra le saint sacrifice selon son habitude, à 6 h. 30 m. Pendant son action de grâces, les frissons augmentèrent tout à coup à tel point qu’il dut se retirer et s’aliter. Il venait de dire sa dernière messe. La fièvre persévéra, et le jeudi, le docteur anglais, plusieurs fois consulté mais toujours indécis sur la nature du mal, déclara une pleurésie déjà si avancée qu’elle offrait peu d’espoir de guérison.

    Quand on fit connaître au malade la gravité de son état : « Ah ! c’est fini ? dit-il avec un  calme édifiant ; tant mieux ! mais il faut que j’achève de régler mes petits comptes ; et il demanda son confesseur. Dès lors, il ne songea plus qu’à mourir.  Je veux aller faire la Pâque avec mon bon Maître , s’écriait-il avec amour.

    Ses confrères voisins étaient accourus. Ils lui suggérèrent de s’unir à eux et de prier la sainte Vierge de le guérir ; on lui fit même prendre de l’eau de Lourdes. Le samedi, le cher malade se trouva tout à coup soulagé de l’oppression qu’il avait jusque-là éprouvée. On crut un moment que c’était la guérison. Et déjà lui-même se plaignait doucement :  La bonne « Vierge pourrait bien m’avoir « joué le tour... » Je serais si heureux pourtant d’aller chanter « mes Alleluia au Ciel !... »

    Ce désir était trop ardent et trop légitime pour n’être pas exaucé. Le mieux n’avait été, hélas! que l’avant-coureur du dénouement fatal; car le lendemain, saint jour de Pâques, à 10 heures du soir, le bon Père Béroulle s’endormait paisiblement dans le Seigneur.

    Averti par télégramme de cette mort si soudaine, je me rendis à Coonoor, où devaient avoir lieu les obsèques. Le lundi, vers 4 heures du soir, arriva de Wellington le convoi funèbre. La dépouille mor­telle du vénéré défunt était portée par une compagnie de soldats anglais, que suivait un nombre considérable de chrétiens. Les vêpres des morts furent chantées avec la plus grande solennité possible, et après l’absoute, nous déposâmes le Père dans le petit cimetière de Coonoor. C’est là qu’il repose à côté du regretté P. Dalquié, dans le lieu même qui avait été, en 1873, le théâtre de ses débuts dans la carrière apostolique.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1143
    • Pays : Inde
    • Année : 1872