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Jean BERNARD (1866-1890)

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    Les prières de toute la population catholique de Chandernagor, écrivait M. Bottéro à Mgr Laouënan, n’ont pu, hélas m’obtenir de Dieu le miracle que je lui demandais. Des lettres de Bangalore m’annoncent que le cher M. Bernard a rendu son âme à Dieu, à peine âgé de vingt-cinq ans. Sa mort a été  celle d’un pieux missionnaire, douce, paisible, souriante même, parce qu’elle était illuminée d’un rayon d’en haut. En vérité je m’y attendais bien ; ce cher Père ayant vécu saintement devait mourir en prédestiné ; mais je n’ai pas laissé que d’en être grandement consolé et édifié. Dieu me fasse cette grâce que mes derniers jours soient aussi rayonnants d’espoir que les siens ! Fiant novissima mea horum similia !

    Pauvre ami ! il me disait en quitant Chandernagor :  Je vais mourir, P. Bottéro, et je n’ai eu le temps de rien faire pour la gloire de Dieu. Vous reconnaissez là, Monseigneur, l’humilité du cher Père, et l’absence en son cœur de toute autre ambition que celle de glorifier son divin Maître. Il est vrai, elle a été  bien courte sa carrière de missionnaire ; mais je suis témoin qu’elle a été  pleine de bonnes œuvres, et c’est ce témoignage que je viens lui rendre auprès de vous, qui êtes notre commun Père.

    M. Jean-Calixte-Firmin Bernard appartenait au diocèse de Grenoble. Entré le 13 septembre 1884 au séminaire des Missions-Etrangères, il le quittait le 1er mai 1889, envoyé par ses supérieurs dans la mission de  Pondichéry. A peine débarqué, il fut chargé provisoirement d’une classe au petit séminaire. Deux mois plus tard, il fut destiné à la mission de Chandernagor. En me l’annonçant Mgr Laouënan m’écrivait : Je vous envoie pour vicaire le cher P. Bernard ; il n’est  pas de forte santé ; il paraît un peu timide et silencieux ; mais c’est un petit saint  Louis pour la piété et la régularité. Je suis certain que vous « trouverez en lui un  coopérateur plein de zèle, soumis et obéissant. Seulement soignez-le bien.

    Le cher M. Bernard arriva à Chandernagor dans les derniers jours de juillet. Il me parut être en effet de frêle et chétive constitution. Mais je fus bientôt surpris de trouver en lui une nature vive et un des cœurs les plus virils et les plus vaillants qu’il m’ait été donné de connaître.

    À peine installé, il se mit résolument à l’étude simultanée des langues anglaise et bengali ; et comme à une application soutenue et au travail il joignait une intelligence bien cultivée, il ne tarda pas à vaincre les premières difficultés. Dès le mois de décembre 1889, il fut en état d’administrer les Européens, et deux mois plus tard les Bengalis. Dès lors son plus grand bonheur fut d’aller chaque jour visiter  les chrétiens natifs. Il s’intéressait à leurs petites affaires , leur donnait  des conseils, les reprenait de leurs fautes, les instruisait de leurs devoirs, et cherchait à établir l’union et la paix dans les familles. Il aimait par dessus tout les enfants. Il réunissait ceux d’un même quartier à l’ombre de quelque amarinier ou cocotier, et là, durant une heure, il leur apprenait, avec une patience angélique, les principales prières et les éléments du catéchisme. Quoique l’extérieur du P. Bernard fût très sérieux et qu’il fût sobre de sourires ou de paroles enjouées, les enfants ne laissaient pas que de l’aimer beaucoup. Ils sentaient que son cœur était plein de tendresse, et ils accouraient tous à son appel.

    À la maison, le Père était chargé du soin et de la surveillance d’une quinzaine d’orphelins d’âges divers, depuis six jusqu’à dix-huit ans, et aussi lutins qu’on le peut imaginer. En peu de jours il avait pris sur eux un grand ascendant ; et bien que, dans les premiers mois, il ne pût aucunement les comprendre ni se faire entendre d’eux, son autorité n’en était pas moins incontestée. Il veillait sur eux, assistait à leurs jeux, pourvoyait à leurs besoins, les guidait dans leur travail, et cherchait à semer dans leurs âmes la semence de la sainte dévotion.

    Son zèle le portait non seulement à conserver et à faire progresser la foi et la piété dans le cœur des chrétiens, mais aussi à la communiquer aux païens. Il se chargeait volontiers de l’instruction des catéchumènes, et dans cette œuvre là, il ne se laissait rebuter ni par leur ignorance ni par leur grossièreté. Dieu lui a fait la grâce d’en baptiser quelques-uns à l’heure de la mort.

    Ainsi s’écoulèrent les onze mois qu’il a vécus à mes côtés, dans l’étude, dans les œuvres de l’apostolat , et dans la pratique exacte de ses exercices de piété. Il célébrait tous les jours la sainte messe avec une grande ferveur, s’y préparant avec soin, et faisant une très longue et fervente action de grâces. Le soir venu, il se rendait à l’église, et bravant les rigueurs d’un climat de feu et sa faiblesse naturelle, on le voyait rester à genoux, les yeux fixés sur l’autel du Saint-Sacrement, durant trois quarts d’heure au moins. Les fidèles étaient grandement édifiés de sa fidélité à ce saint exercice, et de la  ferveur qui brillait alors sur son visage. J’allais oublier de dire que le cher Père avait  un goût tout particulier pour les cérémonies de l’église. Je l’avais chargé du soin de la sacristie, de l’ornementation des autels et de l’instruction des enfants de chœur. Il s’acquittait de ces fonctions avec amour, et comme il connaissait les rubriques et les cérémonies, les offices de la paroisse devinrent pleins d’attraction pour les fidèles.

    Que vous dirai-je, Monseigneur, de l’amitié qui unissait son âme à la mienne ? Elle était vraiment forte, large, pleine de consolations réciproques. Par nature, le cher Père était fort réservé, et dès son arrivée je crus qu’il était peu communicatif. Je me trompais en ceci. Au bout d’un mois ou deux, quand il eut vu quelle sorte d’homme j’étais, il se départit peu à peu de sa réserve et finit par s’attacher à moi, comme le lierre à l’arbre qui l’avoisine. Comme il me livrait tout son cœur, je n’avais non plus aucun secret pour lui. Vraiment nous étions, lui et moi, comme deux frères. Aussi quand le délabrement de sa santé l’obligea à quitter le Bengale pour un climat plus doux, son grand chagrin fut de se séparer de moi. Il sentait que sa vie était en danger, et il aurait si ardemment désiré que je fusse à ses côtés pour l’aider en ses derniers moments.

    Le bon Dieu lui a donné dans les religieuses sœurs de Bangalore, et les confrères qui l’ont entouré jusqu’au dernier souffle, mieux que ce qu’il avait souhaité. N’importe ! Son amitié pour moi le poursuivait jusque dans ses rêves et dans sa douce agonie ; et alors il m’appelait à grands cris, s’étonnant que je ne répondisse pas à son appel.

    C’est lui aujourd’hui qui ne répond plus au mien. Je l’ai perdu ; mais je sais, je sens qu’il est avec Dieu, et à vrai dire je ne suis point séparé de lui. Il a emporté là-haut mon affection, ma vénération, et l’affection et l’estime de tous ceux qui l’ont connu, nous nous retrouverons, je l’espère, au ciel avec la grâce de Dieu.»

    M. Jean-Calixte-Firmin Bernard était né le 1er juillet 1866 à Château-Bernard (diocèse de Grenoble), et était encore laïque lorsque, le 13 septembre 1884, il entra au séminaire des Missions-Étrangères. Ordonné prêtre, il partit le 1er mai 1889 pour Pondichéry.

     

     

    • Numéro : 1828
    • Pays : Inde
    • Année : 1889