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Marius BERNAT (1866-1928)

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    Ce fut pour nous une bien douloureuse surprise quand, dans la soirée du 5 août 1928, nous reçûmes au Séminaire de Paris le télégramme nous annonçant la mort de notre très cher confrère M. Bernat. Un accident de santé, qui lui était survenu deux ou trois mois auparavant alors qu’il célébrait la sainte messe, avait bien attiré notre attention, et à vrai dire, causé quelque inquiétude ; mais quoiqu’il n’eût pris le dessus qu’assez péniblement, nous pensions que de bonnes vacances au pays natal le remettraient complètement sur pied et nous la rendraient sinon guéri, du moins encore capable de continuer quelques années ses fonctions parmi nous. Dieu en a disposé autrement !

    M. Bernat (Marius-Henri) était né à Rodez le 14 février 1866, le dernier de cinq enfants. Son père, entrepreneur en couverture et zinguerie, était hautement connu et estimé pour sa scrupuleuse honnêteté ; sa mère, femme d’un grand bon sens, légua à l’en­fant cette solide qualité ; l’un et l’autre, par la parole et par l’exmple, élevèrent leurs nombreux enfants dans l’amour et la pratique de la religion. De bonne heure, le jeune Marius fut confié aux Frères de la Doctrine chrétienne, qui lui donnèrent une instruction primaire solide et pratique. Dès ces premières années, il se présente à nous vif, espiègle, voire farceur à l’occasion : parents et éducateurs de l’école élagueront ce que le tempérament naturel présentait d’excessif, et il n’en restera, avec une légère teinte d’originalité, que la juste mesure, celle qui convient à un confrère de belle et bonne humeur, et dont le commerce n’en­gendre pas la mélancolie.

    Il fit ses études secondaires au Petit Séminaire de Saint-Pierre, près de Rodez. Le Supérieur, qui connaissait parfaitement l’honorabilité et le grand esprit chrétien de la famille, avait demandé au digne M. Bernat l’un de ses fils ; notre Marius ratifia le choix du Supérieur. A Saint-Pierre, il contracta des amitiés durables, qu’il retrouvera à son retour de mission en France, et dont il usera pour assurer le recrutement du Séminaire des Missions. Mais quelle fierté eût été la sienne, s’il avait vécu assez longtemps pour voir M. Verdier, son ancien condisciple de Petit Séminaire, élevé au siège archiépiscopal de Paris et honoré de la pourpre romaine ! Les Missions l’attiraient ; une visite au Petit-Séminaire de M. Soulié, jeune missionnaire partant pour le Thibet où il devait trouver en 1905 une mort violente, lui fit une impres­sion profonde, et acheva de le fixer dans sa résolution de le suivre aux champs encore presque vierges de l’apostolat lointain. Aucune difficulté n’était à craindre, ni du côté de parents prêts à rendre à Dieu ce qu’ils tenaient de Dieu, ni du côté du diocèse dont les Séminaires regorgeaient de candidats au sacerdoce ; d’ailleurs le chef du diocèse, le Cardinal Bourret, aimait singulièrement le Séminaire de la Rue du Bac, et mettait sa fierté à le voir bien peuplé d’Aveyronnais : vengeance bien épiscopale d’un homme dont la Providence avait dans le temps contrarié les goûts d’apostolat chez les infidèles !

    Ses études philosophiques et théologiques terminées au Séminaire des Missions, M. Bernat fut ordonné prêtre le 21 septembre 1889 . Il reçut sa destination pour la Mission de Siam, en même temps que M. Houille, qui devait le précéder de quelques jours dans la tombe. Les deux jeunes missionnaires partirent ensemble le 27 novembre suivant.

     

    M. Bernat fut d’abord placé à Chantaboun pour apprendre la langue annamite, puis à Bangxang où il étudia la langue chinoise et la langue siamoise ; doué d’une mémoire heureuse, il retenait, et s’assimilait comme en se jouant les connaissances les plus variées. En 1893, Mgr Vey le nomma Supérieur du Séminaire de la Mission sis au bord du Ménam vis-à-vis de la chrétienté de Bangxang, en remplacement de M. Fauque. Petit et Grand Séminaires ne formaient alors qu’une seule communauté ; les bâtiments en bois, construits en 1872, étaient biens délabrés, il était nécessaire de tout relever, ou autant dire. M. Bernat fit le plan d’un nouveau Séminaire en briques et maçonnerie, et fut autorisé à le construire. Dès lors il cumule les fonctions les plus disparates : architecte, entrepreneur, professeur. Cette multipli-cité d’occupations n’était pas l’idéal assurément, et d’ailleurs ne devait pas durer ; M. Bernat, bricoleur par tempérament, put faire face à la besogne matérielle avant de se mettre exclusivement à la besogne spécifique qui était la sienne avant tout.

    Les élèves de philosophie et de théologie n’étaient pas très nombreux, encore fallait-il les instruire et les former ; deux autres confrères aidaient M. Bernat dans cette tâche ; le travail ne manquait pas, mais chacun s’y dévouait de tout cœur ; et puis la cordialité et la gaieté la plus franche régnaient entre les Pères et les élèves : c’était vraiment la vie de famille, la continuation de l’esprit du Séminaire de Paris. Un bon nombre de prêtres de la Mission de Siam ont été les élèves de M. Bernat, et gardent de lui un souvenir reconnaissant et plein d’estime. D’une intelligence et d’un jugement remarquables, il était en même temps artiste, et de bon goût, dessinateur, musicien : il remit en honneur la « fanfare », qui pendant des années fit beaucoup de bruit et causa beaucoup de joie au Séminaire et ailleurs, connue qu’elle était dans toute la Mission. Très gai de tempérament, il semait la gaieté autour de lui ; homme d’initiative et d’action, il rendit maints services à ses confrères : plans d’églises,d’autels, rele-vés de terrain, cartes de districts, tout était de sa compétence. Excellent professeur, il savait adapter son enseignement à la portée de ses élèves. Bon et solide conseiller, il était volontiers consulté par ses confrères.

    Au Séminaire de la rue du Bac où il fut envoyé en 1901 comme Directeur par les Vicaires Apostoliques du groupe des Missions de l’Indo-Chine Occidentale, M. Bernat put donner toute sa mesure, déployant les mêmes qualités dans les différentes charges qui lui furent confiées soit à Bièvres soit à Paris. En raison de circonstances impérieuses qui, de 1901 jusqu’à la grande guerre ne permirent pas la très désirable stabilité du personnel du Séminaire non plus que la stricte spécialisation de chacun de ses membres, notre confrère dut être tour à tour professeur, économe dans l’une ou l’autre des deux communautés ; en même temps, du moins les premières années de son séjour à Paris, il dut s’occuper des affaires militaires des aspirants et des missionnaires, et ceci était tout autre chose qu’une sinécure; ajoutons la gestion de sa procure des Missions, puis, à partir de 1921, la rédaction de la Lettre Commune annuelle ou Compte rendu, et nous comprendrons que, pour n’avoir plus à compter avec les épreuves de la vie de missionnaire missionnant, il n’en fournit pas moins un travail considé-rable, nécessaire d’ailleurs et dépourvu de toute poésie ; et il est permis de croire que cette besogne, parfois accablante, fut pour beaucoup dans le déclin prématuré d’une santé qui, sans être des plus solides, ne présentait pourtant pas de côtés particulièrement faibles ; c’est ainsi que vers sa cinquantième année il subit plusieurs crises de goutte ; ce mal ne dura pas, et nous ne voyons pas qu’il s’en soit plaint les dix ou douze dernières années de sa vie.

    Extérieurement gai et enjoué, gouailleur à l’occasion, mordant s’il avait voulu, avec une mise qui n’avait rien de commun avec l’élégance, disons le mot, quelque peu négligée, M. Bernat était d’un grand sérieux : il n’aimait pas les propos légers dans la discussion des affaires importantes. Son bon sens pratique était indiscutable : on pouvait ne pas partager ses vues, mais il fallait reconnaître que son sentiment était toujours appuyé de raisons solides ; les rapports qu’on lui demanda plus d’une fois sur telle ou telle question étaient clairs, étudiés, mettant bien les choses au point. Bref, si notre confrère ne présentait pas le brillant de certains autres, il était par contre d’un esprit solide et parfaitement équilibré. Ajoutons qu’il n’aimait pas les à-côtés de la vocation : toute son activité allait au Séminaire et à ses fonctions au Séminaire, aux Missions qu’il représentait et à leur bien-être sinon à leur mieux-être, sans qu’il vît le moins du monde une opposition quelconque entre le dévouement à celles-ci et le service de celui-là.

     

    Au commencement de l’été 1928, M. Bernat éprouva comme un étourdissement au cours de sa messe qu’il célébrait ordinairement de très bonne heure ; après une longue pause dans un fauteuil, il put achever le saint sacrifice. Les jours suivants ne procurèrent pas d’amélioration bien sensible, non plus qu’un séjour d’une huitaine au grand air de la campagne à Dormans. Il était évident qu’un long repos s’imposait ; aussi voulut-il partir de très bonne heure pour ses vacances annuelles dans sa famille à Rodez.

     

    Dans sa famille tout aussi bien qu’à Paris, on aurait voulu qu’il consultât un médecin par mesure de prudence. Il s’y refusa constamment quoique l’état général ne présentât pas de mieux sensible ; il ne s’agissait, disait-il, que de douleurs intercostales. Une seconde crise survint, semblable à celle qu’il avait eue à Paris ; on fit venir le médecin, il accepta la consultation, et après examen sérieux le docteur déclara qu’il était usé, fini, et qu’il n’y avait pas de remède au mal . Notre confrère malgré tout, restait gai, jovial, boute-en-train dans la maison. Il put même assister à la réunion des anciens élèves du Petit Séminaire de Saint-Pierre, où il y alla de sa petite chanson ; il en revint pourtant assez fatigué, et cette fatigue s’accentua encore au début d’août, au point qu’il lui fut impossible de célébrer la sainte messe.

    Le dimanche 5 août il eut encore une longue conversation avec M. l’Archiprêtre de la cathédrale qui était venu le voir à la maison. Le soir au dîner de famille, il mangea comme d’habitude, c’est-à-dire très peu, mais rien ne faisait prévoir d’accident immédiat. A 9 heures il se leva pour se retirer dans sa chambre, mais on dut l’aider à monter l’escalier et à se mettre au lit. Il éprouvait, disait-il, une douleur inouïe dans la région du cœur. Le médecin appelé ne réussit pas à le soulager ; une injection lui fut faite, et c’est à cet instant même qu’il rendit soudain son âme à Dieu. Il était exactement dix heures et quart du soir.

    Les funérailles eurent lieu à Rodez le mardi 7 août à dix heures et demie. MM. Gérard et Beigbéder arrivèrent à temps de Paris pour y assister ; MM. Ferrières et Juéry, alors en vacances à Rodez, se joignirent à eux pour représenter le Séminaire et la Société. Un nom-breux clergé et une foule pieuse et recueillie suivirent le convoi de la maison mortuaire à la cathédrale, où un service solennel fut célébré par M. l’Archiprêtre, ami personnel de notre confrère. En dépit de la chaleur torride, un long cortège accompagna jusqu’au cimetière la dépouille mortelle de M. Bernat ; elle repose maintenant dans le caveau de la famille, jusqu’au jour des éternelles rétributions.

     

    • Numéro : 1862
    • Pays : Thaïlande France
    • Année : 1889